Chapitre 12

Haut-de-forme

Mobius ne réfléchissait plus. Quelqu’un attendait son aide. La détresse de Zacharie perçait ses monceaux d’appréhension entrelacés d’angoisses. Il lui avait suffi de prononcer une simple phrase, ces simples mots, au bord des larmes, imprégnés de candeur.

« Où est Aliénor ? »

Mobius avait vu Lhortie se crisper, Xenon se figer. La question entrait indéniablement en résonance avec leurs propres souvenirs. Où sont nos proches, ceux qu’on aime, ceux qui comptent vraiment ? Où sont nos racines, notre patrie, nos pairs, nos amis ? L’Enclave y répondait en quelque sorte, lors du rituel d’Intronisation. Buvez l’eau et vous saurez  ! La Renonciation niait ces interrogations. Les capites les interdisaient. Mais peu qu’importait de savoir, d’être contraint à oublier ou même de rejeter, le monde en souffrait terriblement. Tous en souffraient. Tous gardaient l’espoir de revoir un jour leur famille. Tous ressentaient ce manque infini de ceux qu’ils avaient connus, côtoyés, chéris, à présent inaccessibles. Mobius y pensait toujours. Ses tuteurs, ses quelques camarades, cette fille mystérieuse qu’il n’avait pas eu le courage d’approcher. Parfois même, il se surprenait à songer à des visages croisés dans les rues, des situations qui l’avaient profondément touché : un mendiant au regard rieur, une vieille femme assise sur un banc à ses côtés pour discuter, un sourire émerveillé. Il revoyait la peau grêlée du premier, les traits avachis de la seconde. Il revivait cet instant, tous ces instants qui n’appartenaient plus à cette nouvelle réalité, mais qui persistaient à travers lui, comme le dernier lien, la dernière fenêtre sur son passé.

« Où est ma sœur ? »

Zacharie subissait déjà le même processus à travers sa question, sa colère, son appel à l’aide. Il ressentirait la dure loi de l’absence, de l’abandon, du deuil, mais il se relèverait. Désormais, Mobius pouvait se relever, à son tour. Il pouvait tendre la main, se rendre utile, porter cet homme à la dérive, cette carcasse amorphe, pousser sur ses jambes, de toutes ses forces, le traîner sur son lit de fortune, l’allonger timidement, camoufler sa pudeur d’une simple couverture, redresser la table de nuit, y dénicher les quelques vêtements prévus pour lui, l’aider à s’habiller en détournant le regard, rougir lorsqu’il rencontrerait cette peau claire, ses yeux verts sur le point d’abdiquer.

Mobius s’accomplissait enfin dans cette mission. Elle prenait tout son sens. Elle l’investissait. Il se revoyait, un an en arrière, jour pour jour, l’esprit embrumé, lamentable et perdu, en route pour Apostasis la Morte. Puis, il entendait les encouragements des habitants de Baladrek, les seuls à l’avoir soutenu dans ses heures les plus sombres, le rire gras et jovial de Waldhar, son dirigeant, qui, entre deux verres de vinasse, le bousculait pour qu’il découvre les plaisirs de cette nouvelle vie. Depuis cette période heureuse et jusqu’à ce jour-là, Mobius n’avait jamais cru aux dires de ses camarades, lorsque ceux-ci avaient tenté de le persuader des bienfaits du voyage. Comment aurait-il pu croire que l’incontournable cérémonie annuelle le remettrait d’aplomb ? Il subissait l’avènement de Baladrek au Conseil de l’Enclave. On ne lui avait pas laissé le choix. Il n’avait jamais pris le temps de choisir. Ses études d’anatomie ennuyeuses, le calice vide des capites, l’embarquement à bord des arches, tout n’était qu’une marche à suivre, un chemin tout tracé. Pourtant, Zacharie lui offrait la possibilité de prendre l’avantage sur ses peurs, la possibilité d’agir.

Et voilà que Mobius agissait.

]- – – – – – – Lire la Suite – – – – – – -[

Chapitre 11

10997126_10205335652046699_452171215_n

Mobius et Xenon se chamaillaient derrière l’œilleton.

Le premier, perplexe, s’acharnait à commenter chaque étape du réveil de l’homme ligoté à l’intérieur. Le second l’encourageait à grand renfort d’acclamations et d’accolades immodérées.

Ces deux-là ont l’air de bien s’entendre, songea Lhortie.

La présence du chitine la soulageait.

S’il y avait bien une seule délégation capable d’un peu de bon sens, c’était bien celle de Pentagua. Plus tôt dans la matinée, l’insecte l’avait abordée pour discuter du cas “Baladrek”. Désireux d’aider humblement son confrère, il s’était proposé comme soutien pour l’accueil du dernier endormi. D’abord surprise, le lieutenant avait longuement hésité avant d’accepter sa requête. L’affaire s’avérait délicate. Il y avait un protocole à respecter. Chaque délégation devait faire face en solitaire à ses attributions, mais avec un être aussi insignifiant et maladroit que Monsieur Klein, il fallait savoir s’adapter, transgresser la tradition. Alors pourquoi refuser ? Pour ses supérieurs qui n’en verraient pas la couleur ? Pour ses troupiers trop occupés à s’inquiéter du sort du renonciateur enfermé à l’étage ? Tout dépendrait du résultat de la rencontre. Lhortie partait gagnante. Quoiqu’il en soit, l’assistance du chitine arrivait comme une bénédiction, à l’heure où le Présage 101 résonnait des rumeurs d’une poignée de révoltés.

]- – – – – – – Lire la Suite – – – – – – -[

Chapitre 10

11994381_10206796569648726_1385457429_n

Nu, Zacharie flottait, déboussolé, au milieu d’une mer démontée qui lui léchait le visage. Elle le soulevait, le propulsait dans les creux, sous la voûte écrasante des roulis, au cœur de la tempête. Les bourrasques soufflaient les vagues en une myriade de gouttes, une bruine insoutenable qui lui brûlait les yeux. Pourtant, l’homme ne ressentait pas la peur, pas plus qu’il ne ressentait la douloureuse morsure du sel. Il avait confiance en Valta, le dieu Océan, confiance en sa toute-puissance face à Tuuli, le Brouilleur d’Écume, son jumeau céleste. Ce dernier avait beau déployer ses aquilons tumultueux pour agiter la surface marine, Valta l’emportait toujours. Zacharie s’en persuadait. Pas de doute, il le protégerait du malheur de sombrer. Tuuli s’essoufflerait. La mer s’adoucirait comme aux origines du monde.

Ainsi, ballotté au grès des remous, il ne luttait pas. Il offrait sa vie au bon vouloir de sa divinité. Mais tout allait si vite. Lorsqu’une déferlante s’effondrait sur lui, il retenait sa respiration tant bien que mal, puis péniblement, à bout de force, remontait à la surface, en quête du précieux oxygène chargé d’embruns poisseux. Inlassablement, il recrachait l’eau qui s’insinuait dans ses poumons et il s’abîmait à nouveau sans même réfléchir, avec la conviction qu’il échapperait bientôt à ce calvaire. Malgré tout, il s’épuisait à supporter le vacarme des vents déchaînés, à ignorer son corps endolori, fouetté par les lames aquatiques. Paralysé par les eaux glacées, il en oubliait comment nager, comment retrouver l’air libre et salvateur. Alors, la prière en murmure, un dernier espoir au cœur, il se laissa couler dans les ténèbres oppressantes et silencieuses.

]- – – – – – – Lire la Suite – – – – – – -[

Chapitre 8

10997126_10205335652046699_452171215_n

« Lieutenant chef ? » murmura une voix déconfite. Vous dormez déjà ?

Alors qu’elle se glissait à peine dans son lit, quelqu’un toqua timidement à sa cabine. Lhortie serra les dents. Sans réponse de son supérieur, l’homme insista.

« Chef ? C’est Foliot, votre sous-lieutenant, chef ! »

Bien sûr que c’était lui ! Elle l’aurait reconnu entre mille. Il jappait sans cesse d’insupportables formules de politesse à la manière d’un cabot fidèle. Son enthousiasme et sa voix nasillarde l’irritaient, mais il avait aussi ses avantages. Indulgent et naïf face à toutes les situations, il lui suffisait d’une infime récompense pour oublier tous les coups de pied qu’elle lui mandatait.

« Qui y a-t-il, Foliot ? gronda-t-elle.

— C’est vraiment urgent, chef ! Je crois qu’on a un problème, chef !

— Voyez-vous ça ! »

Atterrée, elle s’extirpa de sous ses couvertures. Elle enfila son seul chemisier en coton. Derrière la porte, elle imaginait Foliot se dandiner comme un pendule, un tic dérangeant qui s’immisçait lorsqu’il poireautait au garde à vous. Cette mauvaise habitude lui avait valu le surnom de Culbuto, ce qui n’empêchait pas les troupiers de le respecter pour ses qualités d’écoute, de compréhension, mais surtout pour son courage lorsqu’il relayait les informations au lieutenant à leur place. Quand le sujet s’avérait brûlant, les soldats passaient toujours par Foliot. Messager, mais aussi souffre-douleur auprès de son supérieur, il commandait le Présage lorsque celle-ci voulait se reposer. Lhortie saluait son obstination, sa fidélité et son obéissance, mais l’homme souffrait d’un manque total d’initiative. Sûrement son plus gros défaut, parmi une flopée de travers qui écornait son image. Il fallait s’y résoudre. Elle ne l’avait pas choisi, tout comme elle n’avait pas choisi son équipage.

D’un tour de main, le lieutenant enroula sa chevelure brune en un chignon improvisé, puis ouvrit la porte sur le couloir. Foliot lui apparut dans la pénombre. Son crâne, terrain de jeu d’une calvitie avancée, brillait à la lueur blafarde des lampes. Une ride chevauchait ses sourcils broussailleux derrière lesquels se fondaient des yeux inquiets.

Lhortie le dévisagea, circonspecte.

]- – – – – – – Lire la Suite – – – – – – -[

Chapitre 6

11268934_10206022284652085_969750269_n

Enfin seul dans sa cabine, Xenon ouvrit avidement en deux son livre fétiche. Après cette longue après-midi réservée à l’accueil des nouveaux arrivants assignés à Pentagua, il se devait de se replonger un peu dans l’étude de cet ouvrage de premier ordre, le Compendium des Expressions Vocales et Corporelles. Un titre barbare, certes, mais seulement dans la langue globale. Les chitines, eux, n’utilisaient qu’une seule phéromone pour le désigner. Tout y était plus simple, plus direct. Un lien pouvant induire des images complexes, des ébauches sentimentales.

Naturellement, Xenon en approcha son visage et en huma les émanations.

« Le Pouvoir du Contact, traduisit-il en s’appuyant sur l’invisible signification qui imprégnait le papier. »

Lorsqu’il était seul, il avait pris l’habitude de lire à voix haute.

Où en étais-je ?

Confus, Xenon parcourut le volume du bout des doigts et s’en approcha à nouveau. Sur les pages vierges, on ne distinguait pas un caractère, seulement d’insignifiantes traces irisées par endroit, homogènes à d’autres. Il ne s’agissait pas là de taches d’huile ou d’aquarelle, mais bien de phéromones, nuancées, mélangées, exposées pour le plus grand plaisir des olfacteurs, la population de lecteurs chitines.

Voilà, c’est ici !

]- – – – – – – Lire la Suite – – – – – – -[

Chapitre 5

Haut-de-forme

Dans sa cabine, Mobius rêvait, inconscient.

Son esprit divaguait, captif d’une convalescence forcée. Au creux de ses songes, une bataille intérieure débuta, l’opposant à un ennemi invisible, terré dans les profondeurs de son être. Depuis plusieurs mois, il avait consciencieusement évité l’affrontement, diminuant de manière draconienne ses heures de sommeil. Mais aujourd’hui, à son paroxysme, cette fatigue accumulée avait eu raison de lui. Il en était convaincu. À cette occasion, l’autre rappliquerait au galop. De sa voix gutturale, il lui ferait se remémorer les pires horreurs, y mêlant frissons et maux de ventre. L’autre, c’était la Peur elle-même. Une peur insidieuse. Une angoisse sans visage dont on ne prononce le nom qu’à demi-mot, dont il est impossible de se dépêtrer. Personne ne le pouvait vraiment. Lorsqu’elle rampait sournoisement vers vous, il n’y avait plus qu’une chose à faire. La fuir. La fuir éternellement, jusqu’à ce que, fatalement, elle vous rattrape. Mobius le savait. Il suffisait que le temps suive son cours, que la corde se tende jusqu’au point de non retour, jusqu’à l’évanouissement. Là, seulement, son cerveau pouvait se reposer jusqu’au prochain combat face à lui-même, jusqu’à la prochaine défaite. C’était inéluctable.

A ce moment précis, lorsque la rupture s’opérait, lorsqu’il basculait dans la terreur, des souvenirs ressurgissaient. Il les revivait alors comme s’il redécouvrait chaque sentiment, chaque sensation. Tout y était si palpable, concentré en l’espace de quelques minutes. Tout s’y mélangeait, les cris, le sang, les battements de son coeur affolé, la sueur dégoulinant lentement le long de sa nuque.

Sous ses draps, Mobius se souvenait, à demi éveillé.

]- – – – – – – Lire la Suite – – – – – – -[

Chapitre 4

11268934_10206022284652085_969750269_n

2,5-Diméthyl-Pyrazine referma son livre. Confortablement installé dans l’un des fauteuils du salon, il attendait son tour. La délégation de Baladrek venait de traverser les rideaux menant à la nacelle des nouveaux arrivants. Enfin seul, il déposa délicatement son élégant chapeau melon sur la table et laissa voguer ses pensées. Ce minuscule morceau de lui-même, cette masse inerte de feutre noir, scintillait par endroit. Les rayons du soleil que filtraient les hublots s’y réverbéraient, soulignant ses minces traces d’usure. Son fidèle couvre-chef, quelque peu défraîchi, n’avait pourtant pas perdu toute sa superbe. Le chitine en prenait grand soin, le rangeant tous les soirs dans sa boîte en carton. Il éprouvait envers lui un attachement qui dépassait l’entendement, un attachement qui le replongeait un an en arrière, lorsqu’on lui avait fait découvrir la civilisation, lorsque Pentagua, la cinquième colonie, l’avait accepté dans ses rangs. Depuis, il refusait de s’en séparer, redoutant par la même occasion de perdre une partie de lui-même, une partie de son histoire. Ce n’était pourtant qu’un objet sans âme, mais cet objet, il l’avait porté jour après jour, il l’avait chéri. L’abandonner pour la fade odeur de la nouveauté le répugnait. Un chapeau neuf ce n’était qu’un grand vide de sentiment, un manque total de repère, un mélange effrayant d’arômes étrangers, brouillés et aseptisés.

Le chitine huma l’air ambiant.

]- – – – – – – Lire la Suite – – – – – – -[

Chapitre 3

« Profitez bien de cette nouvelle expérience », leur cria Xenon.

Étouffée par l’épais rideau, la voix du chitine semblait désormais appartenir à un autre monde, un univers lumineux et accueillant, bien différent de l’étroit couloir qui se présentait maintenant à eux. Suspendues à la charpente métallique, des lampes à huile rayonnaient d’une lueur blafarde, imperceptiblement bercées par le léger roulis du bâtiment. Guidé silencieusement par le lieutenant Lhortie à travers la pénombre, le cortège vit défiler sur son chemin les lourdes portes en fer qui scellaient l’accès aux cabines. De volumineux rivets en dessinaient les contours. Sur chacune, un mécanisme en contrôlait l’ouverture depuis l’extérieur, un volant engourdi par la rouille qui témoignait de l’état de vétusté général des installations. Cette épave, Lhortie avait eu beaucoup de mal à l’accepter. Lorsque son supérieur la lui avait confiée, elle avait sommairement compris que sa dernière promotion s’apparentait bien plus à une voie de garage, qu’à une réelle récompense honorifique pour ses cinq années de service. Une fois la pilule avalée, sa droiture et sa fierté retrouvées, elle avait pu se préparer à l’évènement, sans savoir qu’on lui accorderait, en prime, la garde des délégations les moins influentes, et certainement, les moins appréciées. Immanquablement, elle se rassurait en se retranchant dans un dévouement sans faille.

Peu importe sa mission, elle devait la mener à bien.

Dans le couloir, après avoir dépassé une dizaine de portes, le lieutenant s’arrêta brusquement. Elle avait progressé rapidement jusque là, le bruit de ses pas couvert par le long tapis qui s’étalait sur le parquet. Derrière elle, Mobius traînait les pieds, suivi par Lestocq qui le pressait d’avancer. Lorsqu’ils arrivèrent à son niveau, elle décortiqua le premier d’un regard glacial. Son être tout entier la rendait malade. Pétri d’angoisses, il suait à grosses gouttes sous son haut-de-forme ridiculement trop grand. Il avait pourtant eu le bon goût de revêtir une élégante redingote, mais sa chemise, débraillée, et son pantalon qui lui tombait au-dessus des chevilles, ne rattrapaient pas l’affaire et déshonoraient ses ancêtres sur plusieurs générations.

« C’est ici ? » osa-t-il timidement.

Lhortie lui répondit par l’affirmative puis le pointa du doigt.

« Arrangez-moi ça ! » ordonna-t-elle.

Aussitôt, le protégé de Baladrek s’empressa de reboutonner sa chemise et d’en fourrer les pans dans son pantalon. Maladroitement, il tira de sa poche un vieux mouchoir avec lequel il essuya son front ruisselant, puis se figea, tendu, docilement à l’écoute des prochaines directives. Lhortie, désabusée, s’approcha d’un pas vers lui. Le pauvre bougre recula d’autant et se plaqua lamentablement contre le mur du couloir, repoussant par la même occasion son haut-de-forme qui roula sur le tapis.

Le lieutenant mesurait une demi-tête de plus que lui. Il détourna les yeux.

« J’ai été très claire à l’embarquement. Pas de pleurnicheries, c’est bien compris ?

— Oui, Madame !

— Lieutenant !

— Oui… Lieutenant ! répondit-il, le souffle suspendu.

— C’est bien mieux comme ça ! » dit-elle en reculant.

Derrière eux, Lestocq souriait discrètement. Mobius ramassa son chapeau.

Tout n’est pas perdu, pensa Lhortie.

Il comprenait les ordres malgré son état de stress. Elle pourrait continuer à le remettre à sa place sans craindre une quelconque insubordination. Comme toujours, elle prenait son rôle très à coeur, se refusant à la démagogie lorsqu’elle s’adressait à ses troupiers. Pour les civils, il fallait s’adapter dans la douleur, surtout lorsque ceux-ci tremblaient comme une feuille, sans raison apparente. Lhortie le savait, elle devrait composer avec les peurs irrationnelles de cet homme pour la bonne réussite de sa mission. Tout le monde le savait. Depuis l’avènement de Baladrek au conseil de l’Enclave, les dirigeants avaient compris que cette petite bourgade de pêcheurs ne pourrait pas être très regardante quant au choix de sa délégation. En effet, fidèles à une tradition millénaire, les cités siégeant au conseil nommaient un représentant parmi leurs plus récents ressortissants. Or, Baladrek n’adoptait que rarement du sang neuf au sein de sa communauté. Les commerçants itinérants et les bourlingueurs s’y arrêtaient l’espace d’un jour, d’une semaine, puis reprenaient la mer. Ainsi, durant plusieurs années, personne n’avait intégré le village. Mobius était le dernier en date, et par défaut, le seul éligible au rôle de délégation. L’Enclave avait déjà rencontré des précédents, mais dans les plus lointains souvenirs de Lhortie, jamais personne n’avait atteint un tel rang d’incompétence. Pour qu’il reprenne pied, elle ne voyait qu’une solution.

« Lestocq va vous rappeler le protocole, au cas où l’envie vous prendrait de le transgresser », lui concéda-t-elle en lui jetant un dernier regard sévère en signe d’avertissement.

    Mobius hocha la tête.

« Mais avant ça. Votre capsule de cinq, Lestocq.

— À vos ordres, Lieutenant ! »

    Le soldat s’activa, piocha dans sa ceinture une ampoule de verre de la forme d’une goutte d’eau et la tendit à son supérieur. Translucide, elle tenait dans le creux de sa main. Lhortie s’approcha de la lourde porte, la glissa dans une niche située à sa droite, puis en referma l’ouverture. Dans un faible bruit de verre brisé, la capsule éclata.

« Maintenant, Lestocq, les explications.

— Oui, Lieutenant ! Alors, le gaz de la capsule s’échappe. Il est aspiré dans la cabine…

— Lestocq !

— Oui, Lieutenant ?

— Seulement le protocole ! On se moque de la tuyauterie !

— À vos ordres, Lieutenant. Le gaz, c’est juste pour se requinquer », continua Lestocq.

Mobius pâlissait à vue d’oeil.

« Pas vous, hein ! Le mec à l’intérieur.

— Oh…

— Le protocole, c’est tout bête. Vous vous présentez comme il faut, ça suffira.

— Entendu.

— Après ça, vous lui demandez s’il veut bien vous laisser entrer.

— S’il veut bien me laisser entrer ? hésita Mobius.

— Bien sûr ! C’est une affaire de politesse.

— Mais… Il est attaché, non ? »

Mobius déglutit.

« C’est juste une façon de montrer qu’on veut pas l’étriper, expliqua Lestocq.

— Je vois.

— Comme ça, il comprend qu’on est de son côté.

— Derrière une porte blindée ? »

Lestocq se tut, coupé en plein élan. Lhortie les regardait se renvoyer la balle.

« La suite, insista-t-elle en s’impatientant.

— L’étape d’après va vous plaire, reprit le troupier, ravi.

— On rentre pour discuter ? bredouilla Mobius.

— Exactement !

— C’est bien la seule chose dont je me souviens.

— Lorgniez voir à l’intérieur, ça vous rassurera peut-être », lança Lestocq.

En plus des mécanismes d’ouverture et des niches qui permettaient d’injecter des gaz divers et variés, les portes s’accompagnaient d’un judas, un large oeilleton qui offrait aux curieux le loisir d’espionner les cabines. Mobius en souleva l’opercule et s’approcha en grimaçant d’appréhension.

« Vous voyez ! Y a pas de quoi tracquer, affirma Lestocq.

— Il n’a pas l’air trop jeune, mais ça reste un vrai colosse ! marmonna Mobius.

— La trentaine d’années. On n’en sait rarement plus, précisa Lhortie.

— Et toutes ces cicatrices… »

Livide, Mobius s’interrompit et s’écarta du judas.

« Il vient d’arracher une de ses sangles, balbutia-t-il en s’éloignant à reculons.

— Reprenez-vous ! » lui lança Lhortie, incrédule, avant de jeter un coup d’oeil.

La pièce, aussi sobrement décorée que les couloirs, ne dépassait pas les deux mètres de large. En face de la porte, solidement fixé contre le mur du fond, un lit solitaire trônait au milieu d’un royaume épuré. Allongé là, un homme au torse nu et puissant se débattait dans des draps jaunis. Après avoir projeté avec fureur, de sa seule main libre, l’unique bout de tissu qui protégeait sa pudeur, il délivra son bras droit de la seconde sangle qui le maintenait prisonnier.

Lhortie tourna la tête.

« Capsule de 3 ! », ordonna-t-elle avant de se repositionner devant le judas.

Le soldat s’exécuta et farfouilla dans les bourses de sa ceinture. Il se figea lorsqu’il vit son lieutenant reculer. L’individu venait d’arracher les lanières de cuir qui entravaient ses chevilles. Un hurlement de rage traversa la massive porte qui le séparait des trois autres.

« Oubliez la capsule, ordonna sèchement Lhortie. Allez me chercher des renforts. »

Elle gardait son sang-froid en contrôlant ostensiblement sa respiration.

« Tout de suite, Lieutenant ! »

Lestocq se pressa de rejoindre le salon. Il disparut derrière le rideau.

« Et vous… ! » commença-t-elle, furieuse, à l’intention de Mobius.

    Elle se ravisa.

« Regagnez vos foutus appartements ! »

Malgré les ordres, il ne réagit pas. Il s’était figé d’effroi en la voyant affectée par la situation. Elle aussi ressentait doucement la peur l’envahir, mais elle l’ignorait, la laissait circuler librement. Mobius, comme devant un miroir, lui renvoyait ce sentiment de terreur inavouable. Elle voulut s’approcher pour tenter de lui remettre les idées en place, mais il était déjà trop tard. Un vacarme infernal résonna derrière eux. Lhortie se retourna, dégainant à la volée. L’homme cognait sur la porte comme un forcené. L’un des panneaux se décolla sous la puissance des impacts. En un tour de main, le lieutenant attrapa une cartouche en papier et une baguette dans une sacoche qu’elle portait à son flanc. La porte se tordit dans un crissement assourdissant. Elle glissa la cartouche dans le canon. Les gonds éclatèrent avec fracas. Elle bourra la cartouche à l’aide de sa baguette. Des rivets se détachèrent et tombèrent sur le tapis. Solidement ancrée sur ses positions, le lieutenant pointa son arme vers l’ouverture et en arma le chien à silex.

Derrière, Mobius s’écroula. Elle n’y prêta pas attention.

« Calmez-vous, hurla-t-elle en direction de la cabine. Vous vous fatiguez inutilement. »

En réponse, Lhortie vit la porte céder bruyamment et s’abattre à même le sol. Résolue à défendre sa vie, elle déplia la courte baïonnette fixée au canon de son arme et s’accrocha fermement à la crosse. À un mètre seulement, le captif récalcitrant apparut dans l’encadrement délabré. Imperturbable, complètement nu, il la dévisagea. Des ombres affolées dansaient aux quatre coins du couloir ; les lampes à huile tremblotaient et projetaient leur faible lueur sur la peau mate et les épaules musculeuses du colosse. À ses poignets, à ses chevilles, les lanières de cuir pendaient toujours. Dans la pénombre, Lhortie distingua des mains ensanglantées, blessées par l’effort surhumain qu’il venait d’accomplir. Son corps exhalait la sueur. Leurs regards se croisèrent un instant. Il n’avait pas l’air de comprendre qu’elle pointait une arme vers lui.

« Retournez à l’intérieur, ordonna-t-elle, le doigt sur la gâchette.

— Pisse-froid ! », marmonna-t-il avec mépris derrière sa barbe broussailleuse.

Sans une hésitation, il fondit vers elle. Lhortie n’écouta que son instinct. Elle ouvrit le feu. D’une étincelle, le silex enflamma la poudre. Une interminable seconde s’écoula avant qu’un éclair veuille bien illuminer les lieux. La détonation résonna sur les parois métalliques, se mêlant aux effluves soufrés du nuage de fumée qui en résultait. Le lieutenant avait eu le réflexe de se protéger les yeux, contrairement à son assaillant qui, aveuglé par le flash et abasourdi, titubait, groggy. La balle avait fait mouche, enfichée dans son épaule, mais elle ne l’arrêta pas. Dans une colère noire, il agrippa Lhortie de ses deux mains puissantes et la projeta violemment dans le couloir avant de s’enfuir, chancelant, dans la direction opposée. Désemparée, le lieutenant avait senti son corps décoller, son crâne frapper le tapis. Elle se redressa lentement, désorientée.

Mobius gisait inanimé juste à côté.

« Lestocq, qu’est ce que vous foutez, bon sang ? » hurla-t-elle.

Sa colère explosait. Comment cet individu avait-il pu la traiter ainsi, la manipuler aussi simplement, la faire fléchir sous la force brute comme un vulgaire sac de blé ? Ses idées vacillaient, perdues entre son soudain désir de vengeance et le besoin d’honorer sa mission.

Je dois l’arrêter, pensa-t-elle, en récupérant, à tâtons, son pistolet.

« Lieutenant ! On a fait au plus vite quand on a entendu le coup de pétoire. »

Essoufflé, Lestocq avait subitement fait irruption, accompagné de deux autres troupiers. Ils restèrent bouche bée devant le spectacle de désolation qui s’étalait devant eux. L’odeur du soufre, persistante, emplissait encore le couloir. Les ombres avaient repris leurs oscillations habituelles. Quant à la porte éparpillée sur le tapis ; un assaut au bélier n’aurait pas fait mieux.

Lhortie ne pouvait se permettre de perdre une seconde de plus.

« Lestocq, Strax, suivez-moi !

— À vos ordres, Lieutenant ! lancèrent-ils en chœur.

— Mirador, attendez devant le rideau et n’hésitez pas à tirer !

— À vos ordres, Lieutenant !

— Pas de bavure. Chargez vos cartouches sédatives aux doses maximales.

— Tout de suite, Lieutenant ! répondirent Lestocq et Strax en préparant leur fusil.

— Mais… vous allez le tuer ! » osa Mirador.

Lhortie se tint la tête d’une main, déconcertée. Les deux autres tassaient déjà leur balle au fond de leur canon.

« Troupier, on ne discute pas les ordres de son Lieutenant ! hurla-t-elle, furieuse.

— Bien compris, Lieutenant ! se reprit-il, gauchement, avant d’ajouter. Et lui ? »

Il pointait Mobius du doigt. Elle grimaça avant d’ouvrir la marche.

« Plus tard, Mirador. Plus tard. »

separateur

Au pas de course, ils se précipitèrent dans le couloir, guidés par le bruit sourd du métal qu’on tambourine. À la première intersection, ils bifurquèrent. Cinq mètres plus loin, leur tournant le dos, le géant forçait la porte menant à la passerelle extérieure ; l’utilisation du volant d’ouverture ne lui semblait pas familière. Lorsqu’il les entendit débouler derrière lui, il l’arracha de rage.

« Foutus braconniers de malheur ! », jura-t-il entre ses dents en l’envoyant valser.

Le volant ricocha contre un mur. Il manqua sa cible. Le lieutenant s’arrêta. Elle laissa Lestocq et Strax s’installer en position de tir autour d’elle. Les deux troupiers s’agenouillèrent, prêts à recevoir leurs ordres. Lhortie inspira profondément. Le fugitif martelait la porte avec vigueur. Elle se déformait sous ses coups désespérés.

« En joue ! » lança le lieutenant, d’une voix cinglante.

Les troupiers relevèrent leur fusil. Elle ferma les yeux.

« Feu ! »

Deux coups retentirent, presque simultanément, provoquant une série d’éclairs. Dans le vacarme et le brouillard, Lhortie sentit un courant d’air frais sur son visage qui chassait l’agressive odeur du soufre. Le bourdonnement lointain des hélices se fit plus entêtant. L’homme avait réussi à passer la porte. Il se tenait debout sur la passerelle, chancelant au-dessus du vide. Un vide de plusieurs kilomètres. L’immense ballon du dirigeable projetait sur lui son ombre écrasante. À perte de vue, un morne désert de cendres, grisâtre et rougeoyant par endroit, emmitouflait l’horizon dans un berceau brumeux. Les volcans insomniaques, qui découpaient les cieux, l’avaient modelé, éruption après éruption, couche après couche, avalant la vie qui tentait de s’y établir au rythme des coulées de lave et des nuages qui assombrissaient régulièrement la voûte céleste. Au-delà des dernières volutes de fumée, au-delà de la porte torturée qui avait fini son voyage par-dessus la rambarde, Lhortie contempla le colosse immobile. Sur ses flancs, elle distinguait nettement les deux impacts de balle auréolés de sang.

« C’est fini ! » murmura-t-elle, apaisée.

L’homme se retourna vers eux, le regard obscurci par un voile d’incompréhension. La rage qui tordait son visage quelques instants plus tôt avait disparu. Une expression de détresse s’y dessinait. Sans aucune retenue, il s’écroula en avant sur la passerelle. Ses muscles se relâchèrent. Le cœur du lieutenant frémit, piqué d’un vague sentiment de honte vite chassé par son objectif premier, le respect du protocole.

Les trois cols rouges s’approchèrent du corps.

« C’était quoi ce machin ? demanda Lestocq.

— Une raclure de sappir, répondit Strax, prêt à lui cracher dessus.
— Strax ! le prévînt sèchement Lhortie. Il est encore en vie. »

Elle s’agenouilla et déposa une main sur sa peau luisante de sueur. Il était brûlant. Son dos se soulevait, imperceptiblement entraîné par une profonde inspiration. Depuis le haut de sa nuque, jusqu’aux creux de ses reins, une multitude de vergetures longeaient sa colonne vertébrale. À certains endroits, ses vertèbres distendaient la peau à tel point qu’elles la perçaient. À d’autres, elles se dessinaient horriblement, entourées par de minces cicatrices. Là où les déchirures faisaient couler le sang, son squelette apparaissait, bleuté, comme un affleurement rocheux au milieu des collines, confirmant ainsi les doutes du lieutenant quant à son appartenance à la race des sappirs. Une question subsistait. Pourquoi le peu d’informations qui le concernaient s’avéraient incorrectes à ce point ? Il était très peu probable qu’un souci soit survenu lors de son enregistrement. Une falsification volontaire du dossier, peut-être ? Le lieutenant ne distinguait que peu de solutions crédibles. Y avait-il vraiment un but à tout ce raffut ? Qui en était la cible ? Tous les indices semblaient converger vers elle et vers elle seule. Un dirigeable digne d’être mis à la casse, des délégations incompétentes et ce sappir qui méritait un encadrement bien plus propice à sa propre sécurité. Mais pourquoi ? Pourquoi risquer de mettre en danger les délégations, de mettre en danger l’équipage ?

Lhortie se releva, troublée.

« Troupier Strax, lança-t-elle, allez me dénicher d’autres soldats. Vous l’installerez à l’infirmerie. Le médecin devra se charger de le maintenir sous sédatif, entendu ?

— Entendu, Lieutenant ! lança Strax avant de filer.

— Troupier Lestocq. Je vous fais confiance. Je vous affecte désormais au poste d’observation. Vous y rédigerez le piaf de douze heures, mais il est important que vous n’y mentionniez pas l’incident. Indiquez seulement notre position actuelle. Je veux tirer cette histoire au clair moi-même, compris ?

— Oui, Lieutenant ! À vos ordres, Lieutenant ! répondit-il, fièrement.

— Sur votre chemin, dites à Mirador de remettre le froussard sur pied.

— Mobius Klein, celui qui fait la galette ?

— Oui, celui-là même ! Il avait l’air de s’en préoccuper, ironisa-t-elle froidement.

— À vos ordres, Lieutenant ! »

    Il disparut à son tour. Elle regarda le corps inerte du sappir en soupirant.

« Tu m’en auras fait baver, murmura-t-elle. Baladrek va avoir du souci à se faire. »

 

steampunk3haut


Lhortie attend vos votes. Vous avez apprécié ? : 1 Star2 Stars3 Stars4 Stars5 Stars (1 votes, average: 5,00 out of 5)
Loading...Loading...


Chapitre 2 < | Les Chapitres | > Chapitre 4

Chapitre 1

Haut-de-forme

« C’est pour bientôt, selon vous ? demanda Mobius, inquiet.

— Généralement, les hostilités commencent à la mi-journée. »

Mobius soupira.

De la table voisine, un homme lui avait répondu. Sa voix calme et polie aux accents mélodieux avait surgi de derrière le profond dossier de son fauteuil, d’où on ne voyait dépasser qu’un ouvrage épais à la fine reliure de cuir. Les deux hommes attendaient patiemment depuis plus de deux heures, attablés non loin l’un de l’autre. Aucun n’avait pris le temps d’entamer une quelconque discussion. L’intimité du salon y était pourtant propice. Le mobilier confortable s’accordait à merveille aux boiseries et aux tapisseries éclairées par la douce lueur des lampes à huile. Quelques tableaux évoquaient de vastes et fantastiques paysages qui conduisaient volontiers les curieux à s’y plonger. Dans un coin, on avait pris soin d’aménager un bar où chantaient les bouteilles d’alcools au rythme des timides allées et venues. Pour le plus grand plaisir des fumeurs et des chiqueurs, des tabacs de diverses provenances y sommeillaient, juste à côté de verres aux formes diverses et alambiquées.

Mobius, lui, ne se souciait pas de ces distractions.

Depuis le début du voyage, il n’avait pas cessé de gesticuler. Enfoui derrière les accoudoirs qui s’élevaient comme de larges remparts, il avait calculé la meilleure position à adopter en de pareilles circonstances, mais aucune ne convenait vraiment. Ses yeux avaient longuement fixé ses propres genoux, où reposait une élégante redingote. Puis, il avait osé scruter les lattes du parquet, les arabesques des tapis délicatement tissés, jusqu’à se perdre dans la brume qu’on apercevait derrière les larges hublots qui ponctuaient le salon. Bercé par un lointain bourdonnement, il avait enfermé ses pensées dans une bulle étanche à toute intervention extérieure, ressassant le déroulement tant redouté des moments à venir. Les légères turbulences, qui secouaient régulièrement les lustres, avaient fini par le tirer de son état léthargique, lui délier la langue.

]- – – – – – – Lire la Suite – – – – – – -[