Chapitre 27

 

Affalé contre le parapet au sommet du Titan, Zacharie se noyait dans la tourmente. Lorsque le ciel, sous le dictat d’une Lune Brisée, changea du bleu au rose, du rose au bleu, le jeune homme n’y prêta pas attention ; ses mains grattaient les mousses, les décortiquaient et en délogeaient d’autres. Elles cherchaient leurs propres repères dans la destruction.

Détruire. Tout détruire, sans remords, sans limitation ; tout détruire pour revenir quelques jours en arrière, quelque part, autre part ; tout détruire… et quand il ne resterait plus rien autour, quand les mousses ne suffiraient plus à étancher cette soif, les doigts s’attaqueraient au tissu déchiré de ce pantalon, aux brindilles dorées des lueurs de l’aube, ou même à cette femme, toute de gris vêtue, qui surveillait le jeune homme du coin de l’œil et dont les cheveux montés en chignon résistaient à la brise marine. Détruire. Il restait tant de choses à détruire avant d’en arriver là.

Dans un frisson, le torse de Zacharie se souleva ; il quitta son apnée mentale et reprit le contrôle de ses mains. La boule de mousse qu’il serrait glissa aussitôt entre ses cuisses. Lui releva la tête, hagard. Des gouttes noires tachetaient ses joues : le sang séché d’un inconnu. La soldate lui faisait face. Il la vit lui adresser un sourire et agiter ses lèvres. Sa voix le traversa. Machinalement, il opina du chef. L’autre, satisfaite, tourna les talons et s’éloigna dans les herbes hautes.

Que lui voulait-elle ? Que lui voulaient-ils tous ?

Quelques instants plus tôt, devant ses subordonnés, la jeune femme avait prononcé le mot protégé. Était-ce là leur manière de protéger : en enfermant, en ligotant, en droguant ? Zacharie serra la mâchoire. Il se sentait comme une marchandise en transite, un esclave choyé dont la valeur risquait de s’effondrer à tout moment et dont on se débarrasserait au plus offrant dès la première occasion. Il se savait leur chose : ignorant, démuni, soumis. Il se savait vulnérable. Et pourtant, ces gens n’en profitaient pas. Cette soldate semblait même le défendre, lui accorder une importance plus grande que celle qu’un poissonnier accorde à ses carcasses.

Qui croire ? Son cœur se gonfla de sentiments contradictoires.

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Chapitre 21

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La Baie des Titans s’imprimait sur toutes les cartes, croquée à la volée par des artistes paresseux : une iconographie réductrice noyée de vagues rondelettes où quelques aiguillons perçaient des eaux parcheminées. À la simple évocation de son nom, ses paysages envahissaient les esprits — chacun se l’imaginait à sa façon —, mais jamais ils ne perduraient au cœur des discussions, jamais ils ne s’approchaient de l’inaltérable beauté des singulières structures rectilignes qui sortaient de l’océan. Ces pics vertigineux, campés profondément sous les récifs, méritaient pourtant qu’on s’y attarde ; la morsure du temps n’y avait pas d’emprise. Les lustres, les décennies, les siècles filaient sans que la rigidité ne ploie, sans que les angles ne soient corrompus, sans même que les roulis ou les vents n’écaillent la roche sombre. Bien plus nombreux que ne le laissaient penser les représentations, les pylônes cyclopéens s’égrenaient sur le plat horizon, s’ordonnaient en îlot, cinq par cinq, se chaussaient d’algues lamellaires, un voile qui s’étirait au grès des courants et occultait les strates aquatiques inférieures.

À la cime, la végétation s’organisait en vierges jardins. Un tapis blanc de saxifrages étoilées habillait la pierre d’ébène, courait entre les buissons enracinés sur la fine couche d’humus, se piquetait par endroit de graminées touffues. Les plantes ondoyaient sous les alizés. Les bourrasques balayaient la moindre verdure qui osait s’imposer, transportaient les pollens d’une roche à l’autre et, ainsi, perpétuaient le cycle d’une vie haut perchée. Sur les parois verticales, des cavités polyédriques se voyaient colonisées par des oiseaux de toutes tailles. Abritées derrière les larges fenêtres, les nichées s’enchantaient de piaillements qui, en ce jour, laissaient place au silence ; un nouveau locataire perturbait l’harmonie sauvage. Le ballon du Présage 101 reposait en équilibre au sommet, sa nacelle tout contre la structure.

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