Chapitre 20

Haut-de-forme

« Mobius, sommes-nous toujours en vie ? » bruissaient les voix.

Elles pleuvaient en trombe dans l’obscurité.

« Sommes-nous toujours en vie ? »

Un visage exsangue écarta les ténèbres. Ses joues creusées collaient au crâne. Elles en soulignaient la dentition acérée. Les yeux et la bouche suturés grossièrement complétaient cette macabre mosaïque. Comme une lanterne de chair et d’os, l’ensemble luisait. Il flottait dans le grand néant. Ses lèvres entravées de fil noir se débattaient pour transmettre l’insatiable ritournelle.

« Mobius, sommes-nous toujours en vie ? répétèrent les voix.

— On m’appelle. Qui m’appelle ? songea la délégation.

— Tu sors enfin de ta torpeur. Nous voilà rassurés ! »

Près d’un millier de têtes déchirèrent l’espace. Elles se joignirent à la première, toutes dressées sur des cous tentaculaires. À l’autre extrémité, un corps recroquevillé sur lui-même en supportait le poids, le corps  d’une créature titanesque dont la carnation translucide laissait transparaître le système veineux, les sacs musculaires, jusqu’aux ombres des organes internes. Lentement, ses multiples bras se déplièrent. L’un de ses poings fermés bascula à l’avant. Entre ses doigts  s’échappaient les rayons d’un soleil. Les visages s’amassèrent au-dessus, attirés par ce qui s’y cachait. Lorsque la main s’ouvrit, la lumière disparut.

Debout sur la paume, Mobius se tenait, ébahi.

« Vous… Vous êtes l’Homme aux Mille Visages ?

— Les Manticores nous nomment ainsi. Par conséquent, tu nous nommes ainsi. »

Mobius se gratta le menton.

]- – – – – – – Lire la Suite – – – – – – -[

Chapitre 18 – Partie 3

L’auberge de la Baleine à Brosse brillait des chandeliers pendus aux plafonds et des bougies posées sur les tables en bois brut. Il y a quinze ans de cela, Walhdar y avait libéré l’espace en la rénovant de ses propres mains. L’île brassait tant de voyageurs qu’il fallait s’adapter à leur diversité et les bâtiments restaient pensés par des Hommes pour des Hommes. Dans celui-ci, on avait repoussé les murs, élargi les embrasures et renforcé les planchers. Les Humains y croisaient des Véloces, quelques Sappirs, mais aussi des Sauriens, du plus massif Crocodilien au plus chétif Squamate. Pour un peu d’intimité, les clients s’installaient dans l’ombre, sur le banc des alcôves alentour. Ils appréciaient également les solides rondins du bar pour leur proximité avec la cheminée centrale dont la hotte bardée des côtes d’un monstre marin traversait les étages.

Dans un angle dégagé, on avait monté une scène encadrée d’épais rideaux. Des artistes au talent discutable s’y produisaient tous les soirs. On les savait capables de détourner suffisamment l’attention pour qu’une main agile atteigne une bourse. Les cris, les fausses notes et les danses un tantinet langoureuses profitaient toujours aux menus larcins. Mais cette nuit-là, les détrousseurs avaient reçu l’ordre d’éviter les esclandres ; les Cols Rouges descendaient se détendre. Kalio, un musicien Véloce reconnu pour ses tenues excentriques, jouait une mélodie monotone à la cithare. Assit en tailleur, il accompagnait la rengaine de sa voix fluette. Le public, peu réceptif, se contentait de bavasser, verre à la main et clope au bec, happé par la fumée des cendriers et les vapeurs d’alcool. Un brouhaha constant couvrait les discussions ; chacun devait se pencher vers son interlocuteur ou remuer exagérément les mains pour se faire comprendre.

Sous les charpentes, les mezzanines se remplissaient. Les serveurs endimanchés circulaient d’un étage à l’autre les bras chargés de boissons, de fromages et de poissons grillés. L’un d’eux, dont la tête ne dépassait pas les rambardes d’un pouce, quitta la clameur pour un escalier privé menant au plus haut des balcons. Il portait en guise de couvre-chef un plateau garni à raz bords qui camouflait son visage. Seuls ses doigts velus dépassaient sur le tour et laissaient présager d’une pilosité développée. Lorsqu’il atteignit la dernière marche, un garde balafré en armure de cuir s’écarta sans broncher.

]- – – – – – – Lire la Suite – – – – – – -[

Chapitre 18 – Partie 2

Mara courait avec frénésie. À la manière de ses semblables, elle fusait, ramassée sur elle-même, mains au sol. Ses jambes passaient devant, la propulsaient dans les escaliers du phare. Ses pieds nus frappaient la pierre froide et humide ; la dresseuse avait ôté ses bottines. Ses larges vêtements de cuir souple en revanche lui conféraient l’aisance nécessaire à de grandes enjambées. Elle se ruait jusqu’en bas, impassible face à l’interminable spirale qui défilait sous elle. La rampe accompagnait sa course. Les étroites fenêtres que le crépuscule colorait d’un orange flamboyant défilaient sur sa gauche. Puis, une première porte surgit à sa droite, une deuxième, une troisième et enfin, la plus grande, la dernière, celle qui donnait sur le rez-de-chaussée. Quelques lampes égayaient ce hall circulaire où l’on stockait cordages, outils, cages et filets de pêche. L’iode y flattait les narines ; des poissons roulés dans la saumure s’accumulaient dans des tonneaux grands ouverts. D’autres séchaient pendus la tête en bas aux poutres rafistolées qui s’entremêlaient au point d’en camoufler la voûte. Au centre de la pièce, une impeccable et large colonne d’ébène traversait le bâtiment tout entier, comme l’échine immuable où reposait au point culminant la tête pensante : le colombier et sa lanterne. Toute la structure granitique posée bloc par bloc s’appuyait au tuteur, l’enveloppait parfois jusqu’à s’y confondre comme une seule et même roche.

Affalé là, un Humain décrépi roupillait sur un tabouret, une cuillère à la main. Lorsque la Véloce lui passa devant, il ouvrit à peine les yeux, se gratta le ventre avec son ustensile et la héla avant de sombrer aussitôt dans un sommeil profond. Sa tête tremblotait. Elle reposait sur la soufflerie, une machinerie à pistons prévue pour la transmission des messages d’un étage à l’autre. À cette heure-ci, le mécanisme toussaillait à cadence réduite et le crépitement du poêle à charbon berçait les lieux. Juste avant que Mara ne se décide à quitter son poste, Hewan lui avait proposé de glisser leurs prévisions dans les tubes postaux ; elle avait refusé. La nouvelle, elle l’annoncerait en personne à Walhdar, leur dirigeant. Elle ne pouvait pas confier cette tâche à York, le réceptionniste ensommeillé ; il manquait cruellement de réactivité.

]- – – – – – – Lire la Suite – – – – – – -[

Chapitre 18 – Partie 1

« Un Huit, un Sept et un Cinq de Corne ! Et toi ? » siffla le vieux Saurien.

Mara lui sourit en dévoilant son jeu.

« Un Dix, un Neuf de Poil et… tiens-toi bien, Hewan ! »

Avec malice, elle abattit sa dernière carte.

« Un As d’Écaille. Ce qui me donne un vingt tout rond ! »

Le visage tanné de son adversaire se décomposa.

« Mais… commença-t-il, tu ne peux pas jouer ça !

— Encore une règle que t’as oublié de m’expliquer ? » se renfrogna Mara.

Elle resserra le bandeau qui retenait son épaisse chevelure foncée.

« Non, les Cornus l’emportent toujours sur les Poilus ! affirma l’autre.

— Tu disais que les Écailleux soutenaient les Poilus ! »

Hewan posa un doigt griffu sur l’un des cartons et le tira vers lui.

« Cette carte, Mara ! Dis-moi ce qu’elle a de si particulier ! »

On y avait dessiné un lézard au crayon et, dans les coins, le chiffre Un. Ce matériel ne payait pas de mine, mais leur suffisait pour animer les heures de garde.

]- – – – – – – Lire la Suite – – – – – – -[