Chapitre 1

Haut-de-forme

« C’est pour bientôt, selon vous ? demanda Mobius, inquiet.

— Généralement, les hostilités commencent à la mi-journée. »

Mobius soupira.

De la table voisine, un homme lui avait répondu. Sa voix calme et polie aux accents mélodieux avait surgi de derrière le profond dossier de son fauteuil, d’où on ne voyait dépasser qu’un ouvrage épais à la fine reliure de cuir. Les deux hommes attendaient patiemment depuis plus de deux heures, attablés non loin l’un de l’autre. Aucun n’avait pris le temps d’entamer une quelconque discussion. L’intimité du salon y était pourtant propice. Le mobilier confortable s’accordait à merveille aux boiseries et aux tapisseries éclairées par la douce lueur des lampes à huile. Quelques tableaux évoquaient de vastes et fantastiques paysages qui conduisaient volontiers les curieux à s’y plonger. Dans un coin, on avait pris soin d’aménager un bar où chantaient les bouteilles d’alcools au rythme des timides allées et venues. Pour le plus grand plaisir des fumeurs et des chiqueurs, des tabacs de diverses provenances y sommeillaient, juste à côté de verres aux formes diverses et alambiquées.

Mobius, lui, ne se souciait pas de ces distractions.

Depuis le début du voyage, il n’avait pas cessé de gesticuler. Enfoui derrière les accoudoirs qui s’élevaient comme de larges remparts, il avait calculé la meilleure position à adopter en de pareilles circonstances, mais aucune ne convenait vraiment. Ses yeux avaient longuement fixé ses propres genoux, où reposait une élégante redingote. Puis, il avait osé scruter les lattes du parquet, les arabesques des tapis délicatement tissés, jusqu’à se perdre dans la brume qu’on apercevait derrière les larges hublots qui ponctuaient le salon. Bercé par un lointain bourdonnement, il avait enfermé ses pensées dans une bulle étanche à toute intervention extérieure, ressassant le déroulement tant redouté des moments à venir. Les légères turbulences, qui secouaient régulièrement les lustres, avaient fini par le tirer de son état léthargique, lui délier la langue.

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