Chapitre 17 – Partie 1

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Quelle idée ! se fustigeait Xenon. Quelle idée d’avoir quitté le salon !

« Plus vite ! » lui intima l’individu planqué dans son dos.

L’homme, protégé d’Apostasis la Morte, lui maintenait fermement le bras. À ses pieds, des liquides s’accumulaient, résidus des minces filets d’eau qui coulaient sur le tapis ; les canalisations des commodités avaient cédé. Xenon en avait plein les chaussures, mais il ne s’en souciait pas. Il devait supporter le poids d’un monstrueux regard croisé un peu plus tôt en se faufilant derrière le rideau, celui de cet homme, froid, hautain, presque amusé. La délégation s’en voulait terriblement.

Pourquoi n’avait-elle pas profité des secousses pour prévenir le Lieutenant ?

« Le flegme des Chitines m’a toujours fasciné », commença l’agresseur.

Dehors, les combats avaient cessé.

« Ce flegme qui cache votre imbécile docilité. Plus loyal qu’un chien ! »

Sa poigne se resserra. Xenon le sentait se retenir.

« Vous ployez sous notre force. On peut vous arracher les pattes, une par une. On peut vous arracher les ailes, les mandibules. Vous restez impassibles. Qu’importe votre taille, reprit le protégé. Vous restez des insectes ! »

L’homme marqua une pause.

« Savoureux lorsqu’on s’en délecte. Silencieux lorsqu’on les écartèle. »

Xenon ne bougeait plus ; il exprimait sa peur la plus profonde. L’être abject qui le retenait avait le discours d’un Manticore. Il transpirait l’aura typique de ces manipulateurs d’organes qui s’élevaient comme des dieux eugénistes. Que pouvait-il comprendre des sentiments chitines ? Que pouvait-il connaître de leur capacité à communiquer, s’il la niait ainsi en la réduisant à une simple représentation gestuelle, à une simple comparaison avec son modèle étriqué ? Bien sûr que les Chitines ressentaient la douleur et la peur ! Bien sûr qu’ils souffraient ! Comme toutes les autres races et créatures sensibles !

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Chapitre 16

Yalthia

L’écho des combats s’insinuait dans les moindres recoins du Présage. Il n’épargnait personne, pas même Yalthia qui basculait petit à petit dans un état d’excitation engendré par la fureur des détonations et les hurlements des troupiers. Il n’arrivait pas exactement à déterminer depuis combien de temps le médecin avait quitté les lieux, mais qu’importe… L’homme au visage couturé avait omis de lui injecter sa dose et le colosse se dégourdissait, se réappropriait chaque sensation ; celle du contact de ces larges vêtements dont on l’avait affublé, celle des sons déformés par le métal alentour, mais surtout celle des entraves à ses poignets, à ses chevilles.

Juste au-dessus de lui, une rafale retentit.

Yalthia sentit son cœur exploser dans sa poitrine, cogner sur ses tempes et le sortir de sa torpeur. Il fallait qu’il se détache. Rapidement. Maintenant. Un coup vif et sec. Ses bras restèrent figés. Furieux, il crissa des dents, prit une profonde inspiration et se lança dans une seconde tentative. Cette fois, il y mettrait toutes ses forces, toutes celles qu’il pouvait mobiliser dans son état de faiblesse. Torse gonflé, muscles bandés, il tira en maintenant la pression sur ses liens. Sa mâchoire se tétanisa. La structure du lit se tordit. Puis, dans un soubresaut, l’une des barres métalliques céda. Alors, sans plus attendre, le bras libre, il arracha des dents les pansements qu’on lui avait appliqués sur les mains. Ses doigts se dévoilèrent tuméfiés, ses articulations déchirées. Entre les chairs, on distinguait la couleur bleutée de son squelette ; cette couleur qui le différenciait des autres. Une douleur lui vrilla les phalanges.

Il avait vu pire.

Méthodiquement, il se débarrassa de chaque sangle aux poignets puis aux chevilles, et se releva encore groggy par les calmants. La pièce bascula une seconde. Il perdait l’équilibre. Appuyé au bureau du médecin, il essaya de se souvenir ; son esprit se heurta au néant. Il fouilla et fouilla encore. Il voulait saisir des mots, des concepts, mais tout lui glissait sur la langue. Pourtant, il savait que les réponses se trouvaient quelque part dans son esprit, quelque part derrière ce voile de plomb qui obscurcissait sa mémoire.

S’enfuir, songea-t-il. Il ne reste plus qu’à s’enfuir.

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Bestiaire – Le claque-silex

Claque-Silex cendré

Claque-silex cendré

Claque-silex, un oiseau étincelant !

Le claque-silex est le nom vernaculaire qu’on donne à plusieurs espèces d’oiseaux très répandues sur Daehra. Animaux inoffensifs et joueurs, ils possèdent tous un bec très particulier qui leur vaut ce sobriquet, un bec où croît en permanence un minéral siliceux proche du silex et qui par claquement de la mâchoire entraîne l’expulsion d’étincelles. Ainsi, il arrive parfois qu’en période sèche ou en région aride, des incendies se déclenchent à cause de ces volatiles. Il existe plusieurs types de claques-silex. Leur taille et leur forme sont très variables d’un type à l’autre. Mais les plus communs sont les trois suivants.

Le claque-silex cendré, le plus petit de tous, est aussi celui qui peut voler le plus longtemps. Oiseau migrateur, il passe des heures à se laisser porter par les courants d’air en bord de mer. De 40cm à un demi-mètre de haut, il peut atteindre les 2m d’envergure pour les femelles, 1m50 pour les mâles. Le claque-silex de trait, le plus imposant de tous, est incapable de voler. Il vit principalement dans les marais et les déserts et sert de monture de voyage ou de mule aux peuples sauriens nomades. Approchant les 2 mètres de haut et d’envergure, il déploie ses ailes de 60cm seulement lorsqu’il cherche à séduire sa belle ou à effrayer ses prédateurs. Le claque-silex quetzale ou simplement Quetzale est, quant à lui, l’un des animaux fétiches d’une tribu saurienne des marais, la tribu des Xantus. Ces lézards deux fois plus petits qu’un homme s’en servent comme monture aérienne. Le Quetzale est tout de même l’un des oiseaux domptés les plus imposants, puisque son envergure dépasse 6m. À lui seul, il peut ainsi transporter jusqu’à deux passagers.

Les points communs entre tous les claques-silex

Hormis leur capacité à générer des étincelles en signe d’avertissement lorsqu’ils s’énervent, tous ces oiseaux possèdent aussi un troisième œil en plein milieu du front qui leur confère une meilleure appréhension du monde. Les claques-silex sont tous très sensibles au Flux, une énergie qui parcourt le monde et que seulement certaines races humanoïdes et nombreuses races animales sont capables de capter.

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Chapitre 12

Haut-de-forme

Mobius ne réfléchissait plus. Quelqu’un attendait son aide. La détresse de Zacharie perçait ses monceaux d’appréhension entrelacés d’angoisses. Il lui avait suffi de prononcer une simple phrase, ces simples mots, au bord des larmes, imprégnés de candeur.

« Où est Aliénor ? »

Mobius avait vu Lhortie se crisper, Xenon se figer. La question entrait indéniablement en résonance avec leurs propres souvenirs. Où sont nos proches, ceux qu’on aime, ceux qui comptent vraiment ? Où sont nos racines, notre patrie, nos pairs, nos amis ? L’Enclave y répondait en quelque sorte, lors du rituel d’Intronisation. Buvez l’eau et vous saurez  ! La Renonciation niait ces interrogations. Les capites les interdisaient. Mais peu qu’importait de savoir, d’être contraint à oublier ou même de rejeter, le monde en souffrait terriblement. Tous en souffraient. Tous gardaient l’espoir de revoir un jour leur famille. Tous ressentaient ce manque infini de ceux qu’ils avaient connus, côtoyés, chéris, à présent inaccessibles. Mobius y pensait toujours. Ses tuteurs, ses quelques camarades, cette fille mystérieuse qu’il n’avait pas eu le courage d’approcher. Parfois même, il se surprenait à songer à des visages croisés dans les rues, des situations qui l’avaient profondément touché : un mendiant au regard rieur, une vieille femme assise sur un banc à ses côtés pour discuter, un sourire émerveillé. Il revoyait la peau grêlée du premier, les traits avachis de la seconde. Il revivait cet instant, tous ces instants qui n’appartenaient plus à cette nouvelle réalité, mais qui persistaient à travers lui, comme le dernier lien, la dernière fenêtre sur son passé.

« Où est ma sœur ? »

Zacharie subissait déjà le même processus à travers sa question, sa colère, son appel à l’aide. Il ressentirait la dure loi de l’absence, de l’abandon, du deuil, mais il se relèverait. Désormais, Mobius pouvait se relever, à son tour. Il pouvait tendre la main, se rendre utile, porter cet homme à la dérive, cette carcasse amorphe, pousser sur ses jambes, de toutes ses forces, le traîner sur son lit de fortune, l’allonger timidement, camoufler sa pudeur d’une simple couverture, redresser la table de nuit, y dénicher les quelques vêtements prévus pour lui, l’aider à s’habiller en détournant le regard, rougir lorsqu’il rencontrerait cette peau claire, ses yeux verts sur le point d’abdiquer.

Mobius s’accomplissait enfin dans cette mission. Elle prenait tout son sens. Elle l’investissait. Il se revoyait, un an en arrière, jour pour jour, l’esprit embrumé, lamentable et perdu, en route pour Apostasis la Morte. Puis, il entendait les encouragements des habitants de Baladrek, les seuls à l’avoir soutenu dans ses heures les plus sombres, le rire gras et jovial de Waldhar, son dirigeant, qui, entre deux verres de vinasse, le bousculait pour qu’il découvre les plaisirs de cette nouvelle vie. Depuis cette période heureuse et jusqu’à ce jour-là, Mobius n’avait jamais cru aux dires de ses camarades, lorsque ceux-ci avaient tenté de le persuader des bienfaits du voyage. Comment aurait-il pu croire que l’incontournable cérémonie annuelle le remettrait d’aplomb ? Il subissait l’avènement de Baladrek au Conseil de l’Enclave. On ne lui avait pas laissé le choix. Il n’avait jamais pris le temps de choisir. Ses études d’anatomie ennuyeuses, le calice vide des capites, l’embarquement à bord des arches, tout n’était qu’une marche à suivre, un chemin tout tracé. Pourtant, Zacharie lui offrait la possibilité de prendre l’avantage sur ses peurs, la possibilité d’agir.

Et voilà que Mobius agissait.

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