Chapitre 8

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« Lieutenant chef ? » murmura une voix déconfite. Vous dormez déjà ?

Alors qu’elle se glissait à peine dans son lit, quelqu’un toqua timidement à sa cabine. Lhortie serra les dents. Sans réponse de son supérieur, l’homme insista.

« Chef ? C’est Foliot, votre sous-lieutenant, chef ! »

Bien sûr que c’était lui ! Elle l’aurait reconnu entre mille. Il jappait sans cesse d’insupportables formules de politesse à la manière d’un cabot fidèle. Son enthousiasme et sa voix nasillarde l’irritaient, mais il avait aussi ses avantages. Indulgent et naïf face à toutes les situations, il lui suffisait d’une infime récompense pour oublier tous les coups de pied qu’elle lui mandatait.

« Qui y a-t-il, Foliot ? gronda-t-elle.

— C’est vraiment urgent, chef ! Je crois qu’on a un problème, chef !

— Voyez-vous ça ! »

Atterrée, elle s’extirpa de sous ses couvertures. Elle enfila son seul chemisier en coton. Derrière la porte, elle imaginait Foliot se dandiner comme un pendule, un tic dérangeant qui s’immisçait lorsqu’il poireautait au garde à vous. Cette mauvaise habitude lui avait valu le surnom de Culbuto, ce qui n’empêchait pas les troupiers de le respecter pour ses qualités d’écoute, de compréhension, mais surtout pour son courage lorsqu’il relayait les informations au lieutenant à leur place. Quand le sujet s’avérait brûlant, les soldats passaient toujours par Foliot. Messager, mais aussi souffre-douleur auprès de son supérieur, il commandait le Présage lorsque celle-ci voulait se reposer. Lhortie saluait son obstination, sa fidélité et son obéissance, mais l’homme souffrait d’un manque total d’initiative. Sûrement son plus gros défaut, parmi une flopée de travers qui écornait son image. Il fallait s’y résoudre. Elle ne l’avait pas choisi, tout comme elle n’avait pas choisi son équipage.

D’un tour de main, le lieutenant enroula sa chevelure brune en un chignon improvisé, puis ouvrit la porte sur le couloir. Foliot lui apparut dans la pénombre. Son crâne, terrain de jeu d’une calvitie avancée, brillait à la lueur blafarde des lampes. Une ride chevauchait ses sourcils broussailleux derrière lesquels se fondaient des yeux inquiets.

Lhortie le dévisagea, circonspecte.

« Alors ? demanda-t-elle sèchement.

— Le timonier, chef ! Il affirme qu’on perd de la vitesse, chef. Je ne sais pas quoi faire !

— J’imagine que vous avez contacté la salle des machines ?

— Oui, chef ! Bien sûr, chef ! » lança Foliot, fier de lui.

Lhortie resta de marbre.

« Et donc… ?

— Personne ne répond, chef ! Alors je suis venu vous voir ! »

Elle prit une profonde respiration et referma la porte derrière elle. Foliot se recroquevilla, le visage contrit, puis commença à se balancer.

« Vos ordres, chef ? »

Il faut tout faire soi-même ! songea-t-elle.

Tout faire, ce n’était pas peu dire. Lhortie fulminait intérieurement. Elle avait besoin de repos… vraiment. Sa colère s’accentuait en des pics qu’elle ne maîtrisait plus. Une ritournelle hypnotique d’injures ponctuées d’envies de meurtre, d’abandon, de grands espaces. Tout y passait. Mais elle restait fière et droite dans ses bottes. Seuls son chignon ébouriffé et sa chemise débraillée pouvaient témoigner d’un léger surmenage. C’était le contrecoup de la nuit dernière, une nuit blanche interminable passée à préparer son discours pour l’embarquement. Elle y avait distillé la dose parfaite de conseils, d’avertissements et de formules de bienvenue. Était-ce vraiment nécessaire ? Oui, bien sûr ! Il lui fallait imposer le respect, maintenir l’ordre, refréner une quelconque envie d’insubordination, empêcher le chaos de répandre ses graines à bord du Présage, car une simple broutille pouvait vite tourner au drame.

« Suivez-moi ! » lança-t-elle.

D’un pas décidé, elle se dirigea en direction de la poupe. Foliot lui collait au train.

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« Qu’est-ce que vous foutez là ? » s’insurgea le lieutenant, un seau à la main.

Allongé sur le plancher de la salle des machines, Strax émergeait d’un long cauchemar dans lequel on le précipitait hors du Présage, dans lequel il chutait sans jamais s’arrêter, sans jamais se retenir aux nuages impalpables. Dans son dos, le plancher dissipa ses rêveries vaporeuses.

« ‘tain ! » jura-t-il en se frottant la tête.

Une eau tiède imbibait ses vêtements. Les tissus collaient à sa peau, suintaient la sueur et la crasse. Du plat de la main, il chassa les gouttes noirâtres qui voilaient sa vue. Un écho insupportable persistait dans sa boîte crânienne. Les pistons se trémoussaient dans une danse langoureuse et décousue. Debout devant lui, ses deux supérieurs attendaient. Il frémit lorsqu’il sentit le regard perçant de Lhortie se poser sur lui, le jauger, l’accuser des évènements passés.

« Qu’est-ce que vous foutez là ? » insista-t-elle.

Strax bégaya un charabia inaudible. Furieuse, elle l’attrapa par le col. Son estomac le brûlait. Sa chique y nageait la brasse coulée et voilà qu’on lui hurlait dessus. D’un geste vif, en réponse à la brutalité du lieutenant, il se dégagea de l’emprise et se releva, hébété. Foliot et Lhortie le suivirent du regard. Dans la réserve de coke, Winch, le second saurien à bord, s’activait pour alimenter les foyers dont les braises criaient famine.

« Qu’est-ce que vous avez fait de Chester ? » lança le lieutenant.

Chester ? pensa Strax.

Quelques souvenirs jaillirent par flash. Sa tentative inespérée de défense.  Le coup de pelle. La chute du lézard. La sienne. Sa gorge se noua.

« Je l’avais pas… Je l’avais pas vu ! bredouilla-t-il.

— Qui ? »

Lhortie le scrutait de deux billes noires et accusatrices.

« Le gonze qui a balancé Chester par-dessus bord ! Je l’avais pas vu. »

Winch une pelle à la main se figea d’horreur. Foliot écarquilla les yeux.

« Tu veux dire qu’il est… ? osa-t-il.

— Non… Il nous attend gentiment en bas ! » s’offusqua Strax.

Foliot déglutit. Winch blanchissait à vue d’œil.

« Et qui est ce fouineur ? » lança Lhortie d’une voix cinglante.

Ses joues s’empourprèrent.

« C’est que… je l’ai vu que quelques secondes ! s’expliqua Strax.

— Ne jouez pas à ça avec moi, vous connaissez tout le monde à bord !

— C’est pas un troupier… pour sûr ! »

Il hésitait. Le charisme du lieutenant l’écrasait littéralement. Il sentait son cœur battre la chamade, ses souvenirs se reconstruire par bribes. Il n’y distinguait que les vagues contours d’une bure renonciatrice. Il fallait lui donner une réponse. Une simple réponse à cette empêcheuse de dormir en rond, ce collet mal monté, cette morue à chignon… Accoutumé à ses sautes d’humeur, il craignait qu’elle lui prolonge ses années de service en guise de punition, pour lui avoir tenu tête trop longtemps.

« C’est un renonciateur ! lança Strax avec conviction.

— Notre renonciateur ? se risqua Foliot.

— Notre renonciateur… »

Strax se sentit soulagé. Il avait craché le morceau. La colère de Lhortie trouverait une nouvelle cible. Il la vit se crisper, serrer les poings, proche de l’explosion, puis, doucement, se dégonfler et reprendre cet air strict et droit qui la caractérisait. Du bout des doigts, elle dégrafa le premier bouton de sa chemise.

« Il y a des limites à ma confiance, Strax, articula-t-elle, fébrile.

— Mais…

— Avant de se hâter à toute conclusion, nous allons rendre visite à nos délégations. Winch, je compte sur vous pour me relancer les foyers.

— Oui, chef ! lança le lézard.

— Strax ! Vérifiez avec assiduité les cabines des nouveaux arrivants.

— Entendu !

— Quant à vous, Foliot… »

L’homme se balançait en attendant les ordres.

« Faites ce que vous savez faire de mieux ! souffla-t-elle.

— Compris, chef ! »

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Plongé dans ses pensées, Xenon patientait dans le couloir. Il se tenait debout devant l’entrée de sa cabine, encadré par six cols rouges au garde à vous. Les autres délégations attendaient elles aussi, affectées d’un mutisme pesant. Des grognements s’échappaient des chambres. Lhortie, excédée, fouillait leur contenu, aidée du sous-lieutenant Foliot. Tous deux s’invectivaient d’une porte à l’autre à mesure que progressaient leurs recherches. Que comptaient-ils dénicher en les dérangeant à une heure si tardive ? Le Lieutenant ne leur avait rien révélé. Lorsque Xenon avait voulu se renseigner, elle l’avait sommé de se taire. Inutile d’étudier le compendium pour apprécier les ordres proférés par Lhortie, son teint rougi et sa voix acariâtre incitaient naturellement à la soumission, même lorsqu’elle s’adressait à un chitine. Gêné, il avait baissé la tête. Elle avait littéralement abandonné son habituelle retenue pour une fureur frénétique et ardente.

Pauvre lieutenant, s’inquiéta Xenon.

A plusieurs reprises, il l’avait vue, assaillie par de violents accès de rage. Elle grommelait, murmurait, s’agitait en tous sens, envoyait valser les draps et les tiroirs. Ses lèvres tordues par la colère vomissaient des injures sans se soucier de la terreur qu’elle provoquait alentour. Son chignon s’ébouriffait un peu plus à chaque hurlement blasphémé, chaque objet inventorié. Depuis maintenant cinq bonnes minutes, elle explorait la cabine du manticore de Lycie, juste en face de celle de Xenon. Sa fureur enflait à chaque nouvelle seconde passée à l’intérieur, à chaque échec rapporté par Foliot qui, inlassablement, se bornait à commenter son avancée.

« Rien, chef !

— Bordel ! répondait Lhortie.

— Encore rien du tout, chef !

— Foliot, taisez-vous !

— Là non plus, chef !

— Mais vous allez la fermer ? »

Entre la cabine de Xenon et celle du manticore, les interjections pleuvaient. Le jeune carabin de Lycie frémissait à chaque nouveau hurlement. A sa droite, inflexible dans sa bure coutumière, le renonciateur ponctuait l’échange de réflexions inaudibles. Une lourde odeur d’encens se répandait depuis sa cabine, chargeant l’atmosphère de ses notes écœurantes. Personne ne l’avait encore fouillée, comme personne n’avait encore touché à la chambre de Mobius. Le pauvre bougre attendait son tour, emmailloté d’une chemise de nuit qui lui tombait sur les genoux. D’une main timide, il refrénait des bâillements, son bonnet solidement enfiché sur son épaisse tignasse blonde.

Tout ce cirque n’a aucun sens, s’étonnait Xenon.

Il savait qu’il n’avait rien à craindre, qu’il n’avait rien à se reprocher. Pourtant l’énervement du lieutenant se communiquait en un profond malaise que tout le monde ressentait. Il suffisait d’un soupçon, d’un regard de travers, pour que la situation s’emballe. L’immunité conférée par le statut de délégation n’y changeait rien. Sa furie délirante dépassait toutes ses considérations sociales à l’égard des voyageurs. Dans son état, elle pouvait très bien, d’un moment à l’autre, se retourner vers lui et le descendre plus bas que terre, le maudire sur plusieurs générations.

Xenon sentit ses organes trembler rien qu’en l’imaginant.

Pourquoi je m’en fais à ce point ? se raisonna-t-il. Je suis innocent.

Mais innocent de quoi ? Pour s’en persuader, Xenon déroulait le fil de ses faits et gestes, de ses allées et venues à bord du Présage. Après tout, il aurait pu commettre une maladresse quelconque, une erreur de jugement. Depuis l’heure du dîner, il n’avait pas bougé de sa cabine et encore moins fermé l’œil. Les siestes qu’il effectuait en journée suffisaient à le maintenir éveillé toute la nuit. C’était ainsi chez les chitines troglodytes. Le cycle solaire n’influençait pas leur besoin en sommeil. L’exemple le plus flagrant concernait les ouvrières. Travaillant sans relâche, elles ne s’accordaient qu’une heure de repos quotidien. Le reste du temps, elles économisaient leurs forces et la répartissaient de manière équitable pour accomplir leurs besognes. A l’opposé, leur Gyne, la reine, dormait jusqu’à neuf heures par jour, là où Xenon en cumulait quatre. Un vrai casse-tête pour recouper les emplois du temps, s’imaginaient les peaux molles. Pas du tout ! La mécanique bien huilée des colonies chitines ne s’embarrassait pas de planification. La solution résidait dans leur horloge interne en équilibre constant avec l’ensemble de leurs congénères. Qu’advenait-il alors des individus isolés comme Xenon ? Ils se raccrochaient à leurs connaissances et à leur expérience du monde extérieur.

Suivre son instinct, se répéta Xenon.

« Rien chez Pentagua, chef ! » lança Foliot en direction de Lhortie.

Rien ? Rien du tout. Il n’a vraiment rien trouvé ? Le sous-lieutenant sortit de la cabine du chitine. Xenon respirait enfin. Le poids qui lui comprimait les poumons s’évapora. Il avait été bête de s’inquiéter, si bête. Il se laissa aller à savourer ce sentiment, à percevoir la plénitude sous sa cuticule.

« Occupez-vous de la suivante ! » hurla Lhortie.

Elle extirpait une lourde malle de sous la couchette du manticore.

« Oui, chef ! »

Foliot s’engouffra alors dans la chambre de Mobius.

« Ça fouette là-dedans ! C’est quoi cette horreur ?

— Un petit accident d’eau de toilette ! » confia Mobius, honteux.

Des sourires se dessinèrent dans l’assistance. Xenon s’en attrista. Mais, bien vite, les visages moqueurs s’effacèrent, happés par le souffle du vent qui s’échappait de la cabine. Foliot venait d’en ouvrir le hublot. Une odeur désagréable, portée par les courants d’air, se déversa dans le couloir. A cheval entre les embruns iodés et l’opulence du santal, elle décrochait des grimaces aux troupiers. Tous se couvrirent le nez à l’exception du renonciateur qui resta impassible.

« Je suis désolé ! » se blâma Mobius en reniflant.

Penaud, il se fit tout petit, à tel point que plus personne ne se préoccupa de lui. Même Xenon préféra s’éloigner de quelques pas. Sa concentration se voyait mise à mal par des effluves aussi puissants et nauséabonds. Ses pensées se troublaient. Incapable de perpétrer les mouvements artificiels qu’on lui avait enseigné, il se figea, submergé par un larsen olfactif. Ainsi, il redevenait un chitine, immobile, primitif, sans émotion apparente, un insecte incompris par les autres créatures. C’était le noir complet. Tout chavirait. Ses sens s’évanouissaient un à un au profit de son seul odorat, pris d’assaut par d’innombrables nuances qu’il ne pouvait plus analyser, découper, détailler… Plus rien n’existait. Son monde se résumait à un crescendo de notes fétides, un grésillement suffocant.

Puis, progressivement, l’air se fit plus léger, la réalité redevint tangible et ordonnée. Xenon retrouvait ses esprits. Autour de lui, personne ne se rendait compte de son état. Il s’était simplement statufié, en transe, dans une position toute naturelle jusqu’à ce qu’il regagne le contrôle de lui-même, jusqu’à ce que les joutes verbales entre Foliot et Lhortie reprennent le dessus sur l’eau de toilette de Mobius.

Rien de plus normal en somme.

Il s’était accoutumé à toutes ces agressions dont les peaux molles n’avaient pas conscience. La fumée d’une cigarette, les flatulences acides des troupiers, les fragrances voluptueuses. Toutes ces choses qui donnaient vie à leur monde, à leur culture et leurs mœurs. Toutes ces choses qui pouvaient s’avérer handicapantes pour un chitine. Pourtant, malgré la gêne, la curiosité de Xenon ne se voyait pas entamée et il s’empressa d’analyser les dernières émanations du parfum dissonant, toujours en suspension.

Marécage en bord de mer. Lotus fleuri empêtré dans l’humus. Écume planant au-dessus des cimes. Dans toute cette cacophonie, il ne distinguait que deux thèmes. Le premier, aquatique, sonnait comme une rengaine iodée, un hymne à la fraîcheur. Le second se terrait. Capiteux et âpre, il rappelait les sous-bois dans ses notes les plus fortes, l’encens des Capites.

S’il a deux thèmes, y a-t-il une seule source ? songea-t-il.

Xenon se concentra un peu plus.

Oui, une source. Exactement une source.

L’odeur s’échappait uniquement de la cabine de Mobius. Que cachait-il ? Était-ce une coïncidence ? Lui, un renonciateur ? Quelle idée saugrenue ! Mobius, jouer la comédie, feindre la maladresse, l’angoisse, le stress, de la même manière que lui, le chitine, affichait mécaniquement des sentiments sur son visage ? Il devait bien exister une explication. Dans une autre situation, il l’aurait interrogé, mais là… tout le monde autour attendait que le lieutenant décompresse.

Après tout, il n’y a aucune urgence ! se raisonna Xenon. Je lui en toucherai deux mots au petit matin.

« Rien de ce côté non plus, bordel ! » gronda Lhortie.

Elle sortait de la cabine du manticore. Sur la route vers celle du renonciateur, elle s’arrêta net, le regard droit. Les troupiers la scrutaient, éberlués par cette hargne qui inondait l’atmosphère. Tous la ressentaient.

« Qu’est ce que vous lorgniez comme ça ! » lança-t-elle.

Ils baissèrent la tête. Furibonde, elle disparut dans la chambre. Xenon ne la reconnaissait plus. Pour que Lhortie en vienne à ces extrémités, l’affaire devait avoir une importance capitale. Pourquoi garder le secret ? Éviter la panique ? Alors qu’elle la provoquait en s’agitant au quatre vents. Quel intérêt à fourrer son nez dans les affaires des délégations ?

Xenon s’approcha du groupe de troupiers en faction.

« Qu’est-ce qui lui arrive ? murmura-t-il, mimant l’interrogation.

— Elle a bu un café avant de venir ! lança le premier en chuchotant.

— Ça lui remonte l’asticot à l’envers ! dit le second.

— C’est surtout qu’elle est encore toute rosse ! ajouta le troisième.

— Rosse ? »

Xenon ne comprenait pas tout, mais ça avait l’air grave !

« La réunion de relève a tourné en eau de boudin et puis…

— Et puis voilà ! Elle est de mauvais poil ! C’est tout ! conclut l’un deux subitement.

— Carnequin ! Haubert ! Busc ! » hurla Lhortie.

Ils sursautèrent.

« Vous croyez que j’ai de la merde dans les oreilles ?

— Non, chef ! crièrent-ils tous en chœur.

— Une heure de plus pour chacun !

— Qu… tenta Carnequin, avant que Busc ne lui administre une dégelée dans les côtes.

— A vos ordres, chef ! »

Xenon les vit soupirer, se jeter des regards pantois. Décidément, les troupiers, tout comme le lieutenant, cachaient maladroitement leur inquiétude. Les autres délégations, qui avaient assisté elles aussi à la scène, ne bronchaient pas. Mobius se tripotait les mains nerveusement. Le manticore se fascinait pour les poutres métalliques qui soutenaient le plafond. Quant au renonciateur… Il semblait éteint.

 

« Foliot, ça donne quoi chez ce mollasson de Baladrek ?

— Rien non plus, chef ! »

Mobius souffla. Xenon sentit son cœur s’emballer lui aussi, heureux que son nouveau compagnon ne soit pas en tort. Pendant ce temps, Strax arrivait depuis le salon, l’air contrit. Lorsque Lhortie le vit débouler dans la cabine du renonciateur, elle arrêta son ramdam et lui céda toute son attention.

« Alors ? lança-t-elle âprement.

— Le ballon et la nacelle des nouveaux… lança Strax, essoufflé. Rien à signaler ! »

Lhortie ferma les yeux, serra les poings.

« Il n’y a donc qu’une seule solution… »

Sa mâchoire se rétracta ; elle ruminait sa colère.

« Disposez Strax ! » cracha-t-elle.

L’homme affichait une mine déconfite.

« Haubert, Busc, Carnequin !

— Oui, chef ? répondirent les trois soldats simultanément.

— Conduisez la délégation d’Apostasis jusqu’à une cellule. »

Ahuris, les troupiers jaugèrent le renonciateur.

« C’est un ordre ! » hurla Lhortie.

Son chignon se détacha complètement, dévoilant une chevelure ébouriffée en cascade sur ses épaules. Quelque chose ne tournait pas rond dans sa voix. Une note forcée que Xenon ne lui connaissait pas. Le chitine avait cette étrange impression qu’elle tentait d’agir contre elle-même, qu’elle se débattait dans la mélasse à grand renfort de hurlements.

Les trois troupiers s’approchèrent, le fusil frémissant, pointé vers la créature.

« Veuillez… nous… , commença Haubert, incommodé.

— Veuillez nous suivre ! compléta Busc les yeux baissés.

— Nous vous suivons ! » répondit le renonciateur d’une voix monocorde.

De son pas lent et immuable, il s’avança entre les délégations stupéfaites, suivi des soldats désemparés par la décision de Lhortie. Xenon en avait conscience. Elle soufflait sur les braises de son propre bûcher. Qu’avait-elle derrière la tête pour s’en prendre à cette force inviolable ? En trois cent ans, les Capites avaient péniblement grappillé quelques places au Conseil de l’Enclave. Cinq sièges exactement, qui leur assuraient, dès lors, un afflux de nouvelles recrues, là où, en cent ans, Pentagua en avait obtenu trois.

Ces cinq sièges au conseil signifiaient cinq conseillers, désignant chacun une délégation missionnée pour embarquer dans une Arche différente et accueillir, pour le cas d’Apostasis la Morte, jusqu’à une soixantaine de nouveaux arrivants, sur les milliers qui parvenaient jusqu’ici chaque année. Devant ces chiffres vertigineux, le Présage 101 faisait pâle figure avec ses huit rescapés, deux par délégation présente à bord. Pourtant, l’enjeu s’avérait le même pour ce coucou archaïque que pour les Arches plus imposantes.

En touchant à une délégation, Lhortie s’attaquait à l’équilibre qui depuis deux millénaires impactait directement la démographie des villes, lesquelles attendaient, impatiente, d’offrir l’hospitalité à leurs futurs ressortissants. Avec cette action inconsidérée, le lieutenant transgressait par la même occasion l’immunité religieuse des renonciateurs. Deux entorses en une seule décision pouvant entraîner de multiples conséquences. Xenon préféra ne pas y songer. Il se raisonna, pensa à l’Enclave et à sa toute puissance. Il fallait lui faire confiance, croire en ce choix obscur, ordonné par cette seule représentante de l’autorité.

« C’est fini pour ce soir ! » assena-t-elle en direction des autres délégations.

Impuissants et éreintés, personne ne chercha à discuter. Xenon aurait voulu comprendre. Des dizaines de questions fusaient en tous sens. Il aurait voulu parler à Mobius de cette étrange odeur, mais tout le monde piquait du nez, restait campé dans ses retranchements, brûlé vif par les colères du lieutenant. Il les questionnerait, demain peut-être, après qu’ils se soient reposés, après une bonne nuit de sommeil comme en avaient besoin les peaux molles.

A l’autre bout du couloir, juste avant de monter les escaliers, le renonciateur se tourna vers eux. Les soldats qui l’accompagnaient se figèrent, le doigt sur la gâchette. Sa bouche couverte de cicatrices s’étira en un large rictus. Xenon n’en saisissait pas le sens, mais l’ambiance de mort qui en résulta l’atteignit lui aussi. Une onde grouillante naissait dans les tripes de chacun, une peur primitive et sauvage aux miasmes innommables.

Enfin, avant qu’il ne disparaisse, quelques mots rocailleux s’échappèrent.

« A bientôt Mobius Klein ! »

Tous se crispèrent. Les troupiers le pressèrent d’avancer.

 

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Lhortie, épuisée, referma la porte de sa cabine.

Toute la pression accumulée durant la journée s’envola, soufflée par le calme ambiant. Cette soudaine solitude lui rappelait à quel point cette course effrénée après la vie et son engouement pour l’armée n’était qu’une fuite, une échappatoire à la pensée. Durant toute cette journée, elle s’était sentie irritable, acariâtre et maladroite. Le cœur gros, elle s’approcha de sa couchette et entreprit de se défaire de son uniforme. Il l’étouffait. Elle délaça d’abord ses bottes. Les muscles de ses jambes se relâchèrent. Ses doutes et ses certitudes s’invitaient dans la sourde obscurité de sa chambre.

Et maintenant ? songea-t-elle.

Dès son arrivée dans ce nouveau monde, l’Enclave l’avait prise sous son aile, comme une centaine d’autres jeunes influençables qu’elle assimilait aux rangs des Cols Rouges chaque année. Alors âgée de vingt-deux ans, Lhortie, bien plus futée que les autres, avait facilement gravi les échelons en s’imposant une ligne de conduite exemplaire. Petit à petit, cette discipline s’était transformée en un besoin incommensurable de contrôle, en un besoin d’aller toujours plus loin et d’intégrer le commandement des Arches. Bien sûr, la sévérité qui rythmait sa nouvelle vie ne pouvait pas s’appliquer à tout le monde, mais là… C’était l’euphorie la plus totale… On lui avait réservé la crème de la crème, le haut du panier des délégations, les soldats les plus perspicaces et pour couronner le tout, un bâtiment de dernière génération. Avec cette bande d’incapables qui lui tournaient autour, ses colères s’avéraient incontrôlables. Et pourtant… pourtant, elle se devait d’être le dernier barrage face à la débâcle, le dernier pilier d’un toit croulant sous les fuites et les nids d’hirondelle.

Lhortie s’extirpa de son pantalon. La question s’éternisait.

Et maintenant ?

A sa connaissance, l’emprisonnement d’une délégation n’était pas sans précédent. Il y avait bien eu des cas. Quelques-uns. Des lieutenants avaient dû prendre les devants, régler des conflits avec des voyageurs malintentionnés, calmer les nouvelles recrues comme ce sappir le matin même. Mais, jamais ! Oh non, jamais, on avait osé toucher à un renonciateur. Cette exception, ce point précis pouvait tout changer.

En effet, en jetant son dévolu sur un représentant religieux, Lhortie risquait de créer un schisme au cœur même du bâtiment, une crevasse entre les troupiers de confessions différentes. Partout dans le nord-est de l’Enclave, la renonciation avait fait des émules. Une philosophie construite autour de trois religions principales, trois niveaux progressifs de fanatisme. Les Virgos pour la main, les Cors pour le cœur, les Capites pour la tête. Trois Apostasis, la Pure, la Placide et la Morte. Une seule loi, celle du renoncement. Ainsi, lorsqu’on abordait le sujet des plus sectaires d’entre eux, les Capites, tous les troupiers, qu’importe leur confession, préféraient se taire, car toucher aux prédicateurs renonciateurs constituait une atteinte aux racines même de leur croyance nihiliste. A elles seules, ces créatures symbolisaient la part de nous-mêmes que nous rejetions, le sel de notre peur la plus profonde.

Lhortie se souvint des paroles scandées par un missionnaire virgo.

« Renoncez, enfants des mondes inconnus! Renoncez à vos biens ! Renoncez à tout ce que vos mains ont touché ! S’il y a un Dieu quelque part, il se joue de nous ! S’il y a un Dieu quelque part, il n’est pas amour, mais aversion. Il n’est pas soutien mais abandon ! »

Lhortie soupira et  dégrafa sa brassière, dévoilant une poitrine discrète.

Saleté de renonciateur, songea-t-elle avant l’arrivée de l’écho inlassable.

Et maintenant ?

Qu’adviendrait-il du Présage si la moitié de ses hommes se rebellaient contre sa décision ? Comment gérer une telle situation ? Sa propre conviction pesait énormément dans la balance. Elle devait la transmettre à ses troupiers en gardant la tête haute, en affirmant sa vérité. Strax avait vu la scène. Il semblait sûr de lui. Elle le connaissait bien. L’homme intervenait souvent dans la limite de ses assignations, mais il ne mentait pas et lui restait fidèle. Puis, il y avait Foliot, son sous-lieutenant, l’élément clé de la communication. Un homme qui savait réunir les soldats sous le même étendard, un rassembleur maladroit mais efficace. Il n’y avait pas de doute possible quant à l’identité de l’agresseur. Chester ne pouvait plus en témoigner à l’heure actuelle, mais sa mort serait le ciment qui maintiendrait l’ordre à bord.

« Prévoir les honneurs lors d’un service spécial », murmura Lhortie.

La question muta, le futur à la porte de ses pensées.

Et après ?

Lorsque le Présage atteindrait Edydön, sa dernière étape, il lui faudrait répondre de ses actes devant ses supérieurs. Elle se préparait déjà au pire, sentait le piège se refermer sur elle, les années de dévouement tomber en poussière, sa carapace artificielle se fissurer. C’était sûrement ce que désirait la hiérarchie… qu’elle abandonne, qu’elle quitte les Cols Rouges une bonne fois pour toute. Elle tiendrait le coup.

Lhortie s’enfila dans les couvertures.

Sur sa table de nuit, un médaillon argenté reflétait la lueur de la lampe à huile. Elle repensa à son monde, à cet avant que les renonciateurs abhorraient, lorsqu’elle n’était encore qu’une jeune femme de vingt ans. Elle repensa au combat que les femmes y livraient, chaque jour, pour gagner leur droit à la liberté, à l’égalité. Elles qui bravaient les brimades et les coups pour briser doucement un régime patriarcal instauré depuis toujours. Ici, dans ces terres perdues, Lhortie avait cette horrible impression de replonger à l’âge de pierre. Elle ressentait ce besoin naître en elle, ce combat d’ailleurs qui lui donnait les forces d’affronter les soldats lubriques, de mépriser ses supérieurs au paternalisme détestable. Elle enviait les manticores, eux et leur culture égalitaire du sexe unique.

Son cœur s’emballait.

Faire taire les doutes et les questions.

Du bout des doigts, elle attrapa le médaillon.

Pour Alice Lhortie, lit-elle sur le revers. Puissiez-vous les retrouver un jour !

Elle l’ouvrit. A l’intérieur, un diptyque. Deux visages radieux d’enfants, dessinés avec une précision photographique. Elle les observa quelques minutes. Son carcan artificiel explosa. Elle sentit la légèreté de la vie dans leur sourire, un lien unique, chaud et douloureux à la fois. Ils étaient loin. Quelque part, au-delà du Voile qui entourait les mystères de cette nouvelle vie. Ils étaient loin. Très loin.

Ses forces l’abandonnaient. Sa main se referma sur le bijou. Pendue au mur, une horloge battait les secondes. La grande aiguille indiquait deux heures passées. La petite rôdait dans son sillage. Enfin, la sérénité.

Le sommeil l’emporta.


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