Chapitre 27

 

Affalé contre le parapet au sommet du Titan, Zacharie se noyait dans la tourmente. Lorsque le ciel, sous le dictat d’une Lune Brisée, changea du bleu au rose, du rose au bleu, le jeune homme n’y prêta pas attention ; ses mains grattaient les mousses, les décortiquaient et en délogeaient d’autres. Elles cherchaient leurs propres repères dans la destruction.

Détruire. Tout détruire, sans remords, sans limitation ; tout détruire pour revenir quelques jours en arrière, quelque part, autre part ; tout détruire… et quand il ne resterait plus rien autour, quand les mousses ne suffiraient plus à étancher cette soif, les doigts s’attaqueraient au tissu déchiré de ce pantalon, aux brindilles dorées des lueurs de l’aube, ou même à cette femme, toute de gris vêtue, qui surveillait le jeune homme du coin de l’œil et dont les cheveux montés en chignon résistaient à la brise marine. Détruire. Il restait tant de choses à détruire avant d’en arriver là.

Dans un frisson, le torse de Zacharie se souleva ; il quitta son apnée mentale et reprit le contrôle de ses mains. La boule de mousse qu’il serrait glissa aussitôt entre ses cuisses. Lui releva la tête, hagard. Des gouttes noires tachetaient ses joues : le sang séché d’un inconnu. La soldate lui faisait face. Il la vit lui adresser un sourire et agiter ses lèvres. Sa voix le traversa. Machinalement, il opina du chef. L’autre, satisfaite, tourna les talons et s’éloigna dans les herbes hautes.

Que lui voulait-elle ? Que lui voulaient-ils tous ?

Quelques instants plus tôt, devant ses subordonnés, la jeune femme avait prononcé le mot protégé. Était-ce là leur manière de protéger : en enfermant, en ligotant, en droguant ? Zacharie serra la mâchoire. Il se sentait comme une marchandise en transite, un esclave choyé dont la valeur risquait de s’effondrer à tout moment et dont on se débarrasserait au plus offrant dès la première occasion. Il se savait leur chose : ignorant, démuni, soumis. Il se savait vulnérable. Et pourtant, ces gens n’en profitaient pas. Cette soldate semblait même le défendre, lui accorder une importance plus grande que celle qu’un poissonnier accorde à ses carcasses.

Qui croire ? Son cœur se gonfla de sentiments contradictoires.

Après l’accident, paralysé par le vide, le captif s’était laissé porter jusqu’à l’intérieur des tours où la jeune femme avait mené le débarquement d’une main de fer. Cette détermination lui rappelait les guerrières de son peuple. La soldate affichait la même force dans le regard – chevelure tressée et tatouages en moins -, mais aussi une part mystérieuse de douceur qui transparaissait dans l’attention portée à ses hommes. Ces derniers s’en remettaient docilement aux ordres. Et si pendant un temps, il avait semblé que l’épuisement les guiderait vers la révolte, ils s’étaient modérés sans rechigner, soulagés de ne pas se coltiner le poids du commandement.

Durant ces dernières heures passées avec eux et malgré l’épuisement, Zacharie avait évalué leur cohésion en vue d’une tentative d’évasion : contrairement à celle qui les commandait, ces hommes transpiraient le trop-plein d’incompétence – le trop-vide de courage – de ceux qu’on enrôle par la force. Le jeune homme les avait vus s’agiter comme un groupe d’enfants grimés en combattant, rassurés par l’aplomb que leur procure l’uniforme. Ainsi, il lui était apparu clairement qu’on avait projeté ces soldats dans des rôles qui ne leur convenaient pas, comme on projetait les aînés des familles vogueurs dans la guerre, comme il aurait dû y être projeté lui-même, avant sa fuite de Kelluva, avant qu’il ne rejoigne les côtes impies aux côtés de sa sœur, aux côtés d’Aliénor…

« Aliénor », murmura Zacharie ; sa respiration se figea.

Ce nom ne le quitta pas avant que son esprit ne vacille, envoûté par la berceuse sifflante que fredonnaient les câbles suspendus. L’une de ses mains, de nouveau autonome, s’enfouit alors sous l’humus à la recherche de mousse et, sans tarder, les images de l’avant-veille déferlèrent sur ses rétines voilées : celles de l’Océan, noir, profond, déchaîné ; celles de l’Avaleur de Monde, Niellä, le serpent cyclopéen ; celles de sa bouche béante que le jeune homme se figurait comme une porte d’entrée vers cette réalité ; celles des envoyés de Tuuli, ces oiseaux indomptables qui s’attaquèrent au vaisseau volant ; celles de sa course dans les couloirs de métal, accompagné du colosse et du blondinet ; celles de ces mêmes fugitifs, suspendus au-dessus du vide ; celles de leurs mains tendues, de leurs doigts écartés, de leurs yeux implorants ; celles de sa propre faiblesse, ce vertige qu’il ne savait affronter ; celles de leur chute, leur mort, là-bas, tout en bas…

Zacharie grimaça ; une douleur intenable lui déchira la poitrine.

Ses yeux retrouvèrent la vue du temps présent. Il était bien ici, assis dans l’herbe, les cheveux chahutés par la brise, la pierre glacée dans son dos, les rayons du soleil sur sa nuque. Il était bien ici, de chair et d’os.

Ce monde n’avait décidément rien d’un rêve.

À l’autre bout, Alice s’approcha du rebord et ancra sa main au parapet.

Depuis l’accident, une appréhension lui pourrissait l’esprit. Le Lieutenant avait survécu – comme d’autres -, mais lorsqu’elle avait tenté de trouver le sommeil, ses membres s’étaient mis à trembler sans raison. Impossible de dormir, impossible de réfléchir, impossible de rester allongée ; elle avait erré toute la nuit, de pièce en pièce, les poings serrés. Par trois fois, son cœur s’était enflammé de rage. Et par trois fois, elle avait maîtrisé le foyer en contemplant les gravures contenues dans son médaillon : ces deux visages poupins qui lui apportaient la paix – qu’importe les circonstances – et qui lui rappelaient que chaque fois qu’un obstacle se dressait sur sa route, elle le dépassait. Les dernières heures de la veille, puis les premières heures du jour, elle les avait vécues ainsi : son bijou dans la paume, ses pensées assaillies par un trouble lentement combattu. Désormais, elle allait y mettre un terme. Elle allait braver les hauteurs, éliminer ce tremblement qui vivait sous sa chair. La soldate en possédait la force. Et cette force la mena à gravir la bordure, à s’y tenir debout, face au vent qui lui balayait le visage.

En bas, les vagues se noyaient dans l’ombre de la tour. Le rugissement des bourrasques sur le métal couvrait le murmure de l’écume. Alice écarta les bras si largement qu’elle crut perdre l’équilibre. Son cœur cogna dans sa poitrine ; elle se sentit revivre. En affrontant les puissances éoliennes, elle reprenait confiance. Ses paupières se fermèrent. Durant un court instant, la jeune femme ne capta plus la voix crissante du Présage. Ses épaules se soulevèrent, légères. Puis, elle ouvrit les yeux et, dans le plus grand des calmes, descendit du muret.

Il était temps de retenter l’Appel.

Zacharie releva la tête ; un scintillement l’arrachait à son marasme. À l’opposé du plateau, paume tournée vers le ciel, la soldate rayonnait d’un halo verdoyant. La lueur inexplicable fusait dans tous les sens. Progressivement, elle avala la jeune femme, la végétation, l’horizon, à tel point que Zacharie dut porter un bras protecteur devant son visage. Puis, en l’espace d’une seconde, l’aura s’évanouit ; Lhortie avait refermé la main. Le jeune homme la vit s’approcher paisiblement. Elle laissa courir ses doigts sur les câbles tendus, repoussa les herbes hautes qui s’interposaient et vint s’adosser au muret, à un mètre de lui ; il la braquait toujours du regard.

« J’ai fini ce que j’avais à faire, lui indiqua Lhortie en se frottant les mains. Si vous en avez envie, je ne vois pas d’inconvénient à ce que vous restiez ici encore un peu, mais je ne peux pas vous laisser seul, vous comprenez ? »

L’autre soupira et se terra dans le silence.

« J’ai oublié votre nom », ajouta la soldate comme pour l’inviter à le lui donner.

Zacharie détourna la tête. À quoi s’attendait-elle ?

« Je ne suis pas venu ici pour discuter », souffla le protégé.

La jeune femme esquissa un mouvement de recul avant de lancer avec malice :

« Je croyais pourtant que ceci vous intriguait. »

Zacharie réfréna un coup d’œil. Malgré tout, il distingua à sa périphérie, un objet argenté, monté sur une chaînette. S’il s’agissait d’un bijou, il lui préférait les coquillages et les perles récoltés par son peuple. Puis, il fit mine de s’en moquer. Il serra les dents ; il voulait qu’elle s’en aille, qu’elle l’oublie. Mais lorsqu’un cliquetis lui titilla l’oreille, sa curiosité l’emporta sur son besoin de solitude.

« Vous voyez que ça vous intrigue », s’amusa le Lieutenant.

Tant bien que mal, le Vogueur maquilla son intérêt, mais ses lèvres le trahirent.

« Comment une si petite pierre… commença-t-il.

— Peut-elle briller autant ? continua Lhortie. Je ne le sais pas moi-même. »

Zacharie découvrit un médaillon à clapet, dont l’un des deux rabats abritait un double fond, camouflé derrière la gravure d’un enfant. Une gemme à l’état brut, pareille à une émeraude, y logeait. La soldate se pencha en avant, approcha le bijou, puis joua du poignet pour que la pierre diaphane miroite.

Le jeune homme l’observa, attentif. Lorsqu’il vit les doigts vigoureux du Lieutenant se crisper, ses yeux s’écarquillèrent ; une étincelle s’embrasait au cœur de la roche. Elle annonçait les prémices de la vague lumineuse aperçue quelques minutes plus tôt. Puis l’incandescence gagna du terrain jusqu’à imprégner la gemme dans son ensemble, pour enfin finir par s’éteindre ; Lhortie avait relâché la pression.

« C’est… J’ai jamais vu un truc pareil, bredouilla Zacharie.

— J’étais surprise aussi la première fois », avoua la soldate en se redressant.

Elle rangea son médaillon dans la poche intérieure de sa veste.

« Cette si petite pierre, comme vous dites… » ajouta-t-elle.

Son visage se durcit ; un poids pesait sur ses épaules.

« C’est notre unique chance de survie. »

Zacharie fronça les sourcils. Rien n’était plus cryptique.

« Vous voulez dire que cette lumière peut nous sauver ?

— Pas en tant que telle. C’est un signal qui attire un piaf jusqu’à moi. »

L’autre ne cilla pas cette fois. Il commençait à comprendre.

« C’est un oiseau messager lié à moi seule, précisa Lhortie.

— Un oiseau avec des ailes ? Un oiseau qui vole ?

— Hmm, oui », tâtonna la soldate.

Zacharie grimaça. Les animaux capables de dompter les vents le répugnaient. Il leur préférait, à mille lieues, les loups, les ours ou les salamandres géantes qui ne dépassaient jamais les rivages et qu’on observait volontiers depuis l’intérieur des mers. Les oiseaux transgressaient les limites imposées par le Soleil : la terre, la mer, les cieux ; les oiseaux côtoyaient Tuuli, ce dieu renié par les Vogueurs ; ils peuplaient les cauchemars des Hommes depuis qu’on les avait déclarés de mauvais augure, s’adonnaient au pillage, ne respectaient rien ni personne et, malgré tout, pour en avoir approchés plusieurs fois, pour en avoir chassé autour des zones de pêche, le jeune homme savait que les volatiles ne méritaient pas entièrement leur réputation, que les textes sombreurs – les textes sacrés – imprégnaient le papier, puis l’esprit, au point de tordre la réalité.

« Si ça peut nous sauver, lança-t-il avec dédain.

— En réalité, plus les heures passent et moins j’y crois. »

Une bourrasque secoua les herbes hautes ; la soldate frissonna.

« Mon piaf est hébergé à Egydön. Ce n’est pas si loin à vol d’oiseau : pas plus d’une demi-journée. Mais voilà ! C’est la troisième fois que je lance l’Appel depuis l’accident. Les deux premières tentatives ont échoué. J’ignore pourquoi.

— Ça vous arrive souvent ?

— Il y a très peu de ratés. Sans ça, on n’utiliserait pas ce moyen…

— Et qu’est-ce qui provoque ce peu de ratés ? »

Le Lieutenant serra les dents. Son torse se gonfla.

« Il arrive que l’oiseau soit intercepté… »

…ou qu’on l’empêche de quitter son colombier, songea Alice.

Elle soupira ; elle ne pouvait exclure de l’équation toutes les variables corrompues qu’elle soupçonnait introduites par ses supérieurs : l’Arche brinquebalante, des troupiers peu exigeants, le rapport erroné à propos du Sappir, une délégation instable connue par le Conseil pour sa peur maladive ; la liste n’en finissait pas.

Pendant cinq années, Alice avait sué sang et eau. En récompense, on l’avait placée au sommet d’une poudrière en espérant qu’une étincelle s’immisce. Mais la hiérarchie s’attendait-elle vraiment à une telle catastrophe ? Ce genre d’accident n’avait pas défrayé la chronique depuis des dizaines d’années et, même si certains groupuscules supportaient mal que l’Enclave s’occupe seule de l’Intronisation, ceux-ci ne se risquaient jamais à s’y attaquer de front. Les représailles auraient été terribles et implacables. Personne ne leur aurait pardonné de mettre en péril les nouveaux arrivants. Personne. Ceux qui osaient tuer l’Espoir dans l’œuf, ceux qui osaient défier ce nouvel équilibre méritaient le pire des châtiments. Le Lieutenant en avait pleinement conscience. Aussi savait-elle que si on les retrouvait vivants, les cadavres des délégations et de leurs protégés pourraient lui coûter la vie. L’Enclave ne s’arrêterait pas aux détails lors de ses enquêtes et, si coupable il devait y avoir par défaut, on choisirait de couper les têtes qui dépassent, la sienne, probablement celles de ses hommes. Manœuvrer pour survivre ne serait pas facile.

« Ne vous inquiétez pas », se rattrapa Lhortie.

Son cœur endolori tordait son sourire qui se voulait rassurant.

« Cet oiseau finira bien par arriver ! »

L’autre ne parut pas si convaincu par cette déclaration.

« Vous faites tout ça pour eux ? lança-t-il, sans détour.

— Pour qui ? Pour les troupiers ? »

En réponse, il pointa le torse du Lieutenant et précisa :

« Non, non, pour votre famille. »

Alice se figea de surprise. Qu’en savait-il ?

« Les dessins dans votre médaillon, ils vous ressemblent.

— Comment… ?

— Je suis sûr que vous les retrouverez bientôt. »

Ces mots résonnaient avec le message gravé à la surface du bijou.

Puissiez-vous les retrouver un jour !

La colère déforma le visage de la soldate.

Il se moque de moi ? grinça-t-elle.

En approchant de cet homme, elle avait baissé sa garde et voilà qu’il tentait de l’atteindre – de la déstabiliser sans doute. Alors, pour préparer sa riposte, elle gonfla ses poumons d’une profonde inspiration et laissa un calme contrôlé regagner ses pommettes. Lorsqu’elle reprit la parole, sa voix se fit rugueuse et grave :

« Je n’ai plus qu’une famille, déclama-t-elle, ce sont les Cols Rouges. »

L’autre détourna les yeux, gêné. L’une de ses mains disparut sous l’humus.

« Pardon. J’aurais pas du vous… vous demander ça », bafouilla-t-il.

Devant ces regrets maladroits, le cœur d’Alice se fissura un peu plus.

« C’est moi qui vous dois des excuses », souffla-t-elle, la gorge serrée.

Puis, elle bascula la tête en arrière, avant de s’attraper le front.

« Je ne peux pas vous en vouloir pour votre comportement ; cette perte de repères, nous l’avons tous éprouvée, et ces sentiments qui vous envahissent, nous les avons tous traversés. Ça nous hante, ça nous prend aux tripes. On pleure nos proches, on se rejoue nos souvenirs en boucle, on essaie de combler le trou que ça laisse dans la poitrine ; ça ne marche pas. Alors on espère, on espère, on espère. On se rend compte que ça ne sert à rien d’espérer, que ça ne mène nulle part, mais on continue – c’est stupide, mais on continue quand même.

« Il y en a qui renoncent, qui baissent les bras. Ils arrivent carrément à nous faire croire que ça leur passe au-dessus. Ils sont forts pour ça. Et il y en a qui montrent les dents, qui s’énervent à la moindre occasion. Moi, je suis persuadée qu’ils gardent tous une porte ouverte derrière leurs façades et qu’ils finissent toujours par craquer.

« On finit toujours par craquer… »

Quand la voix du Lieutenant s’éteignit dans le vent, le Présage prit la parole : la toile et les poutres tremblèrent un moment, puis les câbles tendus sifflèrent quelques notes, avant que toute la structure ne se taise. Depuis l’aurore, l’air s’était réchauffé et les rayons du soleil frappaient désormais de plein fouet la carcasse torturée. Alice prit le temps d’y observer les déchirures et les crevasses ; sa mâchoire se crispa.

La soldate se remémora qu’elle aussi, pendant sa première année, avait été de ceux qui se protègent derrière la fatalité, puis qu’au bout de cette même année, elle avait décidé d’abattre les façades, d’ouvrir la porte et de ne jamais la refermer.

Chacun de ses choix l’avait conduite à diriger une Arche – cette Arche. Chacun de ses combats durement gagnés n’avait servi qu’un seul désir : rejoindre les origines, fouler à nouveau les terres enflammées de Kardia, là où l’espoir pouvait renaître, là où le sien brûlait. Pour y parvenir, il lui avait fallu dresser de nouveaux murs, y poser des portes dérobées, mais surtout des fenêtres ouvertes pour que jamais son rêve ne s’étouffe, pour que toujours l’oxygène atteigne son foyer. Ainsi, le médaillon comme unique point d’ancrage, elle avait tout fait pour obtenir cette responsabilité qui incombe à ceux qui dirigent, celle qui offre une chance de s’installer aux premières loges, de découvrir, avant tous les autres, les nouveaux arrivants et d’y reconnaître – peut-être, sans doute, qui sait ? – deux visages radieux, deux visages d’enfant : les deux visages appuyés sur son cœur.

« Je vais vous laisser vous reposer », finit par annoncer Alice.

Le jeune homme attendait, silencieux, les yeux encore rivés au sol. Un frisson étreignit sa nuque piquée de taches de rousseur. Aussitôt, sa main vînt gratter la naissance de sa chevelure, sa peau rougit sous la pression, ses épaules s’avachirent ; la soldate ne put retenir un soupir. Elle savait qu’une bataille invisible se jouait dans ce corps affaibli. Elle savait que des questions sans réponse n’en finissaient plus de fleurir, de mûrir, puis de s’effondrer. Elle savait qu’il était temps de s’éloigner avant d’en dire trop, d’en dire plus, avant que le piège ne se referme, avant qu’elle ne souffre d’une quelconque sympathie envers celui qu’elle abandonnerait aux mains de Baladrek. Tout ça, elle le savait, mais lorsqu’elle entama sa retraite en direction des escaliers, la voix du Vogueur la cloua sur place :

« Attendez », avait-il lancé.

La jeune femme fit volte-face. L’autre la regardait fixement.

« Vous m’avez demandé mon nom… »

Péniblement, il se mit debout en s’appuyant au parapet.

« C’est Zacharie. Je m’appelle Zacharie. »

La soldate sentit sa respiration se susprendre. Il l’avait prise au dépourvu.

« Alice », s’empressa-t-elle de répondre.

Elle s’étonna de se laisser aller à tant de familiarités.

« Et vous, souffla-t-elle, vous m’avez demandé pour qui je fais tout ça… »

Elle s’approcha, une main sur la poitrine.

« C’est bien pour eux, pour mes enfants. »

Zacharie garda les lèvres closes ; ses mots se bousculaient pour ne pas quitter sa bouche. Les aveux du Lieutenant comblaient la vacuité des discours qu’on lui avait servis jusque-là : ceux du blondinet, ceux de son acolyte à la peau rigide ou même ceux des troupiers dont les comportements fuyants, parfois agressifs, ne facilitaient pas les choses. Seule cette Alice avait su balayer l’idée qu’on ne le vendrait pas au plus offrant, qu’il ne servirait pas d’esclave, qu’il était bien leur protégé et non leur prisonnier. Désormais, il en était convaincu, la soldate ferait tout pour les maintenir en vie – lui et tous les autres -, car il devinait ce qui l’animait vraiment. Il savait qu’elle garderait les yeux ancrés sur l’horizon jusqu’à son dernier souffle, que plier le genou lui était impossible. Il comprenait sa soif de défendre à tout prix ceux qui, sans son soutien, risquaient de souffrir mille maux.

Zacharie avait lui-même connu cet oppressant devoir qu’il avait d’abord considéré comme insurmontable. En élevant sa sœur loin des traditions et des dieux, en devenant un paria, un Vogueur maudit, un homme sans âge, il avait appris à s’y accommoder. Longtemps, il s’était demandé s’il oserait mentir, trahir, tuer pour elle ; quand l’occasion s’était présentée, pour elle – seulement pour elle -, il avait osé toutes ces choses improbables. Zacharie avait pris la place de leur père. Il avait accompagné Alinéor jusqu’à ses premiers mots, jusqu’à ses premiers pas. Il lui avait appris à manier l’épée, à se tenir bien droite, à fuir devant le danger. Et depuis qu’il avait passé tous ces moments à s’occuper d’un être vulnérable, à le nourrir de fruits et d’expériences, à le choyer, il reconnaissait la valeur et la force qu’insufflaient les enfants à ceux qui partageaient leur cœur. L’innocence poussait quiconque la préservait à déplacer des montagnes, à devenir adulte et à se surpasser.

« J’avais seize ans… » murmura soudain Alice, avant de se taire.

Elle s’était installée à proximité. Désormais, tous les deux se tenaient sur un pied d’égalité. Un vent chaud chatouillait leurs nuques dénudées et froissait leurs vêtements. Le Lieutenant sonda des yeux ses souvenirs, se frotta la mâchoire, puis s’étira le cou d’un roulement de tête pour que circulent les mots qu’elle s’apprêtait à prononcer ; son histoire, elle ne devait pas la raconter souvent.

« J’avais seize ans… quand je suis tombée enceinte.

— Pourquoi un ton si grave ? C’est l’âge idéal, non ? »

Un rictus amer se dessina sur le visage d’Alice.

« Là d’où je viens, on ne voit pas ça sous cet angle. Afficher ses désirs quand on est si jeune, et d’autant plus une femme, c’est risquer d’être considérée par la société, comme une… une fille facile – pour rester polie. »

L’autre n’était pas sûr de capter la nuance.

« Une fille facile ?

— C’est une fille qui… qui accepte les avances trop facilement.

— D’accord », écourta Zacharie qui ne voyait pas ce qu’il y avait de mal à ça.

Puis, il se gratta la tête en ajoutant :

« Mais du coup, vous ne risquez pas de manquer de bras ?

— Comment ça ?

— Plus vous attendez, moins nombreux seront les pêcheurs et les guerriers. »

Alice réfréna un sourire.

« Chez moi, on s’inquiète surtout d’en avoir trop.

— Alors qui va pêcher, qui va se battre ?

— Sûrement pas les enfants. On a des lois qui les protègent. »

Des lois qui les protègent ? Mais de quoi ? songea le jeune homme.

« Et la guerre, ajouta Alice, on peut dire qu’elle ne nous concerne plus. »

Zacharie se décomposa d’étonnement.

« Plus de guerre, marmonna-t-il. C’est ça qu’on appelle le bonheur ? »

La jeune femme écarquilla les yeux une seconde, avant que son expression de rudesse habituelle ne reprenne le dessus et se cristallise en un masque imperturbable.

« Oubliez ça », balaya-t-elle du revers de la main.

Les câbles d’amarrage appuyèrent ces propos d’un lent gémissement.

« Vous savez », commença soudain Zacharie.

Je comptais m’enfuir, songea-t-il, mais

« Cette discussion m’a fait du bien ! »

Ses lèvres tentèrent d’afficher sa reconnaissance, mais c’est un hurlement de surprise qui les défigura, un hurlement qui rejoignit celui de la jeune femme alors qu’un des liens qui retenait le Présage venait de rompre en sifflant. Sous leurs yeux ahuris, la lourde corde métallique s’envola comme une simple ficelle et s’étala dans l’herbe, à l’autre bout de la plateforme. Le ballon encaissa l’impulsion. Sa toile pétrie de déformations flottait toujours à quelques mètres au-dessus des deux humains. Elle tangua – dangereusement – au rythme d’un concerto de lourdes percussions et de grincements paresseux. Les visages tournés vers les cieux se couvrirent d’une grimace. Zacharie avait empoigné l’avant-bras d’Alice. Pas un instant, la jeune femme ne chercha à s’en libérer ; ses paupières grandes ouvertes lui demandaient déjà un effort considérable de concentration. Sous la limite visible du parapet, la nacelle en suspension s’agita à son tour. La taule se frotta au Titan, entraînant avec elle une nouvelle crispation : le protégé serra la mâchoire, le Lieutenant fit de même.

Enfin, l’Arche se stabilisa ; elle avait retrouvé son équilibre.

« Ne vous inquiétez pas », souffla la soldate.

Comme un appel à la réalité, l’autre la délivra de ses doigts.

« On a prévu des attaches supplémentaires au cas où. 

— Vous… vous avez bien fait…

— Cheeef ! » sonna soudain la voix d’un troupier.

L’homme déboula à toute allure de la cage d’escalier.

« Lestocq ? » s’étonna la soldate.

Elle s’avança d’un pas.

« Chef, chef, chef ! mitrailla un second.

— Mirador ? »

Les deux hommes ne s’arrêtèrent qu’une fois plantés devant leur supérieure. Les lèvres tremblantes, le veston débraillé, ils se plièrent de fatigue. La sueur perlait sur leurs fronts crasseux. Leurs gorges chuintaient – ils rassemblaient leurs souffles – et une profonde détresse voyagea depuis leurs traits contrits jusqu’au regard de leur Lieutenant ; la jeune femme redressa les épaules.

« Troupiers, reprenez-vous, bon sang ! s’agaça-t-elle.

— Ça… On… Ils… » déclama Mirador.

Lestocq, aphone, se tenait les côtes en grimaçant.

« Ça remonte, glapit le premier.

— On a couru comme des dé… comme des dé…

— Comme des dératés, enchaîna Mirador. Ils sont partout ! »

Lhortie se massa les tempes. Zacharie se raidit.

Ils sont partout, se répéta-t-il en pensée.

« Bordel, hurla soudain un troisième soldat qui s’extirpait des profondeurs.

Tous les visages se tournèrent vers l’inconnu à moitié défroqué.

« Bande de lécheurs de… » s’emporta-t-il, avant de presser ses dix doigts sur sa bouche ; la jeune femme le criblait de ses deux yeux noirs. Confus, le troupier grimaça et se dandina jusqu’à ses collègues, une main fichée sur sa ceinture – son pantalon tenait à peine sur ses hanches. Une fois arrivé à hauteur du jeune Mirador, il le gratifia d’un coup de poing à l’épaule dont il ne mesura ni la force ni l’affront. Le soldat pris pour cible vacilla sur ses jambes. Ses bras se dressèrent devant lui comme pour se protéger d’une chute inévitable, mais ses réflexes le sauvèrent avant qu’il ne bascule. Lorsqu’il retrouva son équilibre, son visage rougi de honte bafouilla une guirlande d’injures ravalées aussitôt. Lhortie se pinçait les lèvres.

« Strax, qu’est-ce que c’est que cet accoutrement ? »

Le concerné clapota du bec et moulina du poignet.

« Et votre arme, Mirador ?

— On… on allait y venir, s’empêtra-t-il.

— Alors, allez-y. Je n’attends que ça… qu’on m’explique ! »

L’impatience du Lieutenant provoqua quelques grognements.

« C’est… c’est de ça qu’il s’agit ? » les coupa Zacharie.

Il désigna du doigt le parapet où pointait désormais un curieux liseré d’algues mouvantes. Aussitôt, les regards balayèrent l’horizon et, malgré la beauté que le jeune homme attribuait à cette soudaine apparition, les visages des trois troupiers blêmirent. Leur révulsion confirma l’hypothèse du Vogueur : cette masse d’apparences inoffensives, qui ceignait l’entièreté du plateau, les avait conduits à la débâcle. Zacharie n’avait jamais rien vu de tel. Il savait les plantes capables de réactions défensives parfois étonnantes, il connaissait la force tranquille qui animait leur dessein de constante expansion, mais celles-ci dépassaient tout ce qu’il avait observé jusque-là. Elles enflaient à vue d’œil et progressaient en spasmes grinçants comme enflent et progressent les vagues à marée haute. Elles se chevauchaient, couche après couche. Elles rampaient. Le jeune homme les imaginait déverser leur fureur en un raz nauséabond et flasque, mais une rigidité inexpliquée galvanisait la structure. Subitement, leur conquête s’accéléra. De larges thalles membraneux se déployèrent pour atteindre une hauteur écrasante qui conduisit les algues à ne former qu’une unique et solide couronne au sommet du Titan : un rempart qui finit par stopper sa course lorsque les remous aériens ne lui laissèrent plus d’autre choix que de jouer la carte de la stabilité.

Ainsi, la population de bulbes et de laminaires imposait sa domination – l’union faisait leur force – et devant leur supériorité, Lhortie affichait un sang-froid maîtrisé que rien n’entamait, pas même l’affolement des soldats. Ceux-ci, agglutinés derrière elle, laissaient dépasser leurs trois têtes ahuries en éventail. Zacharie, quant à lui, se fascinait pour l’assaillant : sous l’action du soleil, les membranes diaphanes se chamarraient de dégradés émeraude ; sous les errances de Tuuli, elles se gonflaient comme des goitres où courrait un réseau de veines violines. Le jeune homme, paralysé par le spectacle, en omettait sa peur que l’aplomb du Lieutenant achevait d’éteindre complètement.

« Chef, chef ! », s’affola Lestocq.

Lhortie avait esquissé un pas en direction de leur nouvelle prison.

« Faut pas vous approcher ! Ils vont vous paralyser », ajouta Mirador.

Il s’agrippa au bras de sa supérieure ; elle s’arracha d’un coup sec.

« On sait même pas s’que c’est ! reprit le premier.

— On sait pas si ça suce les cerveaux, si ça digère, si ça tue », précisa Strax.

La jeune femme les fusilla du regard ; ils se dressèrent au garde-à-vous.

« Dites-moi… Qu’est-ce que vous voyez, là ? »

Elle avait soulevé la question le plus froidement du monde.

« Des algues, hésita Lestocq. Des algues prêtes à nous massacrer ?

— Un bon gros tas d’algues bien puant, ouais ! » affirma Strax.

Mirador triturait encore sa réponse du bout des lèvres.

« Je crois que ce sont…

— Je vous écoute ! »

Derrière eux, la cage d’escalier s’obstruait d’un amas verdâtre.

« Je dirais des… Hmm

— Oui ?

— Des Rodhons ? »

Le visage du Lieutenant scintilla ; Mirador écarquilla les yeux.

« C’est ça ? C’est bien ça ? » s’excita-t-il.

Strax lui posa une main sur l’épaule pour l’empêcher de sautiller.

« T’emportes pas, gamin ! On s’en fiche de savoir si c’est des algues, des courges ou des pissenlits. Le résultat sera tout pareil : elles vont nous bouffer par la racine. »

— C’est vrai ça, soupira Mirador. Ça change quoi de savoir, chef ?

Le visage du troupier s’était assombri.

« Ça nous laisse une marge de manœuvre », rétorqua-t-elle.

Les troupiers se décomposèrent devant la vacuité de son argumentaire.

« Une marge de manœuvre, répéta Mirador, mais… pour quoi faire ? »

Zacharie, qui n’était pas certain d’avoir compris tous les enjeux de la conversation, restait lui aussi dans l’expectative d’une réponse plus convaincante ; Lhortie se contenta de froncer les sourcils et de se diriger vers les créatures qui bouchaient la cage d’escalier. Cette fois-ci, personne ne s’interposa. Le poids des responsabilités soulevait le buste de la soldate. Il rythmait son pas, la poussait en avant, lui ôtait toute envie d’une quelconque reddition. Zacharie serra les dents ; il s’imaginait la jeune femme noyée dans un torrent d’émotions, mais qu’en savait-il ? Dans ce cœur hermétique, que se jouait-il ? Que ressentait Lhortie alors qu’elle approchait, qu’elle se plantait à un mètre de sa cible et que ses poumons se gonflaient de relents marécageux ? Cherchait-elle un peu de courage ? Voulait-elle imposer sa force ? La soldate semblait la seule ici à détenir les réponses, à pouvoir gérer la situation, à y distinguer une once d’espoir – une issue -, et à les persuader qu’elle pouvait tout surmonter. Mais le pouvait-elle vraiment ?

Zacharie sentit ses poils se hérisser ; au milieu des algues grouillantes, une protubérance réagissait à la présence du Lieutenant. Elle se dressait et composait un pantin végétal à taille humaine, un buste grotesque dépourvu de membre, une effigie imparfaite qui ne trompait personne. La soldate, sans frémir, observa la masse visqueuse se traîner dans sa direction, puis tous la virent se figer à portée de souffle. Les thalles levés tout autour en rempart s’agitèrent d’un tremblement, et comme pour répondre à celui-ci, l’éminence personnifiée sortie tout droit des entrailles du Titan déroula sur ses flancs deux appendices filiformes, deux bras tendus vers la jeune femme comme une invitation à attraper les bulbes qui lui servaient de doigts.

Devant une scène pareille, Zacharie n’osait plus cligner des yeux. Lestocq et Strax, de leur côté, se languissaient dans l’inaction en ruminant des plans douteux : cette chose difforme, c’était le cœur du problème, le machin à abattre. Pour sûr, c’était le point sensible, l’endroit à cogner en premier si on voulait que tout se ratatine et supplie en chialant, un peu comme le plus solide des hommes après un coup de pied mal placé. Heureusement, Mirador veillait au grain. Il ne semblait pas apprécier la tournure de la conversation et pour les empêcher d’agir, il essaya de calmer leurs ardeurs : pas question de provoquer quoi que ce soit qui mettrait en danger la jeune femme alors qu’elle se trouvait déjà en position de faiblesse.

Au moment précis où les deux autres se dégonflaient enfin, Zacharie aperçut le Lieutenant s’activer. Elle fouilla précautionneusement l’intérieur de sa veste, puis se prépara à empoigner le bras poisseux que lui tendait la créature. Pas de doute, la jeune femme venait de se saisir de son médaillon. Le Vogueur, lui, ne respirait plus. Il se concentra sur les gestes de la soldate qui approcha lentement ses doigts et les referma sur l’appendice. À peine la peau et l’algue entrèrent en contact que Lhortie, suivie du pantin vaseux, s’écroulèrent à genoux, comme vidée de toute vie.

Elle s’offre en sacrifice ? s’affola Zacharie.

« Vous… vous attendez quoi pour l’aider », lança-t-il.

Un pas en avant lui valut trois troupiers sur le dos.

« Toi, tu bouges pas, grogna Strax.

— Vous allez pas la laisser comme ça ?

— On va surtout lui faire confiance.

— On s’est mis d’accord là-dessus ! appuya Mirador.

— Alors t’avises pas de foutre la merde… »

Leur prison crépita dans le vent ; Zacharie se crispa. Il n’était plus sûr de rien.


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