Chapitre 4

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2,5-Diméthyl-Pyrazine referma son livre. Confortablement installé dans l’un des fauteuils du salon, il attendait son tour. La délégation de Baladrek venait de traverser les rideaux menant à la nacelle des nouveaux arrivants. Enfin seul, il déposa délicatement son élégant chapeau melon sur la table et laissa voguer ses pensées. Ce minuscule morceau de lui-même, cette masse inerte de feutre noir, scintillait par endroit. Les rayons du soleil que filtraient les hublots s’y réverbéraient, soulignant ses minces traces d’usure. Son fidèle couvre-chef, quelque peu défraîchi, n’avait pourtant pas perdu toute sa superbe. Le chitine en prenait grand soin, le rangeant tous les soirs dans sa boîte en carton. Il éprouvait envers lui un attachement qui dépassait l’entendement, un attachement qui le replongeait un an en arrière, lorsqu’on lui avait fait découvrir la civilisation, lorsque Pentagua, la cinquième colonie, l’avait accepté dans ses rangs. Depuis, il refusait de s’en séparer, redoutant par la même occasion de perdre une partie de lui-même, une partie de son histoire. Ce n’était pourtant qu’un objet sans âme, mais cet objet, il l’avait porté jour après jour, il l’avait chéri. L’abandonner pour la fade odeur de la nouveauté le répugnait. Un chapeau neuf ce n’était qu’un grand vide de sentiment, un manque total de repère, un mélange effrayant d’arômes étrangers, brouillés et aseptisés.

Le chitine huma l’air ambiant.

Contrairement aux vêtements qu’on lavait soigneusement pour en atténuer les émanations personnelles, le chapeau irradiait littéralement des phéromones de son propriétaire. Il en captait les doux effluves, comprenant instinctivement leurs significations invisibles aux yeux des peaux molles. Chaque parcelle du tissu sentait son nom.

Il ferma les yeux en soupirant.

« 2,5-Diméthyl-Pyrazine, murmura-t-il, cela fait longtemps que tu n’es plus. »

À présent, il était inutile de penser à lui en ces termes. Plus depuis son admission à Pentagua. La Gyne, sa nouvelle reine, l’avait rebaptisé Xenon-9834 lors de la cérémonie d’Intronisation. D’un langoureux baiser, elle avait pressé ses mandibules contre sa fine bouche. Honoré, il s’était laissé faire. Il avait senti son corps muter, ses cellules se battre puis doucement s’abandonner au changement, à la supériorité naturelle de l’influence royale. À travers cet échange de flux, elle lui avait transmis sa nouvelle marque, sa nouvelle peau. Elle avait noyé son identité dans une marée de phéromones divines, puis elle avait relâché son étreinte. C’etait à cet instant qu’il avait pu inhaler son nouveau nom, acidulé et pétillant, mêlé désormais à celui de sa reine, suave et mystique, imprégnant chaque partie de son corps, chaque recoin de sa cuticule. Elle lui avait par la suite ordonné d’accepter l’Enclave, d’accepter ce qu’elle offrait aux nouveaux arrivants. Il s’était alors agenouillé, sans discuter. Depuis, il louait sa grandeur, il l’appelait Gyne, fille de la déesse Pertama l’Unique, Reine de toutes les reines, Mère de toutes les mères, Génitrice de tous les chitines. Il aimait se remémorer ce moment ultime, cet instant magique, se laisser porter par les souvenirs, jusqu’au moment où les murmures lointains de la réalité le rappellent à l’ordre, l’extirpent de ses fragiles rêveries.

Le premier coup de feu retentit.

Xenon se figea de surprise. Le soldat Lestocq arrivait des étages, accompagné de deux autres troupiers. Il suait littéralement de peur. Une peur habilement contrôlée. dont on pouvait palper les nuances odorantes.

« Surtout… vous bougez pas ! » lui ordonna-t-il, fébrile.

Xenon, docile, ne discuta pas les ordres. Il attendit dans son fauteuil.

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Dix minutes plus tard, le calme l’emporta sur le tumulte. Mirador, l’un des troupiers de l’Enclave, entra dans le salon, traînant Mobius par les pieds. Il s’arrêta un instant, essoufflé. Il n’avait pas vraiment la carrure des autres soldats.

« Comment va-t-il ? demanda Xenon, inquiet.

— Il est juste un peu sonné. Par contre, c’est un vrai poids mort. »

    Il lâcha les jambes qui retombèrent lamentablement sur le sol, puis fixa Xenon, droit dans les yeux. Le chitine, perplexe, cherchait à comprendre cette attitude. Avait-il affaire à de la déception ? À de la fatigue peut-être ? L’analyse gestuelle qu’il effectuait consciemment dans chaque conversation lui demandait des efforts considérables. Plutôt de la déception, pensa-t-il à tord. Il faut compatir à la situation.

« Pauvre créature, souffla alors Xenon. »

    Mirador afficha une mine circonspecte.

« J’aurais bien besoin d’aide, demanda-t-il gentiment, les mains tendues vers le corps.

— Je cours vous chercher quelqu’un. »

Xenon se leva aussitôt, puis s’arrêta en plein mouvement. Le soldat plissa les yeux. Pendant quelques secondes, une étrange impression de flottement envahit la pièce.

« Je veux dire que j’aurais besoin que vous m’aidiez à le transporter, articula Mirador.

— Ah ! Oui ! J’arrive, bien sûr ! »

Xenon remuait exagérément les bras pour souligner son empressement. Le troupier laissa poindre un sourire discret.

« Merci ! dit-il poliment. J’avais peur d’être le seul à me soucier de lui. »

Contrairement aux peaux molles qui maîtrisaient instinctivement le langage non verbal, Xenon avait dû l’apprendre. Heureusement, la colonie de Pentagua prodiguait un enseignement spécial à tous les ressortissants chitines capables de convertir leurs crissements en paroles. Chacun d’eux rejoignait alors une caste parallèle à son assignation première, la caste des Parleurs. Les autres, les plus nombreux et les plus primitifs, se nommaient les Crisseurs. En 9 mois, Xenon avait maîtrisé les bases de ce nouveau langage si particulier, mais il confondait encore certains sentiments. Les différences culturelles de tous ses interlocuteurs ne lui facilitaient pas le travail. De la même manière qu’il devait les comprendre, il avait dû travailler sa posture pour éviter toute attitude immobile considérée comme hostile. Grâce à la souplesse de sa cuticule et à son visage proche de celui des humains, il créait l’illusion de la joie, de la colère et de la tristesse.

Le chitine se saisit des bras de Mobius.

Tous les deux traversèrent le rideau du salon qui menait à la nacelle des délégations, arpentèrent le couloir jusqu’à sa cabine et allongèrent l’inconscient sur son lit. Dans la pièce, une pagaille sans nom dictait ses lois. Des vêtements s’étalaient dans les coins. Une liasse de papiers écornés reposait sur la table de nuit. Mirador ne s’en soucia guère. Il tendit la main à Xenon en guise de remerciement. L’autre fit de même. Il connaissait ce geste très simple utilisé par les humains pour se saluer, se féliciter ou faire l’étalage de leur force. Chez les chitines, il existait des méthodes d’approche semblables qui s’articulaient autour des contacts et de l’échange de phéromones. Ainsi, avec quelques frottements, on saluait ses camarades, mais on ne se félicitait pas. Chacun jouait simplement son rôle. Il n’y avait aucun mérite à ça. Quant à la démonstration de force, qui finissait généralement dans le sang et la douleur,… elle était réservée aux seuls mâles de la colonie qui paradaient pour attirer les faveurs de leur reine.

Xenon s’assit sur le lit.

« Croyez-vous qu’il se réveillera bientôt ? dit-il.

— Je n’en sais fichtrement rien !

— Il faudrait que le médecin lui apporte un léger remontant.

— Il est occupé.

— Occupé ? »

Xenon leva ostensiblement les épaules pour souligner sa question.

« Avec le gars qui a tenté de s’échapper, précisa Mirador.

— Évidemment ! J’ai cru comprendre qu’il s’agissait d’un sappir, c’est bien ça ?

— Oui.

— Comment ont-ils pu se tromper aussi grossièrement ?

— Ils l’ont bêtement pris pour un humain à l’embarquement à mon avis. »

    Xenon ouvrit grand les yeux et la bouche, mimant l’étonnement.

« Mais… il paraît que la différence est flagrante, non ?

— Celui-ci ne leur ressemble vraiment pas. »

    Le chitine avait du mal à s’en rendre compte. De son point de vue, les sappirs, les véloces ou les görts, toutes ces races, étaient trop proches de l’homme pour qu’il prenne le temps de les différencier. Il cloisonnait les créatures intelligentes en quatre grandes familles : les chitines, tout en cuticule et en phéromones, les humains, de chair et d’os, les sauriens, de crocs et d’écailles et les cervidaes, de bois et de fourrure. Rien d’autre. Ainsi, la frontière qui séparait le sappir de l’homme lui apparaissait comme vaporeuse.

« Mais alors, comment avez-vous conclu qu’il s’agissait d’un sappir ? demanda Xenon.

— Vous savez, certains de leur os percent leur peau. C’est sûr qu’avec les vêtements, ça se voit moins, mais celui-là, quand on l’a embarqué, il était tout nu et tout neuf.

— Tout neuf ?

— Il n’avait pas d’excroissances, quoi ! Mais une fois qu’ils l’ont neutralisé, ils se sont aperçu qu’il avait la colonne vertébrale en sang. Ses os avait fini par percer, comme ça… en quatre heures de temps. Vous auriez vu le couloir ! Il a carrément arraché la porte de sa cabine. Une vraie brute. Du coup, le doc’ s’occupe de le garder sous sédatif jusqu’à ce qu’on le dépose à Baladrek. »

    Xenon restait figé de surprise, au point qu’il ne pensait même plus à l’exprimer à son interlocuteur. Sans réaction de sa part, Mirador continua.

« A mon avis, il doit être issu d’une génération ponctuelle, vous savez. Un peu comme vous. On vous l’a sûrement déjà dit, non ?

— Que je ne ressemble pas à mes congénères ? dit froidement Xenon. Je ne sais pas si c’est une chance ou une malédiction. »

    Il marqua une légère pause. Mirador se tut. Au vue de la moue qu’affichait son visage, son silence ne pouvait signifier qu’une seule chose. Rien à voir avec la compassion. Non. Il aurait baissé les yeux vers le sol. Là, il s’agissait de gène. Xenon en était conscient, lorsqu’il oubliait les mouvements et le ton approprié à ses réponses, la conversation pouvait rapidement tourner au désastre. Il préféra désamorcer la situation.

« Vous croyez que je peux aider en quoique ce soit ? »

    Il souriait.

« Oh ! Laissez-nous nous en occuper. On a ce qu’il faut pour. »

Mirador tapota son fusil et ses sacoches.

« Je ne comprends pas, dit Xenon.

— Je veux dire qu’on a l’équipement pour », souligna le troupier en roulant des yeux.

Il recula en indiquant la sortie à Xenon.

« Bon ! Je crois qu’il est temps de rejoindre le salon, dit-il. Votre tour arrive bientôt. »

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Et son tour arriva. À midi la cloche sonna.

Xenon sentit l’excitation envahir sa poitrine. Enfin, il pourrait lui aussi souhaiter la bienvenue aux nouveaux arrivants, il pourrait faire honneur à l’Enclave, qui chaque année encadrait les délégations, de la même manière que l’année précédente, elle avait encadré celui qui l’avait accueilli, lui, le pauvre chitine perdu, venu d’un horizon si lointain. Grâce à son organisation militaire, l’Enclave les accompagnait, elle leur montrait la marche à suivre pour recevoir convenablement ces nouvelles créatures, ces futurs ressortissants qu’on redirigeait plus ou moins arbitrairement vers les villes états, les coalitions et les colonies désireuses de sang neuf. Ainsi, régulièrement, on arrachait des individus à leur monde d’origine pour les regrouper là, dans cet espace, cet interstice où la vie grouillait secrètement. On appelait cet étrange rituel : Intronisation. Certains le considéraient comme abrupt, d’autres nécessaire, mais tous s’accordaient à en respecter la première étape, ce long voyage en ballon qui, à la manière d’un pèlerinage, attirait de multiples délégations jusqu’aux confins du monde, jusqu’aux terres enflammées des plaines de Kardia.

Xenon entendit les pas s’approcher.

Il allait enfin boucler la boucle, réaliser l’acte de dévouement pour lequel on l’avait conduit dans ce dirigeable. Il voyait cette étape comme la continuité de sa loyauté. Un moyen de se fondre un peu plus dans cette nouvelle réalité.

Il ferma les yeux.

« 2,5-Diméthyl-Pyrazine », murmura-t-il une dernière fois.

Avec le temps, il oublierait sa précédente identité, celle qu’on lui confia à sa naissance. Il oublierait le baiser de sa première Gyne, la douceur organisée des nourrices, les allées et venues incessantes des infatigables ouvrières, les dictées envoûtantes des phéroscribes crisseurs. Il oublierait les couloirs labyrinthiques dans lesquels il s’orientait aisément, les piliers de cire gravés qui soutenaient les plafonds millénaires, les caves regorgeant des toiles ancestrales tissées par les fileuses, contant l’histoire des guerres passées, l’histoire de Pertama l’Unique. Il oublierait les fumets des festins qu’on servaient dans les quartiers princiers, les poésies olfactives qu’il composait sans relâche, mêlant les fragrances et les phéromones pour séduire sa propre mère la reine. Il oublierait son rôle de prince, ainsi que tout le reste. Aujourd’hui, dans sa nouvelle colonie, sa place était différente, ni plus, ni moins importante, juste différente. Il en était ainsi. Les chitines avaient la place qu’on leur donnait, pour le bien de la colonie, pour le bien de la reine.

« Délégation de Pentagua, c’est à vous ! » lança le Lientenant Lhortie en faisant son entrée.

Xenon se leva, le coeur battant, et s’avança pour disparaître à son tour, derrière le rideau, à la rencontre de son destin.

 

steampunk3haut


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