Chapitre 23 – Partie 2

11268934_10206022284652085_969750269_n

Ce jour-là, une brise légère soupirait dans les couloirs. La Reine souffrait d’un terrible vide émotionnel ; pas une phéromone ne témoignait de la présence d’un quelconque Chitine. Elle qui ne dormait que durant de courtes périodes sortait d’un long sommeil qu’elle ne s’expliquait pas. Elle mourait de soif, et ses estomacs criaient famine. Sa langue, asséchée, lui abîmait la gorge. Mécontente qu’aucune Ouvrière ne se charge de ces désagréments, elle gratta le sol, en souleva un nuage de particules, puis se figea, surprise d’apprendre qu’elle n’occupait plus sa tendre colonie ; la poussière charriait un nom complexe et résiduel, un nom divin, le nom d’une autre Unique : la poussière murmurait Triagua.

Que signifiait cette infâme traîtrise ? L’avait-on droguée, assommée, capturée ? Où avait-on bien pu la traîner ? Quelle vile créature se croyait assez puissante pour oser se jouer d’un être béni par Pertama elle-même ?

Aucune réponse ne vint calmer ses crissements étouffés. Sa rétine captait les lueurs vacillantes d’une rangée de torches qui délimitaient ses nouveaux appartements. Depuis l’entrée de l’antichambre, un courant d’air abreuvait ses antennes de pâles informations, puis remontait vers les plafonds avant de s’éclipser par les puits enténébrés.

L’inquiétude gagna du terrain.

Cet endroit, la Gyne ne l’avait jamais olfacté, ni sur les toiles des Fileuses qui décrivaient pourtant les aléas passés avec une précision déconcertante ni sur les cuticules des Éclaireurs qui lui rapportaient l’odeur du front, l’odeur des guerres menées pour le bien de tous ses protégés. De mémoire de Chitine – de mémoire partagée, développée, consignée -, ce lieu ne trouvait pas d’équivalent identifiable parmi l’espace ou l’autrefois. La Reine gisait dans un lointain immesurable, un lointain qui ne comportait plus une seule trace de ses enfants, de ses amours, des chairs de sa chair. Dans cette obscurité étrangère, elle découvrait une sensation nouvelle, un mot limpide et glacé à la fois. Elle découvrait l’Enclave, entremêlée à l’amertume de la désespérance qui imprégnait son trône.

Elle devinait qu’en haut de ses marches, où on l’avait déposée, une Unique l’avait précédée, que d’autres Chitines avaient foulé ce sol, avaient arpenté ces couloirs sur leurs trois paires de pattes, avaient répandu leurs effluves aux quatre coins du monde. Tous ceux-ci s’étaient désormais éteins. Ne restaient que les marques morcelées de leurs existences, entassées, intriquées, offertes en sacrifice à l’usure du temps.

]- – – – – – – Lire la Suite – – – – – – -[