Chapitre 21

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La Baie des Titans s’imprimait sur toutes les cartes, croquée à la volée par des artistes paresseux : une iconographie réductrice noyée de vagues rondelettes où quelques aiguillons perçaient des eaux parcheminées. À la simple évocation de son nom, ses paysages envahissaient les esprits — chacun se l’imaginait à sa façon —, mais jamais ils ne perduraient au cœur des discussions, jamais ils ne s’approchaient de l’inaltérable beauté des singulières structures rectilignes qui sortaient de l’océan. Ces pics vertigineux, campés profondément sous les récifs, méritaient pourtant qu’on s’y attarde ; la morsure du temps n’y avait pas d’emprise. Les lustres, les décennies, les siècles filaient sans que la rigidité ne ploie, sans que les angles ne soient corrompus, sans même que les roulis ou les vents n’écaillent la roche sombre. Bien plus nombreux que ne le laissaient penser les représentations, les pylônes cyclopéens s’égrenaient sur le plat horizon, s’ordonnaient en îlot, cinq par cinq, se chaussaient d’algues lamellaires, un voile qui s’étirait au grès des courants et occultait les strates aquatiques inférieures.

À la cime, la végétation s’organisait en vierges jardins. Un tapis blanc de saxifrages étoilées habillait la pierre d’ébène, courait entre les buissons enracinés sur la fine couche d’humus, se piquetait par endroit de graminées touffues. Les plantes ondoyaient sous les alizés. Les bourrasques balayaient la moindre verdure qui osait s’imposer, transportaient les pollens d’une roche à l’autre et, ainsi, perpétuaient le cycle d’une vie haut perchée. Sur les parois verticales, des cavités polyédriques se voyaient colonisées par des oiseaux de toutes tailles. Abritées derrière les larges fenêtres, les nichées s’enchantaient de piaillements qui, en ce jour, laissaient place au silence ; un nouveau locataire perturbait l’harmonie sauvage. Le ballon du Présage 101 reposait en équilibre au sommet, sa nacelle tout contre la structure.

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Chapitre 14

Yalthia

« Gérer le dosage ! C’est le plus compliqué, vois-tu ! » s’amusa le médecin.

Yalthia ouvrit les yeux.

Une musique douce et inconnue grésillait dans des notes entraînantes, crachées d’une étrange machinerie, un entonnoir monté sur une boîte en bois dans laquelle un minuscule aiguillon chatouillait un cylindre en mouvement planté à l’horizontale. Le timbre sonore rappelait à Yalthia, celui des doulcemelles, ces instruments à cordes que les artistes frappent à l’aide de baguettes.

Du lit où on l’avait installé, le colosse observait le docteur travailler à la lueur d’une lampe à huile. L’homme préférait la pénombre ; un rideau métallique découpait les rayons lumineux qui plongeaient du hublot. Assis à son bureau, le dos tourné, il fredonnait et mimait la mélodie du bout des doigts. D’une main, il pianotait sur l’invisible, de l’autre il touillait en rythme ses préparations, entre deux exclamations aiguës. Yalthia entendait les liquides charrier d’un récipient à l’autre, une symphonie aux relents d’alcool, cadencée par le tintement du métal sur le verre. Ses pensées s’éveillaient lentement. Son torse se soulevait. Seule sa tête pouvait bouger au prix de terribles efforts. Il captait le râle dans sa gorge, le battement de son coeur.

Il naviguait entre deux eaux depuis que ces gardes vêtus de gris l’avaient pourchassé dans les couloirs. Ces hommes portaient des canons miniatures qui lui avaient moucheté le corps. Il avait senti leurs projectiles invisibles s’enfoncer dans son flanc, comme des flèches lancées à pleine vitesse. Pas de quoi lui faire perdre l’équilibre, juste assez pour le rendre fou. Il se souvenait de la fumée jaunâtre aux odeurs d’œuf pourri, de sa rage contre cette porte close, mais surtout du vide béant qui s’était étalé devant ses yeux troubles. Comment pouvait-on contempler l’horizon de si haut ? Quelle était la limite ? À peine avait-il franchi la porte que sa tête avait cogné le sol. Puis, il avait entendu des voix tordues aux accents indéfinissables, des voix qu’il avait fini par comprendre malgré tout. Elles le désignaient encore comme le fauteur de trouble, comme l’éternel Bouc-émissaire.

« Sappir ! » avaient-elles prononcé.

Sappir !

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Chapitre 8

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« Lieutenant chef ? » murmura une voix déconfite. Vous dormez déjà ?

Alors qu’elle se glissait à peine dans son lit, quelqu’un toqua timidement à sa cabine. Lhortie serra les dents. Sans réponse de son supérieur, l’homme insista.

« Chef ? C’est Foliot, votre sous-lieutenant, chef ! »

Bien sûr que c’était lui ! Elle l’aurait reconnu entre mille. Il jappait sans cesse d’insupportables formules de politesse à la manière d’un cabot fidèle. Son enthousiasme et sa voix nasillarde l’irritaient, mais il avait aussi ses avantages. Indulgent et naïf face à toutes les situations, il lui suffisait d’une infime récompense pour oublier tous les coups de pied qu’elle lui mandatait.

« Qui y a-t-il, Foliot ? gronda-t-elle.

— C’est vraiment urgent, chef ! Je crois qu’on a un problème, chef !

— Voyez-vous ça ! »

Atterrée, elle s’extirpa de sous ses couvertures. Elle enfila son seul chemisier en coton. Derrière la porte, elle imaginait Foliot se dandiner comme un pendule, un tic dérangeant qui s’immisçait lorsqu’il poireautait au garde à vous. Cette mauvaise habitude lui avait valu le surnom de Culbuto, ce qui n’empêchait pas les troupiers de le respecter pour ses qualités d’écoute, de compréhension, mais surtout pour son courage lorsqu’il relayait les informations au lieutenant à leur place. Quand le sujet s’avérait brûlant, les soldats passaient toujours par Foliot. Messager, mais aussi souffre-douleur auprès de son supérieur, il commandait le Présage lorsque celle-ci voulait se reposer. Lhortie saluait son obstination, sa fidélité et son obéissance, mais l’homme souffrait d’un manque total d’initiative. Sûrement son plus gros défaut, parmi une flopée de travers qui écornait son image. Il fallait s’y résoudre. Elle ne l’avait pas choisi, tout comme elle n’avait pas choisi son équipage.

D’un tour de main, le lieutenant enroula sa chevelure brune en un chignon improvisé, puis ouvrit la porte sur le couloir. Foliot lui apparut dans la pénombre. Son crâne, terrain de jeu d’une calvitie avancée, brillait à la lueur blafarde des lampes. Une ride chevauchait ses sourcils broussailleux derrière lesquels se fondaient des yeux inquiets.

Lhortie le dévisagea, circonspecte.

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