Écrire une Histoire – L’Intrigue

Cette note fait suite à Écrire une Histoire – Structure Globale et concerne les manières de décrire la structure d’une Intrigue (ou Récit). Dans la précédente, j’ai donné la définition basique du mot histoire. J’ai précisé alors très simplement qu’une histoire est un récit. Mais une histoire peut être racontée de différentes manières en jouant sur l’ordre des évènements et leur importance. Pour une même histoire, il existe donc plusieurs récits, plusieurs intrigues. McKee décrit l’intrigue comme le terme exact pour désigner le schéma complexe et continu interne des évènements qui évolue à travers le déroulement temporel pour former et dessiner l’histoire. Plus simplement, d’après notre cher Wikipédia, le récit (ou intrigue) est la mise dans un ordre arbitraire et spécifique des faits d’une histoire.

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Cette note sera essentiellement terminologique, comme la première, puisqu’elle s’efforcera de décrire très largement, les types d’intrigue ! De l’Intrigue Majeur, à la Mini-Intrigue, en passant par l’Anti-Intrigue et la Non-Intrigue. Pour résumer tout ça, nous allons voir un petit triangle, que McKee nomme, Triangle de l’Histoire. Je le répète encore une fois, Story traite de scénario pour le cinéma. Il suffit donc de transposer au domaine de l’écriture.

1 – Les Intrigues

Intéressons-nous à la partie supérieure de notre Triangle de l’Histoire. Elle symbolise le changement de valeur dont j’ai abordé le sujet dans la note précédente. Elle s’oppose à la Stase en rouge (je vous en parle un peu plus bas). La zone verte nous allons en parler tout de suite. C’est un spectre sur lequel on va pouvoir se placer pour jouer sur les critères qui définissent l’intrigue d’une histoire. Au sommet, la forme classique qu’on nomme Intrigue Majeure, à gauche la forme minimaliste aussi appelée Mini-Intrigue et enfin à droite l’anti-structure ou Anti-Intrigue.

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1.a – Intrigue Majeure

Non ! L’Intrigue Majeure ne correspond pas à une forme d’histoire exclusivement interdite au moins de dix-huit ans (même si ce n’est pas incompatible) ! L’Intrigue Majeure est simplement la forme d’histoire la plus ancienne, la plus atemporelles et structurelles. On la retrouve dans les fondements de notre société depuis des millénaires. Il ne faut pas voir ça comme « l’histoire clichée », (j’aborderai les clichés dans une prochaine note), mais plutôt comme l’histoire traditionnelle de laquelle on va plus ou moins s’éloigner, consciemment ou inconsciemment. Cette forme dite classique se constitue des dimensions suivantes : une fin fermée, un temps linéaire, un conflit externe, un protagoniste unique et actif, une réalité cohérente soumise à la causalité et non aux coïncidences. McKee la définit comme telle :

UN SCHÉMA CLASSIQUE correspond à une histoire construite autour d’un protagoniste actif. Celui-ci lutte essentiellement contre des forces externes antagonistes pour accomplir son désir. Il agit au cours d’un continuum temporel à l’intérieur d’une réalité fictionnelle qui suit une logique de causalité cohérente jusqu’à ce qu’elle atteigne une fin fermée due à un changement irréversible et absolue.Robert McKee - Story

1.b – Mini-Intrigue & Anti-Intrigue

La Mini-Intrigue & l’Anti-Intrigue sont toutes les deux issues du schéma classique qu’on aurait compressé sur certaines de ses dimensions. Pour la première, la forme minimaliste, on s’oriente vers une histoire à fin ouverte, au conflit interne et aux protagonistes nombreux et passifs. Malgré tout, l’histoire reste abordable. Quand à la seconde, la forme anti-structure, on bascule vers un temps non-linéaire, des réalités inconsistantes et gouvernées par les coïncidences, on bascule vers l’absurde.

2 – Les Formes de l’Intrigue

Intrigue2Comme nous l’avons vu plus haut, l’Intrigue Majeure est définie par toute une flopée de dimensions. Sur le spectre du Triangle de l’Histoire, on doit pouvoir se placer plus où moins en fonction des choix que nous faisons. Pour Daehra par exemple, on peut définir l’histoire comme ceci : Fin ouverte / Conflits externes / Nombreux protagonistes / Protagonistes principalement actifs / Temps majoritairement linéaire / Récit dirigé par la causalité / Réalité cohérente.

2.a -De l’Intrigue Majeure à la Mini-Intrigue

Fins fermées/ouvertes

Est-ce que la fin de mon récit, le climax narratif, répond à toutes les interrogations que se pose le lecteur ?

Voilà la simple question à laquelle vous devez répondre pour savoir si votre fin et plutôt de l’ordre de la fin fermée ou ouverte. L’intrigue majeure aboutit à une fin fermée puisqu’elle répond aux questions soulevées par l’histoire et satisfait les émotions qu’elle suscite. Au contraire, dans une intrigue minimaliste, la fin demeure ouverte. C’est-à-dire, qu’une partie des réponses ne sont pas totalement données au lecteur. Attention, cela ne veut pas dire qu’on arrête le récit au milieu de l’intrigue; on doit tout de même répondre aux questions principales que soulève l’histoire et aboutir à des alternatives lui permettant d’envisager un certain degré d’achèvement. Lorsqu’on écrit une fin ouverte, on s’en remet donc en partie au lecteur, puisqu’on lui permet de choisir lui-même comment va se dérouler la suite avec des clefs qu’on aura disposées tout au long du récit.

Conflits externes/internes

Est-ce que la courbe dramatique dominante de mon récit porte sur des conflits externes à mon/mes protagoniste(s) ?

Si oui, on peut considérer que votre histoire se rapproche de la forme classique. Bien sûr, en général, on mélange un peut les conflits externes et internes, mais la grande différence entre la forme minimaliste et classique, vient surtout de la courbe dramatique dominante. Dans la mini-intrigue, on mettra l’accent sur les batailles internes du protagoniste (consciente et inconsciente). C’est la composante principale de l’histoire. Pourtant, on décrira aussi les conflits externes, mais ils ne seront que des éléments de la courbe dramatique (famille, société, environnement…). Dans l’intrigue majeure, ce sera l’inverse.

Nombre de protagonistes

Est-ce que mon histoire suit un seul personnage (un seul groupe) ou multiplie-t-elle les intrigues personnelles ?

Ici, c’est très simple. Plus on multiplie les personnages qui agissent séparément, plus on multiplie les intrigues. Ce qui n’empêche pas que les intrigues soient liées entre elles ou pas du tout. On pourrait très bien écrire une histoire qui présente un aspect particulier de plusieurs personnages qui ne se rencontreront jamais. Juste pour faire un parallèle. Mais à la manière de Game of Thrones ou de Lord of the Ring, on peut suivre plusieurs personnages principaux dont les intrigues sont intimement mêlées autour d’une intrigue plus grande.

Protagonistes actifs/passifs

Est-ce que mon personnage poursuit ses désirs de manières active et dynamique ?

Dans ces cas-là, il sera un protagoniste actif. Il ne subit pas les évènements, il les combat et les traverse. Il est en conflit direct avec le monde et les gens qui l’entourent, dit McKee. Quant au personnage passif, il est en conflit avec les différents aspects de sa nature interne. Finalement, on peut rapprocher assez simplement les histoires a conflits externe/interne de l’activité/passivité du personnage. Dans une intrigue minimaliste, on pourra combler la passivité du héros en lui donnant cette lutte interne puissante ou en l’entourant d’évènements dramatiques.

2.b – De l’Intrigue Majeur à l’Anti-Intrigue

Temporalité linéaire/non-linéaire

Est-ce que mon lecteur est capable de comprendre la courbe logique de mon histoire ?

La notion de linéarité/non-linéarité du temps est relative à la compréhension de l’histoire par le lecteur. En effet, on considère qu’une intrigue a une temporalité linéaire, si l’auteur fragmente le temps de manière à ce que le lecteur puisse replacer aisément les évènements narratifs dans leur ordre temporel. En effet, la linéarité d’une intrigue majeure n’exclut pas les flash-back/flash-forward tant que ceux-ci sont clairement indiqués comme étant antérieurs à la ligne principale.  Après, bien sûr, on peut jouer de ça dans une intrigue majeure. Je m’en amuse beaucoup d’ailleurs avec Daehra. A contrario, dans l’anti-intrigue, le temps est fragmenté de façon à rendre difficile ou impossible le faite de reconstituer le déroulement linéaire de l’histoire. On voit bien ici, le côté déstructurant qu’apporte l’anti-intrigue.

Causalité/Coïncidence

Mon histoire est-elle régie par un réseau de causalité en chaîne ?

Classiquement, les histoires sont racontées de manière à expliquer le déroulement des évènements en les confrontant à leur raison d’exister. Les actions provoquent des effets qui eux-mêmes deviennent les causes d’autres effets. Cette partie est assez subtile à saisir, puisque finalement, on entremêle parfois les causes et les coïncidences dans nos histoires. Mais à l’extrême, imaginez une histoire régie seulement par les coïncidences, c’est-à-dire que les actions des personnages ne provoquent pas d’effet qui se chaînent. Une bombe nucléaire tombe sur la ville. L’explosion ne souffle pas les bâtiments aux alentours du point d’impact et les gens sortent regarder le cratère quand soudain des lapins envahissent les quartiers. Tout le monde court dans tous les sens. On en vient a distordre l’histoire vers un déroulement absurde et discontinu.

Réalité cohérente/incohérente

Est-ce que les règles qui gouvernent ne sont pas transgressées ?

Il y a une différence ténue entre l’effet des causalités/coïncidence et la réalité totalement sens dessus dessous. Si on reprend l’exemple de la bombe nucléaire qui tombe sur la ville. Une réalité cohérente fera en sorte qu’à chaque nouvelle bombe, l’explosion ne souffle pas les bâtiments. La règle qui est apparue durant le récit, même si elles sont étranges, reste vraie pendant tout le récit. On reste dans la cohérence, puisqu’à la prochaine bombe qui pointera dans le ciel, le lecteur saura ce qui va se passer et pourra anticiper l’évènement. Lorsque la réalité perd sa cohérence, on brise des règles édictées antérieurement. La seconde bombe qui pourtant est là même, va, cette fois, raser la ville entière.

3 – L’Intrigue face à la Non-Intrigue / Le Changement face à la Stase

Le Triangle de l’Histoire est, en quelque sorte, séparé par une ligne qui définit deux zones. On a d’une part, les histoires au cours desquelles la vie des protagonistes change vraiment (Changement), et d’autre part, les histoires qui ne suivent pas de courbe dramatique (Stase). Nous ne parlerons pas beaucoup de la zone rouge puisque les valeurs des protagonistes (dont je parlais dans la première note) n’y changent pas. McKee explique que les histoires qu’il classe en Non-Intrigue donnent des renseignements, sont capables de nous émouvoir, ont une structure formelle ou rhétorique, mais ne raconte pas d’histoire. Elle n’appartient pas vraiment au triangle et se résume en général à un portrait réaliste ou absurde selon que l’on se place du côté de la Mini-Intrigue (réel) ou de l’Anti-Intrigue (absurde).

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