Chapitre 24

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Sur le point de tirer sa révérence, la nuit encerclait Lestocq et Mirador au sommet du Titan. Juste au-dessus d’eux, la toile du Présage s’imprégnait des chauds rayons d’une lampe à huile et le vent fredonnait une mélodie métallique depuis les entrailles éventrées du ballon. Des câbles avaient été tirés dans toutes les directions. Ceux-ci plongeaient derrière le parapet, disparaissaient par les ouvertures du dernier étage et nouaient ainsi la chrysalide à sa branche, le vaisseau à la tour.

Tandis que, le képi sur les yeux, Lestocq somnolait, allongé dans les saxifrages et la mousse, Mirador scrutait le ciel à l’aide de sa longue vue. Le faite des arbres découpait le jour naissant. Le soleil tardait à réchauffer les rares nuages posés sur l’horizon, et plus haut – bien plus haut – les étoiles persistaient encore : rouges, vertes, mauves, blanches pour la plupart.

Je ne devrais pas penser à celles-ci en ces termes, songea Mirador.

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Chapitre 21

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La Baie des Titans s’imprimait sur toutes les cartes, croquée à la volée par des artistes paresseux : une iconographie réductrice noyée de vagues rondelettes où quelques aiguillons perçaient des eaux parcheminées. À la simple évocation de son nom, ses paysages envahissaient les esprits — chacun se l’imaginait à sa façon —, mais jamais ils ne perduraient au cœur des discussions, jamais ils ne s’approchaient de l’inaltérable beauté des singulières structures rectilignes qui sortaient de l’océan. Ces pics vertigineux, campés profondément sous les récifs, méritaient pourtant qu’on s’y attarde ; la morsure du temps n’y avait pas d’emprise. Les lustres, les décennies, les siècles filaient sans que la rigidité ne ploie, sans que les angles ne soient corrompus, sans même que les roulis ou les vents n’écaillent la roche sombre. Bien plus nombreux que ne le laissaient penser les représentations, les pylônes cyclopéens s’égrenaient sur le plat horizon, s’ordonnaient en îlot, cinq par cinq, se chaussaient d’algues lamellaires, un voile qui s’étirait au grès des courants et occultait les strates aquatiques inférieures.

À la cime, la végétation s’organisait en vierges jardins. Un tapis blanc de saxifrages étoilées habillait la pierre d’ébène, courait entre les buissons enracinés sur la fine couche d’humus, se piquetait par endroit de graminées touffues. Les plantes ondoyaient sous les alizés. Les bourrasques balayaient la moindre verdure qui osait s’imposer, transportaient les pollens d’une roche à l’autre et, ainsi, perpétuaient le cycle d’une vie haut perchée. Sur les parois verticales, des cavités polyédriques se voyaient colonisées par des oiseaux de toutes tailles. Abritées derrière les larges fenêtres, les nichées s’enchantaient de piaillements qui, en ce jour, laissaient place au silence ; un nouveau locataire perturbait l’harmonie sauvage. Le ballon du Présage 101 reposait en équilibre au sommet, sa nacelle tout contre la structure.

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Chapitre 17 – Partie 1

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Quelle idée ! se fustigeait Xenon. Quelle idée d’avoir quitté le salon !

« Plus vite ! » lui intima l’individu planqué dans son dos.

L’homme, protégé d’Apostasis la Morte, lui maintenait fermement le bras. À ses pieds, des liquides s’accumulaient, résidus des minces filets d’eau qui coulaient sur le tapis ; les canalisations des commodités avaient cédé. Xenon en avait plein les chaussures, mais il ne s’en souciait pas. Il devait supporter le poids d’un monstrueux regard croisé un peu plus tôt en se faufilant derrière le rideau, celui de cet homme, froid, hautain, presque amusé. La délégation s’en voulait terriblement.

Pourquoi n’avait-elle pas profité des secousses pour prévenir le Lieutenant ?

« Le flegme des Chitines m’a toujours fasciné », commença l’agresseur.

Dehors, les combats avaient cessé.

« Ce flegme qui cache votre imbécile docilité. Plus loyal qu’un chien ! »

Sa poigne se resserra. Xenon le sentait se retenir.

« Vous ployez sous notre force. On peut vous arracher les pattes, une par une. On peut vous arracher les ailes, les mandibules. Vous restez impassibles. Qu’importe votre taille, reprit le protégé. Vous restez des insectes ! »

L’homme marqua une pause.

« Savoureux lorsqu’on s’en délecte. Silencieux lorsqu’on les écartèle. »

Xenon ne bougeait plus ; il exprimait sa peur la plus profonde. L’être abject qui le retenait avait le discours d’un Manticore. Il transpirait l’aura typique de ces manipulateurs d’organes qui s’élevaient comme des dieux eugénistes. Que pouvait-il comprendre des sentiments chitines ? Que pouvait-il connaître de leur capacité à communiquer, s’il la niait ainsi en la réduisant à une simple représentation gestuelle, à une simple comparaison avec son modèle étriqué ? Bien sûr que les Chitines ressentaient la douleur et la peur ! Bien sûr qu’ils souffraient ! Comme toutes les autres races et créatures sensibles !

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Naissance du Conseil (1) – La Frénésie d’Enagua

steampunk3bas« Asseyez-vous par ici ! » lance Xenon-9834 en mimant un sourire de bienvenue.

Vous suivez ses ordres et vous vous installez à l’avant. Le Chitine tient un épais livre à la main et une craie dans l’autre.

« Aujourd’hui, nous allons parler de la Naissance de l’Enclave ! Vous devez vous en poser des questions à son sujet, non ? »

1000AnsVous acquiescez. Le livre qu’il tient dans la main n’a rien à voir avec les ouvrages phéromonaux qu’il affectionne habituellement. Sur la couverture, vous pouvez y lire de vrais mots, des mots en langue globaleÉpopée des 7 Colonies. Voilà qu’il vous tourne le dos. Devant lui, un grand tableau s’étend sur le mur. Xenon y tracer la carte approximative de l’Enclave géographique, un cercle plus où moins rond digne d’un enfant de 5 ans où s’affrontent reliefs accidentés et arbres ridiculement grands.

 Une fois le travail réalisé, il fait volte-face. Sa bouche tremble mécaniquement. Vous le sentez fébrile, prêt à vous délivrer les connaissances qu’il a potassées rien que pour vous faire l’honneur d’une explication exhaustive. Avant de reprendre la parole, il feuillète son ouvrage et l’analyse. Sa tête se penche sur le côté, à angle droit. Il vous semble qu’il n’y comprend pas grand-chose. Et pourtant…

Il y a 1000 ans…

« Ah voilà ! se réjouit-il en se redressant, victorieux. Remontons 1000 ans en arrière, lorsque les forces de deux villes états convergèrent pour fonder l’organisation que nous connaissons aujourd’hui, l’Enclave institutionnelle. À cette époque, les dirigeants établirent le Conseil de l’Enclave à Apostasis la Pure, une des deux capitales tenues par les Renonciateurs (Apostasis la Morte n’existaient pas encore). Cette ville s’unissait donc à Egydön par un pacte sacré… »

Derrière vous, Strax, un troupier turbulent, se racle la gorge.

«… unies par un bout de papier, ouais ! Et sûrement une bonne bourse bien remplie ! ricane-t-il.

— Oh ! Tu t’la boucles ? Ou j’te rosse les girolles à grand coup d’crosse ! » assène Lestocq, un autre troupier.

Le premier souffle. Vous l’entendez cracher bruyamment et grommeler dans son coin.

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Chapitre 4

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2,5-Diméthyl-Pyrazine referma son livre. Confortablement installé dans l’un des fauteuils du salon, il attendait son tour. La délégation de Baladrek venait de traverser les rideaux menant à la nacelle des nouveaux arrivants. Enfin seul, il déposa délicatement son élégant chapeau melon sur la table et laissa voguer ses pensées. Ce minuscule morceau de lui-même, cette masse inerte de feutre noir, scintillait par endroit. Les rayons du soleil que filtraient les hublots s’y réverbéraient, soulignant ses minces traces d’usure. Son fidèle couvre-chef, quelque peu défraîchi, n’avait pourtant pas perdu toute sa superbe. Le chitine en prenait grand soin, le rangeant tous les soirs dans sa boîte en carton. Il éprouvait envers lui un attachement qui dépassait l’entendement, un attachement qui le replongeait un an en arrière, lorsqu’on lui avait fait découvrir la civilisation, lorsque Pentagua, la cinquième colonie, l’avait accepté dans ses rangs. Depuis, il refusait de s’en séparer, redoutant par la même occasion de perdre une partie de lui-même, une partie de son histoire. Ce n’était pourtant qu’un objet sans âme, mais cet objet, il l’avait porté jour après jour, il l’avait chéri. L’abandonner pour la fade odeur de la nouveauté le répugnait. Un chapeau neuf ce n’était qu’un grand vide de sentiment, un manque total de repère, un mélange effrayant d’arômes étrangers, brouillés et aseptisés.

Le chitine huma l’air ambiant.

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Chapitre 3

« Profitez bien de cette nouvelle expérience », leur cria Xenon.

Étouffée par l’épais rideau, la voix du chitine semblait désormais appartenir à un autre monde, un univers lumineux et accueillant, bien différent de l’étroit couloir qui se présentait maintenant à eux. Suspendues à la charpente métallique, des lampes à huile rayonnaient d’une lueur blafarde, imperceptiblement bercées par le léger roulis du bâtiment. Guidé silencieusement par le lieutenant Lhortie à travers la pénombre, le cortège vit défiler sur son chemin les lourdes portes en fer qui scellaient l’accès aux cabines. De volumineux rivets en dessinaient les contours. Sur chacune, un mécanisme en contrôlait l’ouverture depuis l’extérieur, un volant engourdi par la rouille qui témoignait de l’état de vétusté général des installations. Cette épave, Lhortie avait eu beaucoup de mal à l’accepter. Lorsque son supérieur la lui avait confiée, elle avait sommairement compris que sa dernière promotion s’apparentait bien plus à une voie de garage, qu’à une réelle récompense honorifique pour ses cinq années de service. Une fois la pilule avalée, sa droiture et sa fierté retrouvées, elle avait pu se préparer à l’évènement, sans savoir qu’on lui accorderait, en prime, la garde des délégations les moins influentes, et certainement, les moins appréciées. Immanquablement, elle se rassurait en se retranchant dans un dévouement sans faille.

Peu importe sa mission, elle devait la mener à bien.

Dans le couloir, après avoir dépassé une dizaine de portes, le lieutenant s’arrêta brusquement. Elle avait progressé rapidement jusque là, le bruit de ses pas couvert par le long tapis qui s’étalait sur le parquet. Derrière elle, Mobius traînait les pieds, suivi par Lestocq qui le pressait d’avancer. Lorsqu’ils arrivèrent à son niveau, elle décortiqua le premier d’un regard glacial. Son être tout entier la rendait malade. Pétri d’angoisses, il suait à grosses gouttes sous son haut-de-forme ridiculement trop grand. Il avait pourtant eu le bon goût de revêtir une élégante redingote, mais sa chemise, débraillée, et son pantalon qui lui tombait au-dessus des chevilles, ne rattrapaient pas l’affaire et déshonoraient ses ancêtres sur plusieurs générations.

« C’est ici ? » osa-t-il timidement.

Lhortie lui répondit par l’affirmative puis le pointa du doigt.

« Arrangez-moi ça ! » ordonna-t-elle.

Aussitôt, le protégé de Baladrek s’empressa de reboutonner sa chemise et d’en fourrer les pans dans son pantalon. Maladroitement, il tira de sa poche un vieux mouchoir avec lequel il essuya son front ruisselant, puis se figea, tendu, docilement à l’écoute des prochaines directives. Lhortie, désabusée, s’approcha d’un pas vers lui. Le pauvre bougre recula d’autant et se plaqua lamentablement contre le mur du couloir, repoussant par la même occasion son haut-de-forme qui roula sur le tapis.

Le lieutenant mesurait une demi-tête de plus que lui. Il détourna les yeux.

« J’ai été très claire à l’embarquement. Pas de pleurnicheries, c’est bien compris ?

— Oui, Madame !

— Lieutenant !

— Oui… Lieutenant ! répondit-il, le souffle suspendu.

— C’est bien mieux comme ça ! » dit-elle en reculant.

Derrière eux, Lestocq souriait discrètement. Mobius ramassa son chapeau.

Tout n’est pas perdu, pensa Lhortie.

Il comprenait les ordres malgré son état de stress. Elle pourrait continuer à le remettre à sa place sans craindre une quelconque insubordination. Comme toujours, elle prenait son rôle très à coeur, se refusant à la démagogie lorsqu’elle s’adressait à ses troupiers. Pour les civils, il fallait s’adapter dans la douleur, surtout lorsque ceux-ci tremblaient comme une feuille, sans raison apparente. Lhortie le savait, elle devrait composer avec les peurs irrationnelles de cet homme pour la bonne réussite de sa mission. Tout le monde le savait. Depuis l’avènement de Baladrek au conseil de l’Enclave, les dirigeants avaient compris que cette petite bourgade de pêcheurs ne pourrait pas être très regardante quant au choix de sa délégation. En effet, fidèles à une tradition millénaire, les cités siégeant au conseil nommaient un représentant parmi leurs plus récents ressortissants. Or, Baladrek n’adoptait que rarement du sang neuf au sein de sa communauté. Les commerçants itinérants et les bourlingueurs s’y arrêtaient l’espace d’un jour, d’une semaine, puis reprenaient la mer. Ainsi, durant plusieurs années, personne n’avait intégré le village. Mobius était le dernier en date, et par défaut, le seul éligible au rôle de délégation. L’Enclave avait déjà rencontré des précédents, mais dans les plus lointains souvenirs de Lhortie, jamais personne n’avait atteint un tel rang d’incompétence. Pour qu’il reprenne pied, elle ne voyait qu’une solution.

« Lestocq va vous rappeler le protocole, au cas où l’envie vous prendrait de le transgresser », lui concéda-t-elle en lui jetant un dernier regard sévère en signe d’avertissement.

    Mobius hocha la tête.

« Mais avant ça. Votre capsule de cinq, Lestocq.

— À vos ordres, Lieutenant ! »

    Le soldat s’activa, piocha dans sa ceinture une ampoule de verre de la forme d’une goutte d’eau et la tendit à son supérieur. Translucide, elle tenait dans le creux de sa main. Lhortie s’approcha de la lourde porte, la glissa dans une niche située à sa droite, puis en referma l’ouverture. Dans un faible bruit de verre brisé, la capsule éclata.

« Maintenant, Lestocq, les explications.

— Oui, Lieutenant ! Alors, le gaz de la capsule s’échappe. Il est aspiré dans la cabine…

— Lestocq !

— Oui, Lieutenant ?

— Seulement le protocole ! On se moque de la tuyauterie !

— À vos ordres, Lieutenant. Le gaz, c’est juste pour se requinquer », continua Lestocq.

Mobius pâlissait à vue d’oeil.

« Pas vous, hein ! Le mec à l’intérieur.

— Oh…

— Le protocole, c’est tout bête. Vous vous présentez comme il faut, ça suffira.

— Entendu.

— Après ça, vous lui demandez s’il veut bien vous laisser entrer.

— S’il veut bien me laisser entrer ? hésita Mobius.

— Bien sûr ! C’est une affaire de politesse.

— Mais… Il est attaché, non ? »

Mobius déglutit.

« C’est juste une façon de montrer qu’on veut pas l’étriper, expliqua Lestocq.

— Je vois.

— Comme ça, il comprend qu’on est de son côté.

— Derrière une porte blindée ? »

Lestocq se tut, coupé en plein élan. Lhortie les regardait se renvoyer la balle.

« La suite, insista-t-elle en s’impatientant.

— L’étape d’après va vous plaire, reprit le troupier, ravi.

— On rentre pour discuter ? bredouilla Mobius.

— Exactement !

— C’est bien la seule chose dont je me souviens.

— Lorgniez voir à l’intérieur, ça vous rassurera peut-être », lança Lestocq.

En plus des mécanismes d’ouverture et des niches qui permettaient d’injecter des gaz divers et variés, les portes s’accompagnaient d’un judas, un large oeilleton qui offrait aux curieux le loisir d’espionner les cabines. Mobius en souleva l’opercule et s’approcha en grimaçant d’appréhension.

« Vous voyez ! Y a pas de quoi tracquer, affirma Lestocq.

— Il n’a pas l’air trop jeune, mais ça reste un vrai colosse ! marmonna Mobius.

— La trentaine d’années. On n’en sait rarement plus, précisa Lhortie.

— Et toutes ces cicatrices… »

Livide, Mobius s’interrompit et s’écarta du judas.

« Il vient d’arracher une de ses sangles, balbutia-t-il en s’éloignant à reculons.

— Reprenez-vous ! » lui lança Lhortie, incrédule, avant de jeter un coup d’oeil.

La pièce, aussi sobrement décorée que les couloirs, ne dépassait pas les deux mètres de large. En face de la porte, solidement fixé contre le mur du fond, un lit solitaire trônait au milieu d’un royaume épuré. Allongé là, un homme au torse nu et puissant se débattait dans des draps jaunis. Après avoir projeté avec fureur, de sa seule main libre, l’unique bout de tissu qui protégeait sa pudeur, il délivra son bras droit de la seconde sangle qui le maintenait prisonnier.

Lhortie tourna la tête.

« Capsule de 3 ! », ordonna-t-elle avant de se repositionner devant le judas.

Le soldat s’exécuta et farfouilla dans les bourses de sa ceinture. Il se figea lorsqu’il vit son lieutenant reculer. L’individu venait d’arracher les lanières de cuir qui entravaient ses chevilles. Un hurlement de rage traversa la massive porte qui le séparait des trois autres.

« Oubliez la capsule, ordonna sèchement Lhortie. Allez me chercher des renforts. »

Elle gardait son sang-froid en contrôlant ostensiblement sa respiration.

« Tout de suite, Lieutenant ! »

Lestocq se pressa de rejoindre le salon. Il disparut derrière le rideau.

« Et vous… ! » commença-t-elle, furieuse, à l’intention de Mobius.

    Elle se ravisa.

« Regagnez vos foutus appartements ! »

Malgré les ordres, il ne réagit pas. Il s’était figé d’effroi en la voyant affectée par la situation. Elle aussi ressentait doucement la peur l’envahir, mais elle l’ignorait, la laissait circuler librement. Mobius, comme devant un miroir, lui renvoyait ce sentiment de terreur inavouable. Elle voulut s’approcher pour tenter de lui remettre les idées en place, mais il était déjà trop tard. Un vacarme infernal résonna derrière eux. Lhortie se retourna, dégainant à la volée. L’homme cognait sur la porte comme un forcené. L’un des panneaux se décolla sous la puissance des impacts. En un tour de main, le lieutenant attrapa une cartouche en papier et une baguette dans une sacoche qu’elle portait à son flanc. La porte se tordit dans un crissement assourdissant. Elle glissa la cartouche dans le canon. Les gonds éclatèrent avec fracas. Elle bourra la cartouche à l’aide de sa baguette. Des rivets se détachèrent et tombèrent sur le tapis. Solidement ancrée sur ses positions, le lieutenant pointa son arme vers l’ouverture et en arma le chien à silex.

Derrière, Mobius s’écroula. Elle n’y prêta pas attention.

« Calmez-vous, hurla-t-elle en direction de la cabine. Vous vous fatiguez inutilement. »

En réponse, Lhortie vit la porte céder bruyamment et s’abattre à même le sol. Résolue à défendre sa vie, elle déplia la courte baïonnette fixée au canon de son arme et s’accrocha fermement à la crosse. À un mètre seulement, le captif récalcitrant apparut dans l’encadrement délabré. Imperturbable, complètement nu, il la dévisagea. Des ombres affolées dansaient aux quatre coins du couloir ; les lampes à huile tremblotaient et projetaient leur faible lueur sur la peau mate et les épaules musculeuses du colosse. À ses poignets, à ses chevilles, les lanières de cuir pendaient toujours. Dans la pénombre, Lhortie distingua des mains ensanglantées, blessées par l’effort surhumain qu’il venait d’accomplir. Son corps exhalait la sueur. Leurs regards se croisèrent un instant. Il n’avait pas l’air de comprendre qu’elle pointait une arme vers lui.

« Retournez à l’intérieur, ordonna-t-elle, le doigt sur la gâchette.

— Pisse-froid ! », marmonna-t-il avec mépris derrière sa barbe broussailleuse.

Sans une hésitation, il fondit vers elle. Lhortie n’écouta que son instinct. Elle ouvrit le feu. D’une étincelle, le silex enflamma la poudre. Une interminable seconde s’écoula avant qu’un éclair veuille bien illuminer les lieux. La détonation résonna sur les parois métalliques, se mêlant aux effluves soufrés du nuage de fumée qui en résultait. Le lieutenant avait eu le réflexe de se protéger les yeux, contrairement à son assaillant qui, aveuglé par le flash et abasourdi, titubait, groggy. La balle avait fait mouche, enfichée dans son épaule, mais elle ne l’arrêta pas. Dans une colère noire, il agrippa Lhortie de ses deux mains puissantes et la projeta violemment dans le couloir avant de s’enfuir, chancelant, dans la direction opposée. Désemparée, le lieutenant avait senti son corps décoller, son crâne frapper le tapis. Elle se redressa lentement, désorientée.

Mobius gisait inanimé juste à côté.

« Lestocq, qu’est ce que vous foutez, bon sang ? » hurla-t-elle.

Sa colère explosait. Comment cet individu avait-il pu la traiter ainsi, la manipuler aussi simplement, la faire fléchir sous la force brute comme un vulgaire sac de blé ? Ses idées vacillaient, perdues entre son soudain désir de vengeance et le besoin d’honorer sa mission.

Je dois l’arrêter, pensa-t-elle, en récupérant, à tâtons, son pistolet.

« Lieutenant ! On a fait au plus vite quand on a entendu le coup de pétoire. »

Essoufflé, Lestocq avait subitement fait irruption, accompagné de deux autres troupiers. Ils restèrent bouche bée devant le spectacle de désolation qui s’étalait devant eux. L’odeur du soufre, persistante, emplissait encore le couloir. Les ombres avaient repris leurs oscillations habituelles. Quant à la porte éparpillée sur le tapis ; un assaut au bélier n’aurait pas fait mieux.

Lhortie ne pouvait se permettre de perdre une seconde de plus.

« Lestocq, Strax, suivez-moi !

— À vos ordres, Lieutenant ! lancèrent-ils en chœur.

— Mirador, attendez devant le rideau et n’hésitez pas à tirer !

— À vos ordres, Lieutenant !

— Pas de bavure. Chargez vos cartouches sédatives aux doses maximales.

— Tout de suite, Lieutenant ! répondirent Lestocq et Strax en préparant leur fusil.

— Mais… vous allez le tuer ! » osa Mirador.

Lhortie se tint la tête d’une main, déconcertée. Les deux autres tassaient déjà leur balle au fond de leur canon.

« Troupier, on ne discute pas les ordres de son Lieutenant ! hurla-t-elle, furieuse.

— Bien compris, Lieutenant ! se reprit-il, gauchement, avant d’ajouter. Et lui ? »

Il pointait Mobius du doigt. Elle grimaça avant d’ouvrir la marche.

« Plus tard, Mirador. Plus tard. »

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Au pas de course, ils se précipitèrent dans le couloir, guidés par le bruit sourd du métal qu’on tambourine. À la première intersection, ils bifurquèrent. Cinq mètres plus loin, leur tournant le dos, le géant forçait la porte menant à la passerelle extérieure ; l’utilisation du volant d’ouverture ne lui semblait pas familière. Lorsqu’il les entendit débouler derrière lui, il l’arracha de rage.

« Foutus braconniers de malheur ! », jura-t-il entre ses dents en l’envoyant valser.

Le volant ricocha contre un mur. Il manqua sa cible. Le lieutenant s’arrêta. Elle laissa Lestocq et Strax s’installer en position de tir autour d’elle. Les deux troupiers s’agenouillèrent, prêts à recevoir leurs ordres. Lhortie inspira profondément. Le fugitif martelait la porte avec vigueur. Elle se déformait sous ses coups désespérés.

« En joue ! » lança le lieutenant, d’une voix cinglante.

Les troupiers relevèrent leur fusil. Elle ferma les yeux.

« Feu ! »

Deux coups retentirent, presque simultanément, provoquant une série d’éclairs. Dans le vacarme et le brouillard, Lhortie sentit un courant d’air frais sur son visage qui chassait l’agressive odeur du soufre. Le bourdonnement lointain des hélices se fit plus entêtant. L’homme avait réussi à passer la porte. Il se tenait debout sur la passerelle, chancelant au-dessus du vide. Un vide de plusieurs kilomètres. L’immense ballon du dirigeable projetait sur lui son ombre écrasante. À perte de vue, un morne désert de cendres, grisâtre et rougeoyant par endroit, emmitouflait l’horizon dans un berceau brumeux. Les volcans insomniaques, qui découpaient les cieux, l’avaient modelé, éruption après éruption, couche après couche, avalant la vie qui tentait de s’y établir au rythme des coulées de lave et des nuages qui assombrissaient régulièrement la voûte céleste. Au-delà des dernières volutes de fumée, au-delà de la porte torturée qui avait fini son voyage par-dessus la rambarde, Lhortie contempla le colosse immobile. Sur ses flancs, elle distinguait nettement les deux impacts de balle auréolés de sang.

« C’est fini ! » murmura-t-elle, apaisée.

L’homme se retourna vers eux, le regard obscurci par un voile d’incompréhension. La rage qui tordait son visage quelques instants plus tôt avait disparu. Une expression de détresse s’y dessinait. Sans aucune retenue, il s’écroula en avant sur la passerelle. Ses muscles se relâchèrent. Le cœur du lieutenant frémit, piqué d’un vague sentiment de honte vite chassé par son objectif premier, le respect du protocole.

Les trois cols rouges s’approchèrent du corps.

« C’était quoi ce machin ? demanda Lestocq.

— Une raclure de sappir, répondit Strax, prêt à lui cracher dessus.
— Strax ! le prévînt sèchement Lhortie. Il est encore en vie. »

Elle s’agenouilla et déposa une main sur sa peau luisante de sueur. Il était brûlant. Son dos se soulevait, imperceptiblement entraîné par une profonde inspiration. Depuis le haut de sa nuque, jusqu’aux creux de ses reins, une multitude de vergetures longeaient sa colonne vertébrale. À certains endroits, ses vertèbres distendaient la peau à tel point qu’elles la perçaient. À d’autres, elles se dessinaient horriblement, entourées par de minces cicatrices. Là où les déchirures faisaient couler le sang, son squelette apparaissait, bleuté, comme un affleurement rocheux au milieu des collines, confirmant ainsi les doutes du lieutenant quant à son appartenance à la race des sappirs. Une question subsistait. Pourquoi le peu d’informations qui le concernaient s’avéraient incorrectes à ce point ? Il était très peu probable qu’un souci soit survenu lors de son enregistrement. Une falsification volontaire du dossier, peut-être ? Le lieutenant ne distinguait que peu de solutions crédibles. Y avait-il vraiment un but à tout ce raffut ? Qui en était la cible ? Tous les indices semblaient converger vers elle et vers elle seule. Un dirigeable digne d’être mis à la casse, des délégations incompétentes et ce sappir qui méritait un encadrement bien plus propice à sa propre sécurité. Mais pourquoi ? Pourquoi risquer de mettre en danger les délégations, de mettre en danger l’équipage ?

Lhortie se releva, troublée.

« Troupier Strax, lança-t-elle, allez me dénicher d’autres soldats. Vous l’installerez à l’infirmerie. Le médecin devra se charger de le maintenir sous sédatif, entendu ?

— Entendu, Lieutenant ! lança Strax avant de filer.

— Troupier Lestocq. Je vous fais confiance. Je vous affecte désormais au poste d’observation. Vous y rédigerez le piaf de douze heures, mais il est important que vous n’y mentionniez pas l’incident. Indiquez seulement notre position actuelle. Je veux tirer cette histoire au clair moi-même, compris ?

— Oui, Lieutenant ! À vos ordres, Lieutenant ! répondit-il, fièrement.

— Sur votre chemin, dites à Mirador de remettre le froussard sur pied.

— Mobius Klein, celui qui fait la galette ?

— Oui, celui-là même ! Il avait l’air de s’en préoccuper, ironisa-t-elle froidement.

— À vos ordres, Lieutenant ! »

    Il disparut à son tour. Elle regarda le corps inerte du sappir en soupirant.

« Tu m’en auras fait baver, murmura-t-elle. Baladrek va avoir du souci à se faire. »

 

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Le Pistolet à Silex de Lhortie

J – 3 avant le Chapitre 1
Plaines de Kardia – Pic de la Griffe Noire – Présage 101 – Cabine de l’équipage
Lestocq, Strax & Mirador boivent un coup avant de reprendre du servicegallery_51533_11_7098


Lestocq : Hey, les zigs ! Vous avez vu le pétoire du Lieutenant ?
Strax : Yep ! C’est pour les petites joueuses dans son genre.
Mirador : C’est pourtant du dernier cri.
Lestocq : Pourquoi on a pas ce genre d’engin ?
Strax : Parce que c’est un truc de gonzesse.
Mirador : Hmm… Tu serais heureux d’en avoir un, Strax. Crois-moi.
Strax : Ah ah, tu me prends pour ta soeur ?
Mirador ignorant Strax : Il se recharge plus vite que les arquebuses.
Strax : Et alors ?
Lestocq : Il est plus précis.
Strax : Et alors ?
Mirador : Plus léger.
Strax : Un truc de gonzesse quoi !
Lestocq à Mirador : On doit vraiment se le farcir tout le voyage ?
Mirador à Lestocq : Laisse-moi lui expliquer, on verra s’il se calme !
Lestocq à Mirador : Comme tu veux. J’vais m’chercher une moussante, moi. Amuse toi bien !
Lestocq : A tout de suite les zigs !
Mirador à Strax : Ecoute bien, ensuite, tu pourras juger si c’est un pétoire de « gonzesse » ou pas.
Strax en baissant sa casquette sur ses yeux : Ouais, ouais, j’ai les louches grandes ouvertes.

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