Chapitre 25

« Pourriez-vous ralentir le rythme ? proposa le docteur Luther.

— Bien sûr, mais vous ne capteriez plus mes modulations…

— J’ai une bonne ouïe – je l’exerce tous les jours. Alors, allez-y. »

Les minuscules mandibules contenues dans la gorge du Chitine bourdonnèrent.

« Vous tenez presque la note ! Fermez un peu la bouche pour voir ? »

Xenon joua sur la résonnance à grand renfort de contorsions labiales.

« Oh, voilà ! s’émeut le médecin. C’est la sonorité parfaite ! »

Envoûtées par les crissements, trois de ses mains projetaient leurs ombres sur les parois d’une pièce aveugle. Au sommet d’un empilement de caisses, il avait installé une lampe à huile. Les rayons orangés chassaient les premières lueurs du matin qui peinaient à filtrer depuis le chambranle. Xenon tentait encore de comprendre l’étrange rituel qui se préparait ici. Tout en sifflotant, le Manticore avait ôté le linceul du Capite, puis l’avait élégamment secoué pour recouvrir deux caisses. Quelques assiettes auraient suffi à transformer les lieux en cantine, mais c’est un corps fagoté de sa bure que Luther dressa en guise de porcelaine, et c’est une trousse pleine d’instruments tranchants qui remplaça les couverts.

« Très bien, très bien ! s’égaya le médecin. Nous pouvons commencer… »

Délicatement, il se pencha sur le Renonciateur, lui dégagea la tête de son capuchon, replia le tissu sous le crâne chauve et admira la dépouille avec une joie non dissimulée. Sourire crispé, frétillement des doigts, regard fixe sur l’objet convoité : le Manticore suintait l’excitation. Xenon, quant à lui, n’éprouvait aucun plaisir à jouer avec les morts. Néanmoins, l’intérêt pointait et il reconnaissait que celui qui gisait là méritait qu’on s’y attarde.

« Depuis l’accident, avoua le médecin, je n’ai plus qu’une obsession… »

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Chapitre 23 – Partie 3

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Le voyage dans le temps, le rêve dans le rêve, l’histoire dans l’histoire : ces souvenirs volatils finissaient ainsi et s’accompagnaient d’un dernier discours, d’une dernière olfaction : Maintenant, tu connais mon passé, mon sacre, mon nom. Je suis Pentagua, fille de Pertama l’Unique, Mère de toutes les Mères, Souveraine de la Cinquième Colonie Chitine. En ce jour divin, en ce jour d’Intronisation, je te reconnais, toi, l’enfant perdu. Je te sais devant moi, debout, droit, avide de vivre à mes côtés. Tu y es parvenu. Tu as ressenti ma présence. Cette ferveur t’honore, la tienne comme celle de tous les autres. J’attendais chacune de vos venues avec la même impatience, avec la même ardeur et lorsque notre déesse vous réclamera auprès d’elle, lorsqu’elle réclamera son dû, je continuerais d’attendre, toujours lasse, toujours émerveillée, je continuerais d’aimer, de soutenir, de pleurer.

Enlacés, intriqués et pressés, les corps s’imprégnaient du discours.

Aujourd’hui vient mon tour de te choisir un nom, de te réassigner, de t’offrir une raison. Ton nom, l’ancien, ne sera plus ton nom. Ton nom, il faudra l’oublier, l’enfouir, l’abandonner. Celui qui te reviendra, tu l’accepteras sans condition, comme d’autres l’ont accepté avant toi. Il sera le tien – l’espace d’un souffle -, mais pas seulement le tien. Tu le partageras avec tous ceux qui le portent, avec tous ceux qui répondent à son appel, avec tous ceux qui sont fiers d’en répandre la trace.

Ce nom existait bien avant que tu ne viennes au monde, bien avant que tu n’arrives ici, bien avant moi. Il existera bien après nous, bien après tout ceci. Ce nom n’est qu’un nom d’emprunt ; d’autres le porteront. Il traverse le temps, affronte le chaos, se donne, s’incarne, se prend, se perd. Ce nom, c’est celui de l’Unique, celui de la colonie. Ce nom c’est aussi le mien, le tien, le nôtre. Alors, tends bien les antennes, jeune Chitine, et laisse-le t’imprégner jusqu’aux tréfonds de ton être, laisse le te porter comme tu le porteras, laisse-le te métamorphoser, laisse-le te…  

Tout recommençait – absolument tout – dans les moindres détails : le ballon, les paysages, la foule, les couloirs, la Reine, son baiser, son passé, ses derniers mots, sans que Xenon ou son protégé puissent juger ni de la durée ni de la véractités des hallucinations. Ils goûtaient à tout cet univers olfactif, transis de plaisir, alors qu’à côté d’eux, les peaux molles ignoraient la portée de ce voyage ordinaire, la puissance d’une extase qu’ils n’approcheraient jamais. L’opium qu’ils ingéraient parfois n’y changerait rien. Les Chitines se savaient privilégiés, isolés dans leur sensibilité. Ils possédaient ce pouvoir, cette possibilité de devenir, pendant un temps incertain, les prisonniers d’une expérience ahurissante, teintée d’éternité.

Malgré tout, il leur fallait quitter l’artificiel, oublier ces évènements auxquels ils n’assisteraient jamais. L’accident les en avait privés ; abandonner le rêve s’avérait plus difficile encore. À leur arrivée – s’ils arrivaient un jour -, l’Intronisation n’aurait plus cette même saveur voluptueuse, ces mêmes couleurs éclatantes. 2,6 ne la viverait pas comme cet instant sublime, déconnecté du grand Tout, comme cette prophétie insufflée par leur Gyne qui les rassurerait tant : la douleur l’emportait sur l’esprit, repoussait les murs d’éther, leur arrachait un sursaut. Jusque là rancardée au rang de murmures, la réalité ressurgissait brouillonne et décousue. Le temps d’une respiration, elle pesait sur leurs membres mollassons, crispait leurs muscles avant de leur susurrer un doute subtil : rêvaient-ils encore ?

Xenon avait trouvé une réponse à cette question lors d’une première période d’éveil ; la voix du Lieutenant y avait largement contribué. Alors que la soldate s’escrimait à remonter le moral des troupes, le Chitine avait minutieusement détaillé la scène. Il s’était d’abord attardé sur la foule regroupée devant lui, autour du feu de fortune, sur toutes ces têtes crasseuses qui lui tournaient le dos, apathiques, résignées. Puis la verve de Lhortie avait tout balayé. Son timbre avait suffi à faire dresser les cheveux dans les nuques en proie aux frissons, à remettre d’équerre les corps branlants, à imposer ses ordres. Elle avait su revigorer les blessures de la plus honorable des façons et, pour la première fois, le Parleur avait cru voir en elle une mère, une Gyne capable de garder le contrôle de la situation.

Le contenu du discours, ses mots, les phrases prononcées, Xenon n’y avait pas vraiment prêté attention. Il avait fixé son regard sur les doigts élancés de la jeune femme et leurs gestes graciles l’avaient hypnotisé. Pendant un instant, tout lui était apparu si limpide qu’il s’était imaginé percer les arcanes des mouvements peaux molles : les mains du Lieutenant en disaient long sur sa personne. Le Chitine les avait vues exploser en un feu d’artifice, tantôt indépendantes l’une de l’autre, tantôt lovées en poing contre la poitrine. Il s’était étonné de leur danse plus ample qu’à l’accoutumée – l’alcool peut-être -, du bruit sourd des paumes qu’il avait entendu claquer avec hargne et du lourd silence lorsque la jeune femme les avait invités à se recueillir sur les oubliés, leurs chers disparus, les à-jamais-dans-nos-cœurs.

Ces postures, bien que convaincantes, avaient laissé à Xenon une impression amère. Quelque part derrière le masque du Lieuteuant, une blessure saignait en silence. Était-il le seul à l’avoir distinguée, cette faille ? Était-il le seul à s’être intéressé au médaillon que la jeune femme gardait au creux de sa main ? Durant son monologue passionné, Lhortie avait pressé le bijou à plusieurs reprises et, à chaque envolée lyrique, ses articulations avaient blanchi, son regard s’était dérobé, puis un frisson l’avait reconduite dans ce carcan qui l’éloignait de sa propre vérité. Dans l’auditoire, personne n’y avait attaché d’importance ; l’empathie ne faisait pas l’unanimité. Les survivants s’étaient laissé berner par la verve du Lieutenant, par cette voix qui occultait ce que les gestes ne pouvaient retenir.

Une fois le discours terminé, Xenon avait retrouvé un sommeil profond jusqu’à s’extraire enfin des effets des phéromones. À présent, maître de lui même, il savait qu’un intime secret habitait la soldate : un échec, un manque, un regret ? Impossible de se prononcer. Cette faiblesse, il la garderait en mémoire. Les peaux molles en comptaient un nombre incalculable qu’ils colmataient avec des rustines. Elles transparaissent toujours si on s’accordait un moment pour les lire. Quant aux Chitines, ils ne connaissaient qu’une seule faille : leur Reine bien-aimée.

« Faim », crissa soudain 2,6 en cherchant ses repères.

Aucun du protégé ou de la délégation n’avait avalé quoique ce soit depuis la matinée. Leurs estomacs grondaient sous leur cuticule. Xenon ferma les yeux. Il chercha à régurgiter une partie d’un vieux stock de pucerons digérés qu’il conservait dans son second estomac, l’estomac du partage. Une légère déglutition, et la mixture sucrée remonta sa trachée pour venir lui caresser la langue. Pas doute. Il s’agissait d’une partie du délicieux repas de la veille. La bouche pleine, il s’approcha de 2,6 qui écarta les mandibules et se laissa embrasser. Ses antennes frémirent lorsqu’il se délecta des sucs. Une fois les liquides écoulés, Xenon s’écarta. Une phéromone s’échappa de son protégé. Elle olfactait apaisement et respect.

« Je vais voir si je nous trouve autre chose », crissa la délégation.

Dans une pièce adjacente, d’autres troupiers ronflaient. Le Chitine les enjamba et s’engouffra à tâtons dans un obscur couloir. Il se souvenait y avoir vu transiter des caisses aux alléchantes émanations : sûrement le reste des réserves du Présage. Il passa de nombreuses embrasures sans les retrouver. Le néant se peignait devant lui. Parfois, les rayons lunaires s’accrochaient aux traces de guano. D’autres fois, ils se reflétaient sur l’humidité des murs. Toutes les salles se ressemblaient comme deux gouttes d’eau et, dans chacune d’elles, Xenon laissa traîner ses propres phéromones pour retrouver sa route. Par réflexe, il inspecta la roche plusieurs fois en la grattant du doigt ; la poussière ne lui compta aucune histoire. Le vent les avait effacées maintes et maintes fois.

Lorsqu’il rejoignit la dernière pièce qui le séparait de son point de départ, il s’aperçut qu’il avait tourné en rond. Une odeur âcre occupait les lieux, celle des corps en décomposition qu’on avait protégés sous des linceuls. Les enveloppes charnelles vidées de leur conscience n’intéressaient pas la délégation. La plupart des coutumes peaux molles visant à la conservation des morts le dégoûtait. Chez les Chitines la chair retournait à la chair, la Gyne se nourrissait de ses enfants et accélérait le cycle éternel des naissances.

Où ont-ils rangé la nourriture ? songea Xenon avant de rebrousser chemin.

Suite à quelques déambulations, il rallia le centre de l’édifice et s’arrêta devant les sobres escaliers en spiral qui traversaient la tour. Depuis l’étage inférieur, la lueur d’une flamme vacillait sur la pierre noire. Elle attira le regard du Chitine qui, non sans appréhension, décida de s’en approcher : la dernière fois qu’il avait osé fourrer son nez dans une affaire qui ne le concernait pas, on l’avait pris en otage, il s’était cru dévoré, démembré, étripé, mais sa curiosité demeurait plus forte. Elle le persuadait qu’il ne risquait rien, qu’il pouvait tout découvrir, tout explore, et malgré cette confiance insufflée par sa Reine, Xenon descendit les marches avec précaution.

« Oh, qu’est… qu’est-ce que vous faites là ? » entendit-il en atteignant le palier.

Le docteur Luther, dans l’une de ses six mains, tenait une lampe à huile dont la lumière lui tordait le visage plus encore qu’il ne l’était déjà. Ses cinq autres bras, ouverts autour de lui, semblaient mimer la surprise. Rien n’était moins sûr : l’obscurité et le nombre inhabituel de ses membres rendaient l’analyse gestuelle plus difficile. Xenon préféra détourner l’attention.

« Vous n’arrivez pas dormir ? essaya-t-il, sourcils dressés.

— Vous n’êtes pas là pour échanger des courtoisies, j’imagine ?

— Effectivement », avoua le Chitine.

Il ne pouvait nier la faim qui le poussait à crapahuter en pleine nuit.

« Si c’est le rationnement d’huile qui vous chagrine, j’aimerais qu’on…

— L’huile ? Quel rationnement d’huile ! »

Le docteur s’attrapa le front.

Une migraine peut-être ?

« Vous n’avez pas écouté le discours du Lieutenant, n’est-ce pas ? »

Xenon hocha mollement la tête pour souligner son hésitation.

« Si, si. D’une certaine façon… Je l’ai écouté. »

Le Manticore plissa ses yeux jaunes ; la délégation lui sourit en retour.

« Arrêtez avec vos simagrées, assena Luther. J’ai du travail qui m’attend. »

À ses pieds reposait un corps emmitouflé d’un drap. Le docteur s’en saisit à cinq mains et le traîna lentement – très lentement. Avant que l’homme ne disparaisse à l’angle d’un couloir, le Chitine, qui l’observait sans bouger, ne put réfréner une question imprégnée d’une naïveté manifeste.

« Pourquoi ne pas l’avoir jeté par l’une des fenêtres à l’étage ? »

L’autre s’arrêta pour souffler.

« Je ne compte pas le jeter celui-ci… Vous êtes terrible, tout de même !

— Je vous fais si peur que ça ? »

Luther se montra impassible devant tant d’incompréhension. Xenon ne sut pas en expliquer la raison. Il se rappela que deux jours auparavant, un des troupiers avait transporté Mobius jusqu’à sa cabine, dans les mêmes conditions. À ce moment-là, dans le petit salon du Présage, un malaise s’était installé entre le soldat et la délégation, le même genre de malaise qu’il ressentait désormais face au médecin. Pour s’en sortir, il ne lui restait plus qu’à briser le silence d’une façon ou d’un autre.

« Vous avez besoin d’aide, peut-être ? » proposa-t-il en rejoignant Luther.

Le docteur, qui avait entrepris de continuer sa route, pouffa d’un rire narquois.

« D’après vous, ai-je besoin d’aide ? »

Xenon se figea d’hésitation, aphone. Le Manticore le détaillait du regard.

« Ça vous perturbe quand on vous laisse seul juge d’une situation ?

— C’est un trait d’humour ?

— Ça a tendance à faire perdre les pédales à vos Parleurs les plus chevronnés.

— Plutôt une constatation, alors…

— D’après vous ?

— Par la vivacité de vos réponses, je suggère un agacement. »

La partie noire du visage de Luther se déforma d’une grimace.

« Mais cette réaction là, pointa Xenon. Elle me fait changer d’avis…

— Continuez.

— Je ne saurais dire si vous cherchez une connivence. Je trouverais ça étrange vu la façon dont vous avez tenté – dont vous tentez sûrement encore – de me congédier. Il reste néanmoins l’optique de pure satisfaction personnelle : le jeu de l’observateur ambitieux qui envisage le monde comme une multitude de voiles à soulever, de règle à transgresser, de limite à dépasser. Il me semble que vous êtes de ceux qui fouillent les recoins interdits pour votre simple intérêt et… »

Le Chitine marqua une pause.

« Et à tout bien réfléchir, j’opte pour cette dernière analyse. »

Le médecin plissa une seconde fois les yeux. Xenon y nota une faible nuance.

« Votre réponse me convient, s’égaya subitement Luther.

— C’était bien de jeu dont il s’agissait.

— Pas seulement. Le jeu n’est rien d’autre qu’une déformation de la curiosité.

— Je suis curieux et pourtant je ne me joue pas des autres. »

Le docteur se crispa. Cette fois-ci, Xenon semblait l’agacer pour de bon.

« Expliquez-moi, commença Luther. Les Chitines n’ont ni vertu ni vice. Votre rôle est décidé en amont bien avant votre naissance. Dans votre culture – si on peut appeler ça une culture -, il n’y a pas d’exploit, pas d’écart possible : même les Cols Rouges n’ont pas votre sérieux. Si vous vous sentez ressentez, c’est uniquement parce que votre Reine vous permet de ressentir. Vous savez qu’elle a cette emprise sur vous et vous vous en contentez. Alors…

— Bien résumé ! l’interrompit Xenon qui ne distinguait là que des faits.

— Alors, expliquez-moi : comment vous pouvez user librement de curiosité ? »

La délégation releva les épaules.

« Je ne me pose pas ce genre de question. J’en use, tout simplement. »

Luther s’attrapa le menton, fronça les sourcils et grommela dans sa main.

« Écoutez, assena-t-il. Je vais faire un effort. D’habitude, je perds patience avec vos congénères. Vous n’avez pas idée ! Mais ce soir, j’ai l’impression que nous pourrions nous entendre. Ça vous dirait de m’assister une heure ou deux ?

— Je cherchais seulement un peu de nourriture pour…

— Est-ce que vous savez siffler ?

— Siffler ? Je n’ai jamais essayé. Mais je sais crisser, pourquoi ?

— J’ai perdu mon gramophone dans l’accident…

— J’en suis navré, mais je ne vois pas bien où vous voulez en venir… »

Le docteur se pencha vers le cadavre et souleva le linceul.

« Ça vous dirait de fouiller avec moi quelques recoins interdits ? »

Sous le tissu se cachait le visage émacié et suturé de la délégation d’Apostasis.


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Chapitre 17 – Partie 1

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Quelle idée ! se fustigeait Xenon. Quelle idée d’avoir quitté le salon !

« Plus vite ! » lui intima l’individu planqué dans son dos.

L’homme, protégé d’Apostasis la Morte, lui maintenait fermement le bras. À ses pieds, des liquides s’accumulaient, résidus des minces filets d’eau qui coulaient sur le tapis ; les canalisations des commodités avaient cédé. Xenon en avait plein les chaussures, mais il ne s’en souciait pas. Il devait supporter le poids d’un monstrueux regard croisé un peu plus tôt en se faufilant derrière le rideau, celui de cet homme, froid, hautain, presque amusé. La délégation s’en voulait terriblement.

Pourquoi n’avait-elle pas profité des secousses pour prévenir le Lieutenant ?

« Le flegme des Chitines m’a toujours fasciné », commença l’agresseur.

Dehors, les combats avaient cessé.

« Ce flegme qui cache votre imbécile docilité. Plus loyal qu’un chien ! »

Sa poigne se resserra. Xenon le sentait se retenir.

« Vous ployez sous notre force. On peut vous arracher les pattes, une par une. On peut vous arracher les ailes, les mandibules. Vous restez impassibles. Qu’importe votre taille, reprit le protégé. Vous restez des insectes ! »

L’homme marqua une pause.

« Savoureux lorsqu’on s’en délecte. Silencieux lorsqu’on les écartèle. »

Xenon ne bougeait plus ; il exprimait sa peur la plus profonde. L’être abject qui le retenait avait le discours d’un Manticore. Il transpirait l’aura typique de ces manipulateurs d’organes qui s’élevaient comme des dieux eugénistes. Que pouvait-il comprendre des sentiments chitines ? Que pouvait-il connaître de leur capacité à communiquer, s’il la niait ainsi en la réduisant à une simple représentation gestuelle, à une simple comparaison avec son modèle étriqué ? Bien sûr que les Chitines ressentaient la douleur et la peur ! Bien sûr qu’ils souffraient ! Comme toutes les autres races et créatures sensibles !

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Chapitre 14

Yalthia

« Gérer le dosage ! C’est le plus compliqué, vois-tu ! » s’amusa le médecin.

Yalthia ouvrit les yeux.

Une musique douce et inconnue grésillait dans des notes entraînantes, crachées d’une étrange machinerie, un entonnoir monté sur une boîte en bois dans laquelle un minuscule aiguillon chatouillait un cylindre en mouvement planté à l’horizontale. Le timbre sonore rappelait à Yalthia, celui des doulcemelles, ces instruments à cordes que les artistes frappent à l’aide de baguettes.

Du lit où on l’avait installé, le colosse observait le docteur travailler à la lueur d’une lampe à huile. L’homme préférait la pénombre ; un rideau métallique découpait les rayons lumineux qui plongeaient du hublot. Assis à son bureau, le dos tourné, il fredonnait et mimait la mélodie du bout des doigts. D’une main, il pianotait sur l’invisible, de l’autre il touillait en rythme ses préparations, entre deux exclamations aiguës. Yalthia entendait les liquides charrier d’un récipient à l’autre, une symphonie aux relents d’alcool, cadencée par le tintement du métal sur le verre. Ses pensées s’éveillaient lentement. Son torse se soulevait. Seule sa tête pouvait bouger au prix de terribles efforts. Il captait le râle dans sa gorge, le battement de son coeur.

Il naviguait entre deux eaux depuis que ces gardes vêtus de gris l’avaient pourchassé dans les couloirs. Ces hommes portaient des canons miniatures qui lui avaient moucheté le corps. Il avait senti leurs projectiles invisibles s’enfoncer dans son flanc, comme des flèches lancées à pleine vitesse. Pas de quoi lui faire perdre l’équilibre, juste assez pour le rendre fou. Il se souvenait de la fumée jaunâtre aux odeurs d’œuf pourri, de sa rage contre cette porte close, mais surtout du vide béant qui s’était étalé devant ses yeux troubles. Comment pouvait-on contempler l’horizon de si haut ? Quelle était la limite ? À peine avait-il franchi la porte que sa tête avait cogné le sol. Puis, il avait entendu des voix tordues aux accents indéfinissables, des voix qu’il avait fini par comprendre malgré tout. Elles le désignaient encore comme le fauteur de trouble, comme l’éternel Bouc-émissaire.

« Sappir ! » avaient-elles prononcé.

Sappir !

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