Chapitre 22 – Partie 2

Haut-de-forme

« Mange ! »

Yalthia tendait un gigot où s’amalgamaient poils et poussière. Face à lui, Mobius grelottait. Il luttait contre le sommeil. L’effort de reconstruction avait ramolli ses muscles, creusé ses joues, terni sa peau déjà bien blanche ; il avait puisé dans ses dernières réserves.

Même le feu préparé par le colosse ne le maintenait plus au chaud.

« Vous… vous n’avez rien de moins… sanguinolent ?

— Non », assena Yalthia.

Il agita le morceau sous le nez de la délégation qui grimaça.

« Je ne sais même pas ce que c’est…

— Tu vois pas que c’est de la viande ? »

En réponse, le jeune homme rentra sa tête entre ses épaules.

« T’es toujours aussi mollasson ou bien… ? » grommela le colosse.

Mobius soupira.

« Si tu te bats pas un minimum, je te laisse ici ! Je vais pas te trimbaler jusqu’à la prochaine ville… Question de dignité. La tienne, comme la mienne ! »

Alors, du bout des doigts, la délégation attrapa son repas. Le cadavre du propriétaire gisait un peu plus loin, démembré. Un second pendait la truffe en bas, accroché à une branche. Sous le cuir brûlé, la chair avait cuit, bien trop cuit. Ce qui pouvait nourrir le jeune homme ne formait plus qu’une fine couche noircie. Ces créatures n’avaient que la peau sur les os : pas étonnant qu’elles s’affolent à la moindre apparition d’une proie ou qu’elles s’attaquent désespérément à bien plus fort qu’elles. Mobius s’en contenterait. Il approcha ses lèvres ; son ventre gargouilla ; son corps ne lui laissait pas d’autre choix. Il salivait. Avec appréhension, il mordit la viande qui s’avéra plus tendre et plus savoureuse que prévu. La faim savait jouer les illusionnistes ; elle transformait la moelle en nectar et la carne en sot-l’y-laisse.

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Chapitre 22 – Partie 1

Yalthia

Yalthia scrutait la pénombre.

L’éclat serein des étoiles perçait à travers les feuillages épars de la canopée. Les cieux charbonneux se criblaient de mystérieux points colorés et cryptiques ; le colosse n’arrivait plus s’orienter. Son père lui avait pourtant tout appris. Il se souvenait de l’astrolabe conservé dans l’un des tiroirs de sa malle. Le vieil homme s’y référait souvent lors de leur voyage. Il lui racontait que le soleil tombe toujours à l’est, que la trame céleste glisse au rythme des saisons, que les lueurs changeantes apportent leurs précieux conseils à ceux qui savent les déchiffrer. Yalthia en connaissait les lignes. Il les avait tracées du doigt dans les sables brûlants jusque dans les neiges éternelles – partout où son père l’avait entraîné -, mais en ce jour, il n’en distinguait plus les canevas.

Alors, à défaut de comprendre, il avait choisi un point rouge parmi les astres bleutés, un point posé sur l’horizon aquatique. Il l’avait gardé bien en vue entre les arbres qui longeaient la clairière. Sur son chemin, tout lui parut étranger. L’atmosphère pesait sur une végétation de fougères et de buissons touffus. Elle se chargeait de mystérieuses odeurs et d’ululations distordues qui abondaient depuis les hauteurs. D’invisibles spectateurs attendaient l’instant parfait pour fondre sur cette proie nouvelle, ce morceau de choix qui errait aux abords de leur territoire. Yalthia n’y pensait pas. Il n’éprouvait pas la peur. Seule sa propre faim l’obsédait. Elle guidait ses pas. Il savait qu’il trouverait de quoi la museler au cœur de cette forêt. Chasse ou cueillette, ça n’avait pas d’importance.

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Chapitre 20

Haut-de-forme

« Mobius, sommes-nous toujours en vie ? » bruissaient les voix.

Elles pleuvaient en trombe dans l’obscurité.

« Sommes-nous toujours en vie ? »

Un visage exsangue écarta les ténèbres. Ses joues creusées collaient au crâne. Elles en soulignaient la dentition acérée. Les yeux et la bouche suturés grossièrement complétaient cette macabre mosaïque. Comme une lanterne de chair et d’os, l’ensemble luisait. Il flottait dans le grand néant. Ses lèvres entravées de fil noir se débattaient pour transmettre l’insatiable ritournelle.

« Mobius, sommes-nous toujours en vie ? répétèrent les voix.

— On m’appelle. Qui m’appelle ? songea la délégation.

— Tu sors enfin de ta torpeur. Nous voilà rassurés ! »

Près d’un millier de têtes déchirèrent l’espace. Elles se joignirent à la première, toutes dressées sur des cous tentaculaires. À l’autre extrémité, un corps recroquevillé sur lui-même en supportait le poids, le corps  d’une créature titanesque dont la carnation translucide laissait transparaître le système veineux, les sacs musculaires, jusqu’aux ombres des organes internes. Lentement, ses multiples bras se déplièrent. L’un de ses poings fermés bascula à l’avant. Entre ses doigts  s’échappaient les rayons d’un soleil. Les visages s’amassèrent au-dessus, attirés par ce qui s’y cachait. Lorsque la main s’ouvrit, la lumière disparut.

Debout sur la paume, Mobius se tenait, ébahi.

« Vous… Vous êtes l’Homme aux Mille Visages ?

— Les Manticores nous nomment ainsi. Par conséquent, tu nous nommes ainsi. »

Mobius se gratta le menton.

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Chapitre 17 – Partie 2

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Lhortie avait parcouru les couloirs du premier étage en distribuant directive sur directive. La situation du Présage s’avérait bien plus alarmante qu’elle ne l’avait prévu. Tout le mobilier s’était entassé, mélangé, disloqué. Le Lieutenant n’osait même pas imaginer l’état du salon, encore moins celui des réserves de coke. Dans le réfectoire traversé un peu plus tôt, elle avait dû se faufiler entre les tables et les chaises encastrées en un solide barrage. Dans les dortoirs, elle avait chevauché les matelas qui ne formaient plus qu’une entité moelleuse. Et voilà seulement qu’elle atteignait la salle de réunion où un troupier quittait l’entrepôt d’armement en titubant, les bras chargés de munitions, pour rejoindre le sas ouvert sur la passerelle de proue. Dehors, quatre autres soldats l’attendaient. Parmi eux, Hourdis et Pinçon, toujours vivant, se tenaient à la rambarde de sécurité. Lorsqu’il virent passer leur Lieutenant, ils se redressèrent instantanément. Sans un regard, elle s’enfila, pressée, dans la cage d’escalier désormais escarpée qui menait au cockpit. Elle espérait y préparer l’atterrissage d’urgence, mais à peine eut-elle posé le pied sur la première marche que Gaspé, le timonier en second, l’un des conducteurs du Présage, remonta en courant dans sa direction.

« Rupture des communications, j’imagine ? » le devança Lhortie

Elle n’envisageait pas d’autre raison pour qu’il en vienne à quitter son poste.

« Non non non, chef ! Tubes acoustiques intacts ! débita le soldat, en sueur.

— Et que fait Lapointe ? Il n’y a plus personne pour sonner l’alarme ? »

— Personne ! On m’envoie vous chercher. »

Derrière une barbe épaisse et foisonnante, la bouche du timonier se tordait.

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Chapitre 17 – Partie 1

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Quelle idée ! se fustigeait Xenon. Quelle idée d’avoir quitté le salon !

« Plus vite ! » lui intima l’individu planqué dans son dos.

L’homme, protégé d’Apostasis la Morte, lui maintenait fermement le bras. À ses pieds, des liquides s’accumulaient, résidus des minces filets d’eau qui coulaient sur le tapis ; les canalisations des commodités avaient cédé. Xenon en avait plein les chaussures, mais il ne s’en souciait pas. Il devait supporter le poids d’un monstrueux regard croisé un peu plus tôt en se faufilant derrière le rideau, celui de cet homme, froid, hautain, presque amusé. La délégation s’en voulait terriblement.

Pourquoi n’avait-elle pas profité des secousses pour prévenir le Lieutenant ?

« Le flegme des Chitines m’a toujours fasciné », commença l’agresseur.

Dehors, les combats avaient cessé.

« Ce flegme qui cache votre imbécile docilité. Plus loyal qu’un chien ! »

Sa poigne se resserra. Xenon le sentait se retenir.

« Vous ployez sous notre force. On peut vous arracher les pattes, une par une. On peut vous arracher les ailes, les mandibules. Vous restez impassibles. Qu’importe votre taille, reprit le protégé. Vous restez des insectes ! »

L’homme marqua une pause.

« Savoureux lorsqu’on s’en délecte. Silencieux lorsqu’on les écartèle. »

Xenon ne bougeait plus ; il exprimait sa peur la plus profonde. L’être abject qui le retenait avait le discours d’un Manticore. Il transpirait l’aura typique de ces manipulateurs d’organes qui s’élevaient comme des dieux eugénistes. Que pouvait-il comprendre des sentiments chitines ? Que pouvait-il connaître de leur capacité à communiquer, s’il la niait ainsi en la réduisant à une simple représentation gestuelle, à une simple comparaison avec son modèle étriqué ? Bien sûr que les Chitines ressentaient la douleur et la peur ! Bien sûr qu’ils souffraient ! Comme toutes les autres races et créatures sensibles !

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Chapitre 16

Yalthia

L’écho des combats s’insinuait dans les moindres recoins du Présage. Il n’épargnait personne, pas même Yalthia qui basculait petit à petit dans un état d’excitation engendré par la fureur des détonations et les hurlements des troupiers. Il n’arrivait pas exactement à déterminer depuis combien de temps le médecin avait quitté les lieux, mais qu’importe… L’homme au visage couturé avait omis de lui injecter sa dose et le colosse se dégourdissait, se réappropriait chaque sensation ; celle du contact de ces larges vêtements dont on l’avait affublé, celle des sons déformés par le métal alentour, mais surtout celle des entraves à ses poignets, à ses chevilles.

Juste au-dessus de lui, une rafale retentit.

Yalthia sentit son cœur exploser dans sa poitrine, cogner sur ses tempes et le sortir de sa torpeur. Il fallait qu’il se détache. Rapidement. Maintenant. Un coup vif et sec. Ses bras restèrent figés. Furieux, il crissa des dents, prit une profonde inspiration et se lança dans une seconde tentative. Cette fois, il y mettrait toutes ses forces, toutes celles qu’il pouvait mobiliser dans son état de faiblesse. Torse gonflé, muscles bandés, il tira en maintenant la pression sur ses liens. Sa mâchoire se tétanisa. La structure du lit se tordit. Puis, dans un soubresaut, l’une des barres métalliques céda. Alors, sans plus attendre, le bras libre, il arracha des dents les pansements qu’on lui avait appliqués sur les mains. Ses doigts se dévoilèrent tuméfiés, ses articulations déchirées. Entre les chairs, on distinguait la couleur bleutée de son squelette ; cette couleur qui le différenciait des autres. Une douleur lui vrilla les phalanges.

Il avait vu pire.

Méthodiquement, il se débarrassa de chaque sangle aux poignets puis aux chevilles, et se releva encore groggy par les calmants. La pièce bascula une seconde. Il perdait l’équilibre. Appuyé au bureau du médecin, il essaya de se souvenir ; son esprit se heurta au néant. Il fouilla et fouilla encore. Il voulait saisir des mots, des concepts, mais tout lui glissait sur la langue. Pourtant, il savait que les réponses se trouvaient quelque part dans son esprit, quelque part derrière ce voile de plomb qui obscurcissait sa mémoire.

S’enfuir, songea-t-il. Il ne reste plus qu’à s’enfuir.

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Chapitre 14

Yalthia

« Gérer le dosage ! C’est le plus compliqué, vois-tu ! » s’amusa le médecin.

Yalthia ouvrit les yeux.

Une musique douce et inconnue grésillait dans des notes entraînantes, crachées d’une étrange machinerie, un entonnoir monté sur une boîte en bois dans laquelle un minuscule aiguillon chatouillait un cylindre en mouvement planté à l’horizontale. Le timbre sonore rappelait à Yalthia, celui des doulcemelles, ces instruments à cordes que les artistes frappent à l’aide de baguettes.

Du lit où on l’avait installé, le colosse observait le docteur travailler à la lueur d’une lampe à huile. L’homme préférait la pénombre ; un rideau métallique découpait les rayons lumineux qui plongeaient du hublot. Assis à son bureau, le dos tourné, il fredonnait et mimait la mélodie du bout des doigts. D’une main, il pianotait sur l’invisible, de l’autre il touillait en rythme ses préparations, entre deux exclamations aiguës. Yalthia entendait les liquides charrier d’un récipient à l’autre, une symphonie aux relents d’alcool, cadencée par le tintement du métal sur le verre. Ses pensées s’éveillaient lentement. Son torse se soulevait. Seule sa tête pouvait bouger au prix de terribles efforts. Il captait le râle dans sa gorge, le battement de son coeur.

Il naviguait entre deux eaux depuis que ces gardes vêtus de gris l’avaient pourchassé dans les couloirs. Ces hommes portaient des canons miniatures qui lui avaient moucheté le corps. Il avait senti leurs projectiles invisibles s’enfoncer dans son flanc, comme des flèches lancées à pleine vitesse. Pas de quoi lui faire perdre l’équilibre, juste assez pour le rendre fou. Il se souvenait de la fumée jaunâtre aux odeurs d’œuf pourri, de sa rage contre cette porte close, mais surtout du vide béant qui s’était étalé devant ses yeux troubles. Comment pouvait-on contempler l’horizon de si haut ? Quelle était la limite ? À peine avait-il franchi la porte que sa tête avait cogné le sol. Puis, il avait entendu des voix tordues aux accents indéfinissables, des voix qu’il avait fini par comprendre malgré tout. Elles le désignaient encore comme le fauteur de trouble, comme l’éternel Bouc-émissaire.

« Sappir ! » avaient-elles prononcé.

Sappir !

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Chapitre 2

Depuis les meurtrières de la citadelle, un paysage d’une blancheur immaculée s’étendait à perte de vue. Les lugubres gémissements du blizzard qui, depuis deux jours, avaient envahi les coursives, cédaient doucement la place aux murmures apaisants d’une douce brise hivernale. Dehors, la couche neigeuse se laissait ballotter par le souffle du vent comme dans un dernier effort pour gagner du terrain. À sa surface, les flocons dansaient et tourbillonnaient au gré des courants d’air. Les plus lourds se réunissaient aux pieds de la forteresse. Les plus aventureux se jetaient du bord des falaises sur lesquelles les murailles trapues, solidement campées, contemplaient, muettes, un paysage inhospitalier. Seuls quelques arbres dénudés osaient braver l’implacable rigueur de l’hiver. Imperturbables, leurs branchages balisaient l’unique sentier, désormais invisible, qui serpentait dangereusement le long des fortifications glacées, et guidaient les voyageurs inconscients jusqu’aux lourdes portes. Rares étaient les étrangers qui pouvaient partager les maigres réserves réunies durant les mois où le blizzard daignait calmer ses ardeurs, de telle sorte que les âmes qui se présentaient devant l’entrée de bois et d’acier, y rendaient habituellement leur dernier souffle, frigorifiées et épuisées par la route.

Malgré la réputation des lieux, il existait toujours des fous pour tenter l’ascension. Parmi eux, deux hommes avaient lentement combattu la désolation, emmitouflés dans d’épais manteaux, le visage recouvert d’une chaude capuche doublée de fourrure. L’un d’eux, bien plus grand et costaud, transportait sur son dos une malle colossale qu’il déposa dans la neige fraîche. Il s’appelait Yalthia.

« C’est pas trop tôt, soupira-il en se frottant les épaules. Ces sangles sont infernales ! »

Il s’étira et grimaça de douleur. Sa nuque crissa.

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