Chapitre 28

Alice se tenait toujours debout. Son corps, quant à lui, gisait à ses pieds, empêtré dans les ombres. La jeune femme le contemplait avec flegme ; ce n’était pas la première fois qu’elle expérimentait ce genre de dissociation. Suite au contact de sa peau avec la membrane rugueuse, l’horizon s’était réduit à un néant cosmique où pas une étoile ne pointait un rayon. Mais, malgré tout, dans cette immensité, une faible lueur avait su résister. Et elle résistait encore ; la soldate la maintenait ainsi par le pouvoir de sa seule volonté. Il le fallait. Il le fallait pour empêcher le vide de la réduire au vide. Il le fallait pour rester alerte à ce qui se déroulerait bientôt.

— Et maintenant, qu’attendez-vous de moi ? cria Alice.

L’écho de sa propre voix lui revint aux oreilles.

Pendant une seconde, la jeune femme se demanda si elle avait eu raison d’espérer une réponse, puis elle balaya ses doutes. De bonnes raisons, elle en avait – de très bonnes même – et cette poignée de main, elle ne l’avait pas acceptée par hasard ; elle s’était attendue à pareil résultat : l’obscurité, l’isolement, l’ignorance. Elle ne comptait pas fléchir pour si peu. Elle possédait la force nécessaire, et cette force de caractère serait l’outil de sa réussite, l’unique moyen de communiquer avec ces créatures. Elle le savait. Dans ce lieu clos, dans cet entre-soi, tout ne se jouait pas en mots ; ils ne représentaient qu’une part superficielle de ce que chacun peut dire, de ce que chacun souhaite, de ce que chacun voudrait offrir vraiment. Les souvenirs – les images portées par la pure pensée – touchaient au cœur des choses. Ils devenaient une arme. Mais pour que la soldate s’assure que les siens fassent mouche, il lui fallait la garantie qu’on l’entende. L’écho de sa voix ne suffisait pas. Alors, comment se défendre quand l’assaillant ne nous comprend pas ?

— Qu’attendez-vous de moi ? réessaya Alice. Montrez-vous !

Le vide lui renvoya ses paroles ; la jeune femme ne cilla pas. Les réflexions de ses supérieurs lui revinrent en mémoire. Ils l’auraient sûrement traitée comme une déjantée accro aux opiacés s’ils avaient su dans quelle bataille elle se lançait. Ces créatures, le Conseil lui-même les relayait au rang de mauvaises herbes. Jamais elles ne s’exprimaient, jamais elles ne se mouvaient, mais toujours elles supportaient les caprices de ceux qui s’expriment, de ceux qui se meuvent. Alors, évidemment, l’idée qu’une plante puisse témoigner d’un quelconque sentiment ou d’un quelconque besoin de reconnaissance restait saugrenue. La majorité des citoyens n’y prêtait pas attention ; ils n’y croyaient pas. Quant à la soldate, elle avait eu du mal à s’y acclimater. Mais ses quelques années de services passées à bourlinguer de mission en mission l’avaient persuadée d’une chose : parmi les arbres, les buissons, les fougères, parmi les champs de blé et les gazons bien tondus, on comptait une forme de vie aux limites du végétal, une espèce – certainement plusieurs – ignorée de toutes les autres, qui aspirait à survivre et qui, pour y parvenir, revêtait des aspects si variés qu’un étendard ne suffisait pas à les réunir ni un mot à les désigner. On avait décidé de les nommer Rodhon, mais savaient-ils seulement qu’on leur donnait ce nom ? Et après tout, quelqu’un avait-il un jour pris le temps de leur poser la question : qui êtes-vous ?

— Qui êtes-vous ? songea Alice.

C’était peut-être ça, la clef de l’ouverture sur l’autre…

 …mais ces quelques mots ne suffiraient pas. La soldate se devait de les distiller, de les intégrer, de les transcender pour dépasser les frontières de la langue. Elle s’en croyait capable. Et même si le fait de contrôler son rythme cardiaque, sa respiration ou la tension de chacun de ses muscles lui semblait inaccessible, elle tenterait d’approcher la pureté de toutes ces choses qui la traversent lorsqu’un évènement pique ardemment sa curiosité. Ainsi, avec la plus grande simplicité, elle s’imagina clopiner, guillerette, sur le chemin rectiligne et monotone, qui la menait droit à son foyer, et dont elle connaissait les moindres détails. Puis, en pensée, elle matérialisa sur la bordure de la route une forêt féerique, propice à attirer l’œil du passant, et rendue hermétique par la prolifération d’une végétation luxuriante. En jouant la surprise, elle laissa son cœur se gonfler d’intérêt. Derrière le faîte des arbres se dressait une tour d’ivoire qui perçait les nuages. La jeune femme, comme l’enfant s’intéresse aux friandises, posa ses doigts sur les premiers buissons qu’elle tenta d’écarter. Dans son esprit grondait un désir unique et précis : approcher l’édifice.

— Qui êtes-vous ? lui répondit soudain le vide.

Une profonde sensation de légèreté submergea Alice ; l’autre communiquait enfin. Alors, face à elle, une forme déchira les ténèbres et se condensa dans un rai de lumière. Aussitôt, un mouvement de recul s’empara de la soldate qui se ravisa dès qu’elle comprit qu’il s’agissait là de son propre reflet : celui d’une femme de vingt-sept ans, auréolée d’un halo étincelant, vêtue du plus simple appareil. À la question ‘Qui êtes-vous ?’, le Rodhon lui offrait un miroir. Quelle étrange manière d’éviter une réponse ! Voulait-il qu’elle se présente en premier ?

Alice s’approcha, perplexe. Elle riva ses yeux sous le nombril voisin et fit courir ses doigts sous le sien. Sa maternité y avait tracé des marques éternelles : une cicatrice, quelques vergetures. Puis la jeune femme recula d’un pas, releva la tête et se vit tout entière : un frisson lui glaça l’échine.

— Qui suis-je ? songea Alice.

Sa nudité lui paraissait lointaine, étrangère, futile. La soldate n’imaginait plus son corps couvert d’autre chose que d’un uniforme grisâtre à col rouge, brodé d’un Ouroboros Brisé. La toute première fois qu’elle avait enfilé sa chemise, boutonné sa veste, chaussé ses bottes, elle avait senti cette nouvelle peau devenir sienne. Elle s’était délestée d’une mue pour une armure comme le naufragé se décide à survivre : elle l’avait choisi, même si d’autres chemins s’offraient à elle, elle avait emprunté celui de la rigueur et du don de soi. Pendant des années, elle avait ainsi confiné sa flamme dans un glaçon en espérant que fondent un jour les épaisses couches qui lui saisissaient le cœur, en espérant ce moment qui n’arriverait sans doute jamais, celui où elle poserait les yeux sur des traits familiers, des traits qui lui rappelleraient ceux de son père, de sa mère, ceux de son frère, de sa famille, les traits de ses enfants : la racine de tout ce qu’elle avait connu avant, l’origine de ce pourquoi elle continuait à se battre.

— Qui suis-je ? se répéta Alice. C’est bien de ça qu’il s’agit ?

Sa jambe fit un pas de plus et, pendant que son double se penchait vers elle, la soldate posa les doigts sur ses joues pâles, puis plongea dans l’océan de son propre regard. Depuis combien d’années ne s’était-elle pas intéressée à elle-même de la sorte ? Beaucoup de pauvres âmes, bouleversées par leur venue dans l’Enclave, ne supportaient plus d’affronter un miroir. Une ride, la courbe d’un nez ou la rondeur d’un menton racontait des souvenirs pénibles et les rétines ne savaient taire la douleur que renvoyait un reflet. En outre, si les gestes du quotidien ramenaient par intermittence l’amant, la fille ou les amis, se contempler mettait le curieux face à une épreuve de taille, celle de l’hérédité perdue et de son isolement. Alors, non sans serrer le poing – non sans grincer des dents -, Alice observa les marques inscrites sur ce visage qui la rattachait à l’Avant. Sans mal, elle y discerna les épreuves qui l’avaient sculptée depuis et qui, en d’autres circonstances, lui auraient paru tout droit sorties d’un livre d’aventures ; ce qu’elle avait traversé jusque-là, jamais elle n’aurait pu l’envisage. L’Enclave changeait le cœur des gens. Elle les arrachait à l’ordinaire pour les projeter dans l’extraordinaire : celui qui se croyait seul dans l’immensité de son univers rencontrait des créatures qu’il n’aurait croisées qu’en rêve ; celui qui pensait avoir tout vu repoussait ses limites en sondant des terres inconnues ; celui qui s’était élevé au rang de super-prédateur découvrait plus vorace, plus agile et plus vif ; celui qui n’était pas prêt – celui-ci – se terrait quelque part ou ne se relevait jamais. Il se coupait du monde, se laissait dépérir, cherchait à s’oublier.

Daehra forgeait des vies, souvent dans la violence, jamais dans la douceur.

— Voilà qui je suis, songea Alice, une survivante.

Le reflet frissonna ; la réponse ne lui convenait pas.

— Et avant ça ? entendit la soldate.

— Avant tout ceci ?

L’une sur l’autre, ses deux mains se crispèrent.

— Vous êtes bien celle qui dirige ? lança le vide.

— C’est bien moi, oui !

— Très bien. Alors, assurez-nous que votre mort ne soit pas l’issue.

— Et comment ?

— Qui êtes-vous ? relança le vide.

Après une heure de marche à travers l’étendue de champs moissonnés qui bordaient la cité, Alice s’arrêta pour souffler et scruter les alentours. Sur l’horizon, la pollution urbaine estompait les barres d’immeubles austères que l’adolescente exécrait, tandis qu’à un mètre, une forêt de pins arrêtait son regard. L’édifice de bois, obstacle à la modernité, dressait ses troncs nus vers le ciel et intéressait la jeune fille comme d’autres de son âge s’intéressent aux garçons les plus populaires du lycée. Alors, guillerette, Alice laissa un sourire se plaquer sur son visage, tira sur les bretelles de son sac à dos et s’enfonça entre les arbres.

Derrière la frontière qui séparait les devoirs de la liberté, l’adolescente retrouva une nature accueillante et paisible : le ronronnement de l’autoroute avait disparu comme par magie au profit de quelques pépiements et du craquement agréable que les aiguilles produisaient sous les baskets ; l’azur, désormais plus profond sous le couvert des cimes, se cerclait de nuages et seule une traînée blanchâtre éraflait le ciel en dénonçant le passage d’un avion. Tout, ici, cherchait à apaiser l’esprit du citadin, mais trop peu de citadins comprenaient l’intérêt de se couper du monde, d’arrêter le temps, de troquer la grisaille pour la verdure, même en cet étouffant mois d’août ; les vacances s’achevaient sur une canicule infernale et, fort heureusement, les sous-bois donnaient matière à se rafraîchir.

Sa destination bien en tête, Alice accéléra le pas. Une longue tresse multicolore sautillait dans son dos, ses jambes affichaient quelques égratignures et son cœur cognait à l’allure de sa marche. Alors, le calme ambiant plongea la jeune fille dans une intense introspection ; l’adolescente connaissait le chemin sur le bout des doigts pour l’avoir emprunté tout l’été comme les étés précédents, et même si ses yeux s’accrochaient aux décharges sauvages qui pointaient par endroit, ils se noyaient avant tout dans les bons moments passés à grimper aux arbres, à fouiller chaque recoin de ce labyrinthe forestier et à rire, à boire, à s’aimer – se désaimer – entre amis, les siens, ceux de son grand frère – surtout ceux de son grand frère.

Alice y attachait une importance vitale. Elle savait que tous les enfants rêvent d’aventures, mais que seulement quelques-uns mettent leur plan à exécution. Son groupe était de ceux-là. Ils formaient un cercle soudé de révoltés, bercés par l’illusion qu’en grandissant, chacun respecterait leur pacte fraternel, convaincu que leurs routes resteraient parallèles, voisines, et que leur origine commune, ces blocs étagés de béton qui ne les accueillaient que pour la nuit, deviendrait leur fierté, un lien impossible à rompre quoiqu’il arrive. Alice espérait que la rentrée prochaine ne changerait rien à leurs habitudes, que tous se souviendraient de cet exceptionnel été et qu’ils reviendraient l’année suivante pour partager leurs douleurs, leurs blessures, leurs joies. Elle ne se sentait à l’aise qu’avec eux. Pour rien d’autre au monde, elle ne voulait que s’arrêtent leurs vadrouilles à travers ce royaume farouche dont ils étaient les princes. À quelques jours de l’ouverture des classes, le temps devenait leur pire cauchemar. Tous luttaient contre lui avec l’avarice d’un vieux banquier sans scrupule : ils tenaient les comptes des heures restantes, grinçaient des dents à chaque dépense et tentaient de trafiquer la course des secondes, mais la mélancolie avait raison de chacune de leurs activités. La fin approchait et elle les enfermerait bientôt entre les lignes de leurs cahiers.

Après le dernier virage qui la séparait de l’arrivée, Alice évacua sa lassitude d’un froncement de sourcils. Derrière les buissons que la troupe de copains avait disposés comme la parodie d’un rempart médiéval au sommet d’un vallon, la jeune fille distingua la silhouette de leur château fort. En réalité, il ne s’agissait là que d’une cabane de vieux branchages coiffée d’une bâche dégotée parmi les décharges environnantes. Les murs, ligotés de ficelle, ne dépassaient pas le mètre cinquante si bien que personne ne tenait debout à l’intérieur, à part celui qu’on nommait P’tit-Frère et dont on ne se souvenait jamais vraiment de qui il était le cadet.

En approchant du repère, Alice s’étonna de ne capter aucune voix et s’inquiéta que personne ne vienne l’accueillir en courant. Intriguée, elle s’empressa alors d’abandonner le sentier – lequel continuait sa route dans la sapinière – pour emprunter une voie transverse, mais à peine eut-elle atteint les premières barricades végétales qu’elle s’arrêta net, le cœur tordu de déception : seul Maël était présent sur les lieux, allongé sur une chaise longue au tissu patiné, les pieds en éventails. Le jeune homme lui tournait le dos. Il secouait la tête ; un casque sur ses oreilles écrasait sa chevelure épaisse, ses doigts battaient la mesure sur une canette de bière qu’il tenait à la main et sur son torse reposait un baladeur CD. Ainsi avachi, il n’entendit pas l’adolescente s’avancer vers lui, et lorsque celle-ci lui empoigna l’épaule pour signifier sa présence, il sursauta immanquablement. Un jet mousseux éclaboussa son t-shirt, son visage criblé d’acné passa du pâle au pourpre en une fraction de seconde et son casque s’arracha de son crâne quand il se redressa.

« Alice. Putain, quoi ! » hurla Maël.

La jeune fille enchaîna sans s’excuser.

« Personne n’est venu aujourd’hui ? »

L’autre fulminait encore ; il peinait à retrouver sa blancheur.

« Tu m’as fait vraiment peur… Tu sais ça ?

— Pauvre petit chou », se moqua Alice en lui ébouriffant les cheveux.

Maël souffla un bon coup.

« Alors, ils sont où ? insista la jeune fille.

— Tu l’aurais su si t’avais un portable.

— Genre, tu crois que mes parents peuvent se l’permettre ?

— Pas besoin d’eux. Le mien, c’est Fred qui me l’a refourgué. »

Une moue s’imprima sur le visage de l’adolescente.

« Un truc volé par mon frangin ? Non merci… 

— J’pensais pas que ça te posait problème, mais bon… 

— Pis ça vous sert à quoi à part jouer h24 au snake ?

— D’après toi ? »

Alice grogna.

« On est tous de la même cité, les gars. Fatiha pouvait très bien passer ; son appart’ est sous le mien ! Ça l’aurait pas tué. Ça tue personne… Réveillez-vous !

— OK, OK renonça Maël, les mains levées. J’ai rien dit. »

Alice fronçait toujours les sourcils. L’autre lui sourit.

« Tu vas rester debout longtemps ? Prends une bière et assieds-toi ! 

— J’ai pas soif », lança la jeune fille en s’installant.

La chaise longue grinça sous son poids et, à travers les écouteurs qui pendaient au cou du garçon, le gémissement d’une guitare brisa à son tour le silence. Maël sauta sur son baladeur et pressa le bouton-stop ; le calme revint aussitôt.

« Désolé… s’excusa-t-il.

— Du coup, ils sont partis quoi faire ?

— Rien d’intéressant, crois-moi ; Marc flippe parce qu’il change de lycée.

— Sérieux ?

— Ouais. Alors ils font du repérage tous ensemble », précisa-t-il.

Puis il avala une gorgée d’alcool. Alice lui jeta un regard suspicieux.

« Et toi alors ?

— Moi ? répondit innocemment Maël.

— Pourquoi t’es là si tu savais que personne viendrait ?

— Je me suis dit que… »

Ses doigts se crispèrent sur sa canette.

« Qu’on serait que tous les deux, tu vois ? »

Sa main libre se posa sur la cuisse d’Alice qui lui dégagea aussitôt.

« Tu me mets mal à l’aise, là ! Tu t’es cru en plein plan drague ?

— Non, non. J’pensais que… se défendit Maël.

— Que quoi ? »

L’armature couina quand le garçon s’écarta d’une fesse.

« C’est pas parce qu’on l’a déjà fait que ça doit recommencer.

— Oui, oui, pardon. T’as raison, t’as raison… »

Alice le surveillait du coin de l’œil et voilà qu’elle culpabilisait.

« En plus, soupira-t-elle, j’ai pas trop la tête à ça. »

Incapable de tenir en place, elle se remit debout puis se planta devant le garçon qui prit soin d’éviter que sa bière ne se renverse encore. Sous leurs chaussures, le tapis de feuilles mortes gagna en intérêt ; Alice les contempla avec attention avant de relever la tête. Elle n’osait pas affronter le regard brumeux du jeune homme.

« T’as l’air toute sérieuse, d’un coup ! T’es sûr que ça va ?

— En fait, avoua Alice, je voulais vous annoncer, un truc…

— Bah, vas-y !

— Et comme y a que toi, ça m’emmerde un peu… »

Maël s’apprêta à militer pour qu’elle parle, mais l’adolescente l’interrompit.

« Je vais faire avec de toute façon… 

— Oh ! Donc, tu me l’annonces juste à moi ?

— Oui. Par contre, si tu t’avises de balancer…

— Tu me tords le cou, je sais. T’en fais pas, je vais la fermer ! »

L’excitation habitait les pupilles du garçon ; la jeune fille ajouta :

« Je plaisante pas, hein ! C’est moi qui dois leur annoncer, Maël.

— Promis, j’dirais rien ! insista l’autre ; il gagnait en sincérité.

— Très bien. J’te fais confiance. »

Avant de poursuive, Alice inspira profondément, puis laissa échapper un : 

« Je suis enceinte »

Devant la nouvelle, Maël ne cilla pas d’une paupière. Avait-il seulement compris ?

« Je suis enceinte, répéta Alice en posant ses mains sur celles du garçon.

— Tu veux dire que… marmona-t-il.

— Que je suis en-cein-te. C’est clair pourtant !

— Putain… »

Le regard de Maël se vida de toute l’impatience accumulée jusque-là et n’afficha plus rien qui ne s’apparente, de près ou de loin, à une forme de joie. Est-ce que quelqu’un l’avait seulement mis au courant qu’une coutume ancestrale voulait qu’on félicite celles qui attendent un heureux évènement ? Alice en doutait.

« Je sais même pas comment gérer la nouvelle… dit-il.

— Parce que c’est à toi de gérer quoi que ce soit ? »

L’adolescente serra des dents. L’autre ne l’écoutait pas.

« Mais merde… Me dis pas que c’est moi le père, en plus ?

— J’en sais rien, souffla Alice. Je m’en fous.

— Ton frère va tellement me défoncer. »

Qu’est-ce que Fred venait faire dans l’histoire ? Il avait peut-être dix-huit ans – et elle quinze -, son frère ne disposait d’aucun droit d’aînesse sur sa chair, et encore moins d’un droit de regard sur ses fréquentations. Alice baissa la tête, déçue ; elle s’était attendue à de l’étonnement, à du flottement, à un quelconque malaise, mais pas à ce qu’on lui arrache ses doutes et ses inquiétudes. C’était de son ventre qu’il s’agissait, d’un truc qu’elle ne contrôlait pas et qui pouvait mal se terminer.

Et dire qu’elle devrait revivre ça avec tous les autres… Le rouge lui montait aux joues.

« Putain Maël, c’est pas toi qui vas morfler pendant plusieurs mois. »

Le garçon cligna des yeux ; une évidence lui tombait dans les bras.

« Mais… tu vas. Enfin tu sais, y a un truc là… baffoua-t-il.

— L’avortement ?

— Ouais, ce machin-là !

— Non, je vais pas avorter !

— Mais pourquoi ? Tu t’en fous, ça fait la taille d’un haricot.

— La taille de deux haricots.

— Deux, ils sont deux ? grimaça Maël.

— Oui. »

Alice sentit les doigts du garçon se serrer sur les siens.

« Et tes parents, ils sont au courant ?

— Non, j’me suis occupée de ça toute seule.

— Et le lycée ? Comment tu vas faire à la rentrée ?

— Je m’arrangerai. »

 

— C’est incompréhensible, rétorqua le vide.

— Je cherche justement à vous expliquer, se défendit Alice.

— Expliquer qu’atteindre votre objectif reproductif vous a rendue inoffensive ?

La jeune femme sentit sa bouche se torde de dégoût.

— Pas exactement, non…

En face, le reflet qui l’observait avait muté : l’image toujours féminine s’habillait désormais d’un sweat à capuche, d’une salopette en jean rapiécée et de baskets piquetées de traces de boue. La soldate se reconnut aussitôt dans l’adolescente révoltée qui soutenait son regard et qui apparaissait comme l’exacte représentation qu’elle se faisait d’elle-même à cet âge. Une pensée la traversa soudain : le Rodhon transcrivait à merveille la mémoire fantasmée, le Rodhon semblait accéder à tout ce qu’elle savait d’elle-même, alors pourquoi… 

 Pourquoi nous vous invitons à vous défendre ? compléta le vide.

Alice laissa un sourcil exprimer sa surprise.

 Parce que certaines branches de vos souvenirs nous sont inaccessibles.

 Vous pourriez aussi bien tous nous tuer ; votre problème serait réglé.

 Peut-être paraissons-nous hostiles, mais nous ne sommes pas belliqueux. Pour le moment, aucun des miens n’a encore admis votre dangerosité. Votre seule faute est d’avoir perturbé notre tranquillité. Bien loin de nous l’idée de nous faire l’émissaire de l’Ordre Naturel, bien loin de nous l’idée de détruire ce qu’il a mis au monde – même si toutes ses créations ne lui rendent pas honneur. Ainsi, pour notre propre survie, des précautions doivent être prises et les bribes éparpillées de vos esprits ne nous suffisent pas à mesurer la réponse adéquate. Vos motivations profondes, votre perception de vous-même et des autres, voilà ce qui nous intéresse.

Alice écarquilla les yeux ; le Rodhon s’avérait tout à coup bien plus bavard.

 C’est parce que vous tendez l’oreille, ponctua-t-il.

Un sourira étira les lèvres de la soldate.

 Maintenant, dites-nous… commença la créature.

Aussitôt, Alice vit le ventre de l’adolescente tendre la toile de ses vêtements comme un ballon de baudruche. En une fraction de seconde, sa poitrine gagna une taille ou deux et ses prunelles déjà bien obscures s’assombrirent plus encore. Devant cette version accélérée de sa propre grossesse, Alice vacilla ; le poids des jugements, des regardes de travers et des phrases assassines entendues durant cette période de vulnérabilité s’amoncelaient d’un coup sur ses épaules. Elle avait fini par les oublier, par s’y faire, mais l’ensemble de ces petites piques régulières prenaient désormais l’aspect d’un javelot lancé à pleine vitesse. Son cœur se souleva dans sa poitrine ; un sentiment de dégoût lui brûla la gorge. Qu’avait-elle devant les yeux si ce n’est une petite écervelée, pressée de s’extraire du monde des enfants pour rejoindre celui des adultes, repoussée parce qu’elle s’aventurait sur une route que personne n’osait plus emprunter, détestée par tous ceux qui posaient leurs yeux accusateurs sur la matrice d’une souffrance annoncée ?

Un long soupir quitta ses poumons. Les paupières closes, la soldate plaqua sa main sur sa nuque, fit rouler sa peau entre ses doigts, puis affronta ce corps où deux autres attendaient qu’on les libère, deux autres corps, deux enfants… ses enfants.

La souffrance disparut ; ses pensées s’éclaircirent.

— Nous vous écoutons !


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Chapitre 27

 

Affalé contre le parapet au sommet du Titan, Zacharie se noyait dans la tourmente. Lorsque le ciel, sous le dictat d’une Lune Brisée, changea du bleu au rose, du rose au bleu, le jeune homme n’y prêta pas attention ; ses mains grattaient les mousses, les décortiquaient et en délogeaient d’autres. Elles cherchaient leurs propres repères dans la destruction.

Détruire. Tout détruire, sans remords, sans limitation ; tout détruire pour revenir quelques jours en arrière, quelque part, autre part ; tout détruire… et quand il ne resterait plus rien autour, quand les mousses ne suffiraient plus à étancher cette soif, les doigts s’attaqueraient au tissu déchiré de ce pantalon, aux brindilles dorées des lueurs de l’aube, ou même à cette femme, toute de gris vêtue, qui surveillait le jeune homme du coin de l’œil et dont les cheveux montés en chignon résistaient à la brise marine. Détruire. Il restait tant de choses à détruire avant d’en arriver là.

Dans un frisson, le torse de Zacharie se souleva ; il quitta son apnée mentale et reprit le contrôle de ses mains. La boule de mousse qu’il serrait glissa aussitôt entre ses cuisses. Lui releva la tête, hagard. Des gouttes noires tachetaient ses joues : le sang séché d’un inconnu. La soldate lui faisait face. Il la vit lui adresser un sourire et agiter ses lèvres. Sa voix le traversa. Machinalement, il opina du chef. L’autre, satisfaite, tourna les talons et s’éloigna dans les herbes hautes.

Que lui voulait-elle ? Que lui voulaient-ils tous ?

Quelques instants plus tôt, devant ses subordonnés, la jeune femme avait prononcé le mot protégé. Était-ce là leur manière de protéger : en enfermant, en ligotant, en droguant ? Zacharie serra la mâchoire. Il se sentait comme une marchandise en transite, un esclave choyé dont la valeur risquait de s’effondrer à tout moment et dont on se débarrasserait au plus offrant dès la première occasion. Il se savait leur chose : ignorant, démuni, soumis. Il se savait vulnérable. Et pourtant, ces gens n’en profitaient pas. Cette soldate semblait même le défendre, lui accorder une importance plus grande que celle qu’un poissonnier accorde à ses carcasses.

Qui croire ? Son cœur se gonfla de sentiments contradictoires.

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Chapitre 24

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Sur le point de tirer sa révérence, la nuit encerclait Lestocq et Mirador au sommet du Titan. Juste au-dessus d’eux, la toile du Présage s’imprégnait des chauds rayons d’une lampe à huile et le vent fredonnait une mélodie métallique depuis les entrailles éventrées du ballon. Des câbles avaient été tirés dans toutes les directions. Ceux-ci plongeaient derrière le parapet, disparaissaient par les ouvertures du dernier étage et nouaient ainsi la chrysalide à sa branche, le vaisseau à la tour.

Tandis que, le képi sur les yeux, Lestocq somnolait, allongé dans les saxifrages et la mousse, Mirador scrutait le ciel à l’aide de sa longue vue. Le faite des arbres découpait le jour naissant. Le soleil tardait à réchauffer les rares nuages posés sur l’horizon, et plus haut – bien plus haut – les étoiles persistaient encore : rouges, vertes, mauves, blanches pour la plupart.

Je ne devrais pas penser à celles-ci en ces termes, songea Mirador.

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Chapitre 21

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La Baie des Titans s’imprimait sur toutes les cartes, croquée à la volée par des artistes paresseux : une iconographie réductrice noyée de vagues rondelettes où quelques aiguillons perçaient des eaux parcheminées. À la simple évocation de son nom, ses paysages envahissaient les esprits — chacun se l’imaginait à sa façon —, mais jamais ils ne perduraient au cœur des discussions, jamais ils ne s’approchaient de l’inaltérable beauté des singulières structures rectilignes qui sortaient de l’océan. Ces pics vertigineux, campés profondément sous les récifs, méritaient pourtant qu’on s’y attarde ; la morsure du temps n’y avait pas d’emprise. Les lustres, les décennies, les siècles filaient sans que la rigidité ne ploie, sans que les angles ne soient corrompus, sans même que les roulis ou les vents n’écaillent la roche sombre. Bien plus nombreux que ne le laissaient penser les représentations, les pylônes cyclopéens s’égrenaient sur le plat horizon, s’ordonnaient en îlot, cinq par cinq, se chaussaient d’algues lamellaires, un voile qui s’étirait au grès des courants et occultait les strates aquatiques inférieures.

À la cime, la végétation s’organisait en vierges jardins. Un tapis blanc de saxifrages étoilées habillait la pierre d’ébène, courait entre les buissons enracinés sur la fine couche d’humus, se piquetait par endroit de graminées touffues. Les plantes ondoyaient sous les alizés. Les bourrasques balayaient la moindre verdure qui osait s’imposer, transportaient les pollens d’une roche à l’autre et, ainsi, perpétuaient le cycle d’une vie haut perchée. Sur les parois verticales, des cavités polyédriques se voyaient colonisées par des oiseaux de toutes tailles. Abritées derrière les larges fenêtres, les nichées s’enchantaient de piaillements qui, en ce jour, laissaient place au silence ; un nouveau locataire perturbait l’harmonie sauvage. Le ballon du Présage 101 reposait en équilibre au sommet, sa nacelle tout contre la structure.

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Chapitre 17 – Partie 2

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Lhortie avait parcouru les couloirs du premier étage en distribuant directive sur directive. La situation du Présage s’avérait bien plus alarmante qu’elle ne l’avait prévu. Tout le mobilier s’était entassé, mélangé, disloqué. Le Lieutenant n’osait même pas imaginer l’état du salon, encore moins celui des réserves de coke. Dans le réfectoire traversé un peu plus tôt, elle avait dû se faufiler entre les tables et les chaises encastrées en un solide barrage. Dans les dortoirs, elle avait chevauché les matelas qui ne formaient plus qu’une entité moelleuse. Et voilà seulement qu’elle atteignait la salle de réunion où un troupier quittait l’entrepôt d’armement en titubant, les bras chargés de munitions, pour rejoindre le sas ouvert sur la passerelle de proue. Dehors, quatre autres soldats l’attendaient. Parmi eux, Hourdis et Pinçon, toujours vivant, se tenaient à la rambarde de sécurité. Lorsqu’il virent passer leur Lieutenant, ils se redressèrent instantanément. Sans un regard, elle s’enfila, pressée, dans la cage d’escalier désormais escarpée qui menait au cockpit. Elle espérait y préparer l’atterrissage d’urgence, mais à peine eut-elle posé le pied sur la première marche que Gaspé, le timonier en second, l’un des conducteurs du Présage, remonta en courant dans sa direction.

« Rupture des communications, j’imagine ? » le devança Lhortie

Elle n’envisageait pas d’autre raison pour qu’il en vienne à quitter son poste.

« Non non non, chef ! Tubes acoustiques intacts ! débita le soldat, en sueur.

— Et que fait Lapointe ? Il n’y a plus personne pour sonner l’alarme ? »

— Personne ! On m’envoie vous chercher. »

Derrière une barbe épaisse et foisonnante, la bouche du timonier se tordait.

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Chapitre 17 – Partie 1

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Quelle idée ! se fustigeait Xenon. Quelle idée d’avoir quitté le salon !

« Plus vite ! » lui intima l’individu planqué dans son dos.

L’homme, protégé d’Apostasis la Morte, lui maintenait fermement le bras. À ses pieds, des liquides s’accumulaient, résidus des minces filets d’eau qui coulaient sur le tapis ; les canalisations des commodités avaient cédé. Xenon en avait plein les chaussures, mais il ne s’en souciait pas. Il devait supporter le poids d’un monstrueux regard croisé un peu plus tôt en se faufilant derrière le rideau, celui de cet homme, froid, hautain, presque amusé. La délégation s’en voulait terriblement.

Pourquoi n’avait-elle pas profité des secousses pour prévenir le Lieutenant ?

« Le flegme des Chitines m’a toujours fasciné », commença l’agresseur.

Dehors, les combats avaient cessé.

« Ce flegme qui cache votre imbécile docilité. Plus loyal qu’un chien ! »

Sa poigne se resserra. Xenon le sentait se retenir.

« Vous ployez sous notre force. On peut vous arracher les pattes, une par une. On peut vous arracher les ailes, les mandibules. Vous restez impassibles. Qu’importe votre taille, reprit le protégé. Vous restez des insectes ! »

L’homme marqua une pause.

« Savoureux lorsqu’on s’en délecte. Silencieux lorsqu’on les écartèle. »

Xenon ne bougeait plus ; il exprimait sa peur la plus profonde. L’être abject qui le retenait avait le discours d’un Manticore. Il transpirait l’aura typique de ces manipulateurs d’organes qui s’élevaient comme des dieux eugénistes. Que pouvait-il comprendre des sentiments chitines ? Que pouvait-il connaître de leur capacité à communiquer, s’il la niait ainsi en la réduisant à une simple représentation gestuelle, à une simple comparaison avec son modèle étriqué ? Bien sûr que les Chitines ressentaient la douleur et la peur ! Bien sûr qu’ils souffraient ! Comme toutes les autres races et créatures sensibles !

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Chapitre 11

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Mobius et Xenon se chamaillaient derrière l’œilleton.

Le premier, perplexe, s’acharnait à commenter chaque étape du réveil de l’homme ligoté à l’intérieur. Le second l’encourageait à grand renfort d’acclamations et d’accolades immodérées.

Ces deux-là ont l’air de bien s’entendre, songea Lhortie.

La présence du chitine la soulageait.

S’il y avait bien une seule délégation capable d’un peu de bon sens, c’était bien celle de Pentagua. Plus tôt dans la matinée, l’insecte l’avait abordée pour discuter du cas “Baladrek”. Désireux d’aider humblement son confrère, il s’était proposé comme soutien pour l’accueil du dernier endormi. D’abord surprise, le lieutenant avait longuement hésité avant d’accepter sa requête. L’affaire s’avérait délicate. Il y avait un protocole à respecter. Chaque délégation devait faire face en solitaire à ses attributions, mais avec un être aussi insignifiant et maladroit que Monsieur Klein, il fallait savoir s’adapter, transgresser la tradition. Alors pourquoi refuser ? Pour ses supérieurs qui n’en verraient pas la couleur ? Pour ses troupiers trop occupés à s’inquiéter du sort du renonciateur enfermé à l’étage ? Tout dépendrait du résultat de la rencontre. Lhortie partait gagnante. Quoiqu’il en soit, l’assistance du chitine arrivait comme une bénédiction, à l’heure où le Présage 101 résonnait des rumeurs d’une poignée de révoltés.

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Chapitre 10

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Nu, Zacharie flottait, déboussolé, au milieu d’une mer démontée qui lui léchait le visage. Elle le soulevait, le propulsait dans les creux, sous la voûte écrasante des roulis, au cœur de la tempête. Les bourrasques soufflaient les vagues en une myriade de gouttes, une bruine insoutenable qui lui brûlait les yeux. Pourtant, l’homme ne ressentait pas la peur, pas plus qu’il ne ressentait la douloureuse morsure du sel. Il avait confiance en Valta, le dieu Océan, confiance en sa toute-puissance face à Tuuli, le Brouilleur d’Écume, son jumeau céleste. Ce dernier avait beau déployer ses aquilons tumultueux pour agiter la surface marine, Valta l’emportait toujours. Zacharie s’en persuadait. Pas de doute, il le protégerait du malheur de sombrer. Tuuli s’essoufflerait. La mer s’adoucirait comme aux origines du monde.

Ainsi, ballotté au grès des remous, il ne luttait pas. Il offrait sa vie au bon vouloir de sa divinité. Mais tout allait si vite. Lorsqu’une déferlante s’effondrait sur lui, il retenait sa respiration tant bien que mal, puis péniblement, à bout de force, remontait à la surface, en quête du précieux oxygène chargé d’embruns poisseux. Inlassablement, il recrachait l’eau qui s’insinuait dans ses poumons et il s’abîmait à nouveau sans même réfléchir, avec la conviction qu’il échapperait bientôt à ce calvaire. Malgré tout, il s’épuisait à supporter le vacarme des vents déchaînés, à ignorer son corps endolori, fouetté par les lames aquatiques. Paralysé par les eaux glacées, il en oubliait comment nager, comment retrouver l’air libre et salvateur. Alors, la prière en murmure, un dernier espoir au cœur, il se laissa couler dans les ténèbres oppressantes et silencieuses.

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Chapitre 8

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« Lieutenant chef ? » murmura une voix déconfite. Vous dormez déjà ?

Alors qu’elle se glissait à peine dans son lit, quelqu’un toqua timidement à sa cabine. Lhortie serra les dents. Sans réponse de son supérieur, l’homme insista.

« Chef ? C’est Foliot, votre sous-lieutenant, chef ! »

Bien sûr que c’était lui ! Elle l’aurait reconnu entre mille. Il jappait sans cesse d’insupportables formules de politesse à la manière d’un cabot fidèle. Son enthousiasme et sa voix nasillarde l’irritaient, mais il avait aussi ses avantages. Indulgent et naïf face à toutes les situations, il lui suffisait d’une infime récompense pour oublier tous les coups de pied qu’elle lui mandatait.

« Qui y a-t-il, Foliot ? gronda-t-elle.

— C’est vraiment urgent, chef ! Je crois qu’on a un problème, chef !

— Voyez-vous ça ! »

Atterrée, elle s’extirpa de sous ses couvertures. Elle enfila son seul chemisier en coton. Derrière la porte, elle imaginait Foliot se dandiner comme un pendule, un tic dérangeant qui s’immisçait lorsqu’il poireautait au garde à vous. Cette mauvaise habitude lui avait valu le surnom de Culbuto, ce qui n’empêchait pas les troupiers de le respecter pour ses qualités d’écoute, de compréhension, mais surtout pour son courage lorsqu’il relayait les informations au lieutenant à leur place. Quand le sujet s’avérait brûlant, les soldats passaient toujours par Foliot. Messager, mais aussi souffre-douleur auprès de son supérieur, il commandait le Présage lorsque celle-ci voulait se reposer. Lhortie saluait son obstination, sa fidélité et son obéissance, mais l’homme souffrait d’un manque total d’initiative. Sûrement son plus gros défaut, parmi une flopée de travers qui écornait son image. Il fallait s’y résoudre. Elle ne l’avait pas choisi, tout comme elle n’avait pas choisi son équipage.

D’un tour de main, le lieutenant enroula sa chevelure brune en un chignon improvisé, puis ouvrit la porte sur le couloir. Foliot lui apparut dans la pénombre. Son crâne, terrain de jeu d’une calvitie avancée, brillait à la lueur blafarde des lampes. Une ride chevauchait ses sourcils broussailleux derrière lesquels se fondaient des yeux inquiets.

Lhortie le dévisagea, circonspecte.

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Chapitre 4

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2,5-Diméthyl-Pyrazine referma son livre. Confortablement installé dans l’un des fauteuils du salon, il attendait son tour. La délégation de Baladrek venait de traverser les rideaux menant à la nacelle des nouveaux arrivants. Enfin seul, il déposa délicatement son élégant chapeau melon sur la table et laissa voguer ses pensées. Ce minuscule morceau de lui-même, cette masse inerte de feutre noir, scintillait par endroit. Les rayons du soleil que filtraient les hublots s’y réverbéraient, soulignant ses minces traces d’usure. Son fidèle couvre-chef, quelque peu défraîchi, n’avait pourtant pas perdu toute sa superbe. Le chitine en prenait grand soin, le rangeant tous les soirs dans sa boîte en carton. Il éprouvait envers lui un attachement qui dépassait l’entendement, un attachement qui le replongeait un an en arrière, lorsqu’on lui avait fait découvrir la civilisation, lorsque Pentagua, la cinquième colonie, l’avait accepté dans ses rangs. Depuis, il refusait de s’en séparer, redoutant par la même occasion de perdre une partie de lui-même, une partie de son histoire. Ce n’était pourtant qu’un objet sans âme, mais cet objet, il l’avait porté jour après jour, il l’avait chéri. L’abandonner pour la fade odeur de la nouveauté le répugnait. Un chapeau neuf ce n’était qu’un grand vide de sentiment, un manque total de repère, un mélange effrayant d’arômes étrangers, brouillés et aseptisés.

Le chitine huma l’air ambiant.

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