Chapitre 5

Haut-de-forme

Dans sa cabine, Mobius rêvait, inconscient.

Son esprit divaguait, captif d’une convalescence forcée. Au creux de ses songes, une bataille intérieure débuta, l’opposant à un ennemi invisible, terré dans les profondeurs de son être. Depuis plusieurs mois, il avait consciencieusement évité l’affrontement, diminuant de manière draconienne ses heures de sommeil. Mais aujourd’hui, à son paroxysme, cette fatigue accumulée avait eu raison de lui. Il en était convaincu. À cette occasion, l’autre rappliquerait au galop. De sa voix gutturale, il lui ferait se remémorer les pires horreurs, y mêlant frissons et maux de ventre. L’autre, c’était la Peur elle-même. Une peur insidieuse. Une angoisse sans visage dont on ne prononce le nom qu’à demi-mot, dont il est impossible de se dépêtrer. Personne ne le pouvait vraiment. Lorsqu’elle rampait sournoisement vers vous, il n’y avait plus qu’une chose à faire. La fuir. La fuir éternellement, jusqu’à ce que, fatalement, elle vous rattrape. Mobius le savait. Il suffisait que le temps suive son cours, que la corde se tende jusqu’au point de non retour, jusqu’à l’évanouissement. Là, seulement, son cerveau pouvait se reposer jusqu’au prochain combat face à lui-même, jusqu’à la prochaine défaite. C’était inéluctable.

A ce moment précis, lorsque la rupture s’opérait, lorsqu’il basculait dans la terreur, des souvenirs ressurgissaient. Il les revivait alors comme s’il redécouvrait chaque sentiment, chaque sensation. Tout y était si palpable, concentré en l’espace de quelques minutes. Tout s’y mélangeait, les cris, le sang, les battements de son coeur affolé, la sueur dégoulinant lentement le long de sa nuque.

Sous ses draps, Mobius se souvenait, à demi éveillé.

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Ce rêve, cette réminiscence infernale, commençait toujours une année auparavant, au coeur de la cité d’Apostasis la Morte. Mobius, sidéré, y contemplait les rues méticuleusement ordonnées dans l’humidité d’une épaisse brume matinale. Il sentait, sous ses pieds, la fraîcheur des pavés alors qu’il déambulait lentement, submergé par la hauteur vertigineuse des bâtisses. Impersonnels et gigantesques, ces édifices cubiques, taillés avec précision dans une roche noire et homogène, s’aggloméraient pour former un quadrillage parfait de ruelles étroites. Chaque mètre carré y était si propre, si froid, si sombre, dépouillé de tout symbole, de toute activité. Personne n’aurait pu croire une seule seconde que derrière ces murs dépourvus de porte et de fenêtre, des créatures s’organisaient pour survivre à leur quotidien. La ville s’apparentait à un vaste cimetière peuplé de sépulcres démesurés.

Mobius en restait bouche bée.

« Par là, lui ordonna une voix érayée et asexuée. »

Il n’était pas seul. Un vieillard boiteux et une fillette à la curiosité maladive l’accompagnaient, tous les trois guidés à travers la cité par une occulte créature aux allures monacales. Elle s’était présentée à eux quelques jours auparavant, alors qu’ils naviguaient, dans un engin volant archaïque, un monstre bedonnant de toile et d’acier.

Mobius s’en souvenait vaguement.

Il s’était réveillé, pieds et poings liés, complètement nu, dans une geôle mystérieuse. Il avait d’abord entendu cette terrible voix désincarnée, un murmure derrière une porte blindée. Puis elle lui était apparue, camouflée sous sa longue et ample bure noire, le visage à moitié recouvert. Elle s’était adressée à lui, prononçant des paroles insensées traitant de foi, d’oubli et de renonciation, sans jamais aborder la raison de sa captivité. Mobius n’avait rien retenu. Il s’était contenté d’opiner machinalement du chef, fixant cette bouche tordue, enfouie dans l’obscurité d’un large capuchon, fixant la pâleur de ce menton décharné, couvert de fines scarifications aux formes géométriques. Sans aucune animosité, la créature avait défait ses liens, l’invitant à revêtir une tenue similaire à la sienne. Mobius s’était exécuté. En s’habillant, il avait senti la langueur de son pouls, la lourdeur de ses gestes, une maladresse inhabituelle. Il avait eu cette impression d’appartenir à un rêve, de flotter sans se soucier des tenants et des aboutissants de la situation. Durant trois jours, Il n’avait posé aucune question. Il avait simplement fallu attendre, comme les deux autres, que le dirigeable les dépose près d’Apostasis la Morte.

« Encore une intersection, annonça leur guide.

‒ Y a vraiment personne dans les rues ! Constata tristement la fillette.

‒ Détrompez-vous, nous vivons tous ici !

‒ Oh ! Vous êtes beaucoup ?

‒ Nous sommes un seul ! »

La fillette s’extasia de cette réponse farfelue. Son visage s’éclairait d’une soudaine excitation. Derrière eux, le vieillard ricanait, affichant un sourire béat. Mobius le pensait fou. Il fronça les sourcils, sceptique.

« Où on va ? Continua naïvement la gamine.

‒ Vers l’Unification.

‒ Qu’est ce que c’est que l’humification ? »

La créature se contenta d’un silence.

« C’est plus drôle du tout ! Je veux me réveiller ! hurla la fillette. »

Rouge de colère, elle s’arrêta en croisant les bras. Son visage affichait une moue exagérément expressive. La créature l’ignora. Elle continua sa route, obligeant l’enfant à les rejoindre au pas de course.

« C’est vraiment pas drôle du tout ! marmona-t-elle résignée. »

Que pouvait-elle bien comprendre du haut de ses quelques années d’existence ? Ce n’était qu’une gamine. Lui-même, comment pouvait-il juger de la logique toute particulière de ce monde inconnu. Il ne suffisait pas de se pincer pour se réveiller, de crier très fort “Je veux rentrer chez moi”, non ! Ça ne marchait pas. Il avait déjà essayé. Ce rêve, n’en était pas un. Il s’agissait bien là de l’instant présent, d’une nouvelle réalité en quelque sorte, d’un monde à part, aussi tangible que le précédent.

« Peut-être pourriez vous nous en dire un peu plus ? essaya Mobius.

‒ Laissez nous simplement vous guider. »

Le vieillard gloussa à nouveau.

Se laisser guider ? Y avait-il une autre solution ? La fuite peut-être ? Entre ces bâtiments sinistres ? Vers la forêt insondable croisée à l’entrée de la ville ? Retourner près de la plate-forme d’arrimage, là où le dirigeable ne les attendait déjà plus ? Ici au moins, malgré une compagnie peu enviable, on ne les menaçait pas. Pas encore…

« Nous y voilà, dit la créature. »

Elle se tenait devant l’un des murs, identique trait pour trait à tout ceux qu’ils avaient croisés jusque là. Aucune inscription, aucune anfractuosité ne le différenciait des autres. Ils présentaient cette même texture, profondément obscure, infiniment lisse où la lumière, prise en otage, se perdait aveuglément. Le guide y déposa sa main livide et rachitique. A peine l’eut-il effleurée, que des lignes s’y dessinèrent, silencieusement, formant l’encadrement d’une large porte. La roche ainsi découpée, se détacha et glissa vers l’avant, dégageant l’entrée. La brume n’attendit personne. Elle s’insinua dans le couloir obscure qui se dévoilait devant leurs yeux écarquillés.

« Comment vous saviez qu’il y avait une porte ici ? demanda naïvement la fillette.

‒ Nous le savons, répondit leur guide. »

Le vieillard, amusé, frappait des mains. Mobius soupira. La créature quant à elle s’exprima à nouveau. Son ton habituellement impassible se fit solennel.

« Jeunes aspirants, votre Unification vous attend au bout de ce chemin. »

Sans un signe d’appéhension, l’enfant s’enfonça dans le couloir, suivie rapidement par le vieillard boiteux. Mobius hésita. Il sentait ses tripes lui intimer l’ordre de garder ses distances. Pourtant, non sans une grimace, il s’avança à son tour. Lorsqu’il passa le seuil, la lourde porte se referma.

Il n’y avait plus d’échappatoire.

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Progressivement, les ténèbres se diluèrent, jusqu’à ce que les aspirants et leur guide atteignent le centre du bâtiment. Là, enveloppés d’un silence ecclésiastique, ils s’extasièrent, muets, devant une majestueuse pièce circulaire à l’architecture bien plus travaillée que les façades extérieures aux décorations radicalement inexistantes. Cette opposition de style provoquait chez Mobius une inquiétante fascination. Pourquoi ces créatures en venaient-elles à se couper du monde de cette manière ? Voulaient-elles protéger la beauté mystique de leurs rites, de la même façon qu’elles s’effaçaient derrière leurs larges vêtements ?

« C’est… géant ! lança timidement la gamine. »

La spiritualité des lieux avait eu raison de sa fougue infantile. Sa voix étouffée raisonna sur les marbres obscures et les murs vierges, se perdant jusque derrière les écrasantes colonnes qui agrémentaient le pourtour. Aux yeux de Mobius, tout y apparaissait comme vide de sens. Pas une arabesque, pas une peinture ou même une sculpture ne venait entacher la sobriété des lieux. Pourtant, la froide splendeur qui en résultait forçait le respect.

Le vieillard toussota.

De fines particules flottaient dans l’air. Au centre, un brasero gigantesque crépitait silencieusement, laissant échapper son épaisse fumée grisâtre jusqu’à la voûte insaisissable. Chargées d’encens, les volutes s’étiraient dans les recoins les plus imperceptibles, saturant l’espace d’un capiteux et résineux parfum. Oppressantes, elles assombrissaient les lieux déjà enclins à l’obscurité. Depuis les coursives qui serpentaient, sur plusieurs étages, tout autour de la salle, des ombres observaient discrètement la scène. Dans le silence, on discernait leurs lointains chuchotements. Certainement d’autres créatures, pensa Mobius.

A mi-distance du brasier, leur guide s’arrêta. Ils firent de même.

« Capites, mes paires ! Nos enfants sont avec nous-mêmes, annonça la créature. »

Suite à ces mots, les murmures s’éteignirent les uns après les autres, donnant alors naissance à un chant lugubre et langoureux. D’abord nébuleuses, les paroles se firent lentement compréhensibles à mesure que les choeurs, curieux, se rapprochèrent. Mobius, crispé, sentait cette insidieuse litanie lui enserrer les viscères. Emprisonné par le rythme profondément lascif, il se laissa aller à l’union. L’encens entêtant aidait à la symbiose. Entre les couplets occultes, il entendit ce verset, répété avec insistance, cet antienne invitant à l’abandon.

« Renonce, Renie et Répudie.
Renonce, Renie et Répudie. »

Les chantres se présentèrent alors à eux, comme une myriade de créatures identiques, accoutrées de leur lourde bure noire. Ils se mouvaient paisiblement, se déversant dans la salle depuis les entrées latérales menant aux étages. Dans une harmonie magnétique, ils se positionnèrent en arc de cercle autour du brasero. Mobius n’en croyait pas ses yeux. La puissance de leur cohésion, la ressemblance exacerbée de leur voix monocorde, de leur taille, de leur corpulence,… Tout ce cérémoniel lui faisait froid dans le dos. Combien pouvait-il y en avoir ? Plusieurs centaines ? Un millier ?

Les chants entremêlés l’hypnotisaient, annihilaient toute résistance.

« Pourquoi sur ton sort t’apitoyer
T’abandonner, toi l’Envoyé
Saches que si le divin te réclame
Il n’en est plus un qui l’acclame

Renonce, Renie et Répudie.
Renonce, Renie et Répudie.

Compagnon, marche-t-il à tes côtés ?
Bienveillant, apaise-t-il tes nuits troublées ?
Non ! Car pour toujours fourvoyé, il a fui.
Loin de toi, l’Envoyé, infamie.

Renonce, Renie et Répudie.
Renonce, Renie et Répudie.

Maintenant, cette vie chimérique
Il est temps pour toi, l’Extatique
D’affronter, ta seul foi suffit
La foi en toi, la foi impie.

Renonce, Renie et Répudie.
Renonce, Renie et Répudie. »

Lorsque la dernière ombre fit son entrée, les chants se turent. Discrètement, leur guide fit signe aux trois aspirants de rester en place. Il se mêla alors à eux, passant soudainement incognito. La fillette n’osait plus dire un mot. Le vieillard tremblait d’excitation. Malgré le silence, Mobius entendait encore l’écho des sinistres cantiques marteler ses pensées.

« Bienvenue, aspirants ! Lança une voix discordante. Bienvenue dans les terres d’Apostasis la Morte, la plus glorieuse et décriée de toutes les Apostasis, demeure des Renonciateurs de Têtes, les Capites. »

La créature qui avait prononcé ses mots se détacha alors du groupe. Vêtements et carrure identiques à ses semblables. Même gestes lents et assurés. Même démarche fluide et contrôlée. Dans l’obscurité, personne n’aurait été capable de les différencier. Elle se plaça devant le brasero et y versa une poudre mystérieuse. Une fumée blanche s’éleva alors. Une vive odeur terreuse remplaça les volutes résineuses qui emplissaient les lieux. Les ombres alentours souhaitèrent ensemble la bienvenue, d’une seule et unique voix. Mobius sentit son coeur frémir. Il essaya de se concentrer sur le discours dont les intonations étaient très proche de celle de leur guide.

« Cette année,… continua la créature. »

Le timbre était pourtant légèrement plus clair, plus affirmé.

« …l’Enclave nous a apporté dix nouveaux aspirants. Vous êtes les derniers à pénétrer notre demeure, les derniers à pouvoir embrasser notre Vérité. La seule et l’unique. »

Ces paroles sonnaient faux. L’unique vérité ? Qu’est ce que la vérité pouvait bien avoir affaire avec ces lieux suintants de mysticisme ? Ce n’était qu’un postulat bourré d’obscurantisme.

« Avant toute chose, comme le souhaite l’Enclave pour ces nouveaux immigrants, nous allons réaliser votre Intronisation. Sachez seulement, qu’ici, contrairement aux autres organisations, peuplades ou colonies, nous vous laissons le choix. Accepter ou non l’enseignement de l’Enclave. Accepter ou non ce mensonge millénaire qu’elle inculque à toutes ses ouailles. »

Leur hôte ne s’arrêtait plus. La fillette et le vieillard semblaient hypnotisés par son éloquence. Mobius la jugeait inappropriée. Il jeta un oeil au dessus de son épaule. Derrière eux, la foule glissait lentement pour les encercler, formant une chaîne épaisse et compacte, un rempart oppressant contre toute tentative d’échappatoire.

Leur laissait-on le choix ? Vraiment ?

« Voilà donc ce que nous vous proposons, continua-t-elle. Ici, nous vous apporteront l’unicité dont vous avez besoin, la cohésion qui vous permettra de supporter ce que l’Enclave vous a fait subir. Ne vous a-t-elle pas extirpé de votre monde, de l’harmonie que vous connaissiez avant d’atteindre ces terres ? Nous, les Capites, nous vous accueillerons sans rejeter votre différence, sans rejeter qui vous êtes. Vous ferez parti de nous-même. »

Mobius n’arrivait pas à le croire sincère. Non seulement, cette créature se camouflait sous une bure qui la rendait méconnaissable, mais sa voix… sa voix qui plus est ne transmettait aucun sentiment. Elle alignait seulement des mots dépouillés d’impact sans l’intonation appropriée.

« Si vous décidez de nous rejoindre, cela ne sera pas chose facile. Il vous faudra renoncer à l’individualité de vos enveloppes, ces simulacres de tissus organiques et sacrilèges, renoncer à votre jugement et laisser la foi vous étreindre. Si vous décidez de nous rejoindre, vous serez l’égal de tous, vous deviendrez un Renonciateur de Tête, un Capite. Si vous rejoignez nos rang et notre idéologie, nous vous appellerons aspirant, adepte ou même ami, mais votre nom tombera dans l’oubli. Vous aurez alors littéralement le sentiment d’être unique, d’appartenir à une seule et même entité. »

Une ombre s’approcha. Elle lui tendit un calice scintillant.

« Si au contraire, vous voulez vous abreuver à la source du mensonge. »

Elle tendit le calice bien haut.

« Il vous suffira de boire ceci. L’eau de la Révélation. »

Était-ce si simple ?

« Que ceux qui veulent nous rejoindre, s’avancent d’un pas ! »

Le vieillard se déplaça vers l’avant. Mobius restait paralysé d’indécision.

« N’ayez craintes ! leur dit la créature en tendant vers eux ses doigts rachitiques. »

La fillette s’avança elle aussi.

« Laissez vous aller à l’apostasie. Abandonnez vos espoirs de retour, abandonnez vos anciens dieux, inutiles, indécents. Renoncez, simplement. »

Mobius ne bougea pas.

« Souvenez-vous de cette épreuve comme d’une renaissance. Ce voyage, obscure et froid, ce périple vers les profondeurs. Ce ne sont que vos premiers pas vers la révélation vraie, vers la renonciation. »

La créature invita alors la fillette et le vieillard à se diriger à l’arrière de la pièce. En partant, la gamine jeta un dernier regard à Mobius. La curiosité qui brillait dans ses yeux avait disparu, laissant place à la peur. Elle était trop jeune pour comprendre l’ampleur du fanatisme qui régnait ici, trop jeune pour se défendre. Pendant un instant, il voulut lui faire signe de rester, de s’accrocher. Mais il était déjà trop tard. Lorsqu’ils s’approchèrent, la foule les avala.

Mobius était maintenant seul face aux renonciateurs.

« Et vous, monsieur Klein. Est-ce vraiment votre choix ?

Constatant son immobilité, la créature s’était approchée de lui. Elle avait posé sa main translucide sur son épaule. C’était la première fois qu’on prononçait son nom. Comment pouvait-elle le connaître ?

« Je…, commença Mobius. »

Il n’osait pas refuser. Qu’allait-il devenir ? Etait-ce la peur qu’il l’empêchait de faire un pas ou bien une réelle envie d’affronter cet ordre, d’affronter leur frénésie.

« Je… vais m’abreuver du mensonge, dit-il en grimaçant ! »

L’assistance se figea.

« Hmmm… C’est bien ce que je pensais, dit la créature. »

Cette voix était si glaciale.

« Vous ne méritez pas une seconde d’attention. »

Mobius tremblait. Derrière lui, les ombres s’étaient rapprochées silencieusement, prêtes à l’empoigner.

« Conduisez celui-ci aux cellules d’accablement ! »

La foule fondit sur lui. Une masse d’oiseaux gouvernée par une pensée unique.

« Quoi ? Et le calice ? Hurla Mobius en jouant des coudes. »

La créature le renversa devant ses yeux. Il était vide.

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Sur le plancher de sa cabine, Mobius se réveilla, en sueur.

Son souvenir s’évaporait. Les détails lui échappaient à mesure qu’il comprenait que la réalité suivait paisiblement son cours, qu’elle avait repris ses droits. Rapidement, il ne resta qu’une trace brumeuse, celle de la peur, attendant, repue, de le tarauder à nouveau. Il se sentait pourtant soulagé d’avoir retrouvé cette éphémère sérénité.

Il se leva fébrilement et s’assit sur son lit.

Sa cabine lui apparut sans dessus dessous dans la pénombre du crépuscule. Ses angoisses lui faisaient vraiment perdre tous ses moyens pour qu’il en arrive à de telles extrémités. Avant tout ça, avant ces évènements inexplicables, on le complimentait pourtant pour sa minutie et son organisation. En une année, qu’était-il devenu, lui, le piètre étudiant d’anatomie, perdu au fond des hémicycles de son académie ? En une année, qu’avait-il accompli ?

Esclave de la fatalité, il avait atterri ici, de la même manière que tous les autres, que toutes ces créatures sorties de mondes plus ou moins semblables au sien. Il avait d’abord vogué dans ces dirigeables, pâles copies des appareils qu’on affectionnait sur sa terre originelle, celle qu’il croyait unique jusqu’à ce que l’Enclave le fasse prisonnier. Elle l’avait ensuite confié aux renonciateurs pour des motifs tout aussi obscurs que ceux pour lesquels on lui confiait, aujourd’hui, la garde d’un colosse qui avait bien failli mettre fin à la traversée.

Là bas, dans cette ville sans âme, dans les geôles d’Apostasis la Morte, on avait ignoré sa souffrance. On l’avait oublié, jusqu’à ce qu’aux portes du désespoir, on le relâche, on le laisse partir. Pourquoi ? Pourquoi l’Enclave s’était-elle acharnée à ce point sur lui ? Pourquoi les renonciateurs lui avait-il laissé une porte de sortie, la possibilité de contempler à nouveau le soleil, de vivre avec le traumatisme de sa captivité, avec la peur que ces créatures aux bures noires et sordides se rapproprient son corps et sa conscience. Mobius détestait l’Enclave pour l’avoir amené ici, pour l’avoir abandonné sans explications. Il détestait les renonciateurs pour leur culte agnostique, leur emprise immonde sur toutes ses âmes en peine. Il les détestait tous.

Il prit une grande respiration.

« Heureusement,… Baladrek est là pour moi. »

Le coeur lourd et l’esprit las, il se lança dans le rangement de sa cabine. Sa mission sur le dirigeable avait à peine commencé. Demain, il se chargerait d’accueillir son deuxième protégé. Dans trois jours, ils atteindraient sa ville adoptive.

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