Chapitre 26

« Bouge ton croupion, mon filou ! »

Strax leva la tête. Une forme rondouillarde s’adressait à lui dans la pénombre.

« Le Père t’attend pour décrotter l’cul des moutons !

— La Mère ? C’est vraiment toi ? » s’étonna le Col Rouge en se grattant la nuque.

Le jour filtrait à travers les planches d’une baraque.

« Qui qu’tu veux qu’je soit, mon filou ? T’reconnais même plus ta mimoune ? »

Difficile à dire. Cette chose en détenait néanmoins le langage.

« Qu’est-ce… que tu fous ici, la Mère ? s’étrangla Strax.

— J’viens t’botter l’derrière ! »

Allongé dans la paille, le troupier se frotta les paupières. Ses muscles engourdis lui arrachèrent des grimaces ; son visage imberbe, son corps juvénile, ses cheveux en bataille : il palpa l’ensemble comme s’il ne lui appartenait pas. Il était bien ici,  chez lui, pas ailleurs, pas là-bas dans cette tour sordide et humide qu’il ne pensait jamais quitter. Il observa ses mains à la lueur d’un rayon qui perçait la toiture comme pour s’assurer de son retour véritable : sa peau possédait la souplesse inattendue d’une lointaine jeunesse, celle des garçons de ferme qui piquent des roupillons à l’abri des regards plutôt que de s’user les paluches à travailler la terre. Sur ses phalanges, il ne vit pas un poil. Un duvet y siégeait à la place – ou peut-être était-ce l’inverse ? Peut-être était-ce les poils qui les remplaceraient plus tard, lorsqu’il serait adulte. Adulte ? Était-il vraiment possible de retourner le temps comme on retourne un sablier ? Et comment était-il au courant pour les poils, d’ailleurs ? Comment savait-il qu’ils pousseraient s’il était revenu chez lui, dans la ferme du Père ?

« Bon ! Qu’est-ce que tu ramones-là ? Tu m’suis, mon filou ? » éructa La Mère.

Elle ouvrit la porte qui libéra un océan de lumière éblouissante.

Strax ! Bouge ton croupion, entendit le Col Rouge.

« Lève-toi ! Et suis-moi ! » insista la forme rondouillarde.

Qu’est-ce t’attends, elles vont t’sucer le cerveau !

Mirador tirait sur le bras droit de Strax.

« Te sucer le cerveau ? T’y va pas un peu fort ? »

Lestocq tirait sur le bras gauche.

« Faut bien l’réveiller, ce gonze. Y a pas d’méthode douce qui tienne ! »

Tous les deux tentaient d’extraire leur camarade, empêtré jusqu’aux cuisses, des algues qui avaient envahi la pièce alors que les troupiers ronflaient encore. L’effluve charrié par les végétaux n’avait alerté personne : on s’était habitué à l’acidité qui stagnait dans le ballon du Présage et qui arrachait des larmes lorsqu’on y traînait trop, aux chaussures gorgées de transpiration qui se vautraient dans les dortoirs et imprégnaient la literie en l’espace d’une nuit, et même aux parfums, prévus pour dézinguer les odeurs d’aisselle, si puissants qu’ils changeaient l’air en pâté aromatisé girofle, jasmin, muguet. Ces algues mouvantes, c’était le rang au-dessus, l’étape d’après, la puanteur incarnée. Pourtant, elles n’avaient pas la force de réveiller un soldat entraîné à la sieste en tout lieu et en toute circonstance.

« Pas de méthode douce, pas de méthode douce… » objecta Mirador.

Il relâcha la traction pendant que Lestocq s’évertuait du contraire.

« Je crois que ça se saurait si les Rhodons suçaient des cerveaux.

— Mon gars, t’sais même pas si c’est des Rhodons, ces trucs.

— Ça y ressemble beaucoup quand même… »

Lestocq souffla par les narines ; ses côtes lui faisaient un mal de chien.

Autour d’eux, les algues progressaient toujours. Leur surface s’étendait au brasier, à deux des quatre murs – deux des trois sorties – et aux arquebuses entassées dans un coin. Des têtes, des mains, des bottes dépassaient par endroit, gigotaient pour certaines, entravées dans le magma grinçant de laminaires et de bulbes. Les prisonniers encore conscients de leur sort avaient perdu la voix ; un filet végétal leur recouvrait la bouche. Quelques minutes plus tôt, devant ce chaos innommable, Lestocq et Mirador, de retour du sommet, avaient entrepris de combattre la masse à coup de baïonnette. L’affaire s’était avérée si infructueuse que leurs armes s’étaient enchevêtrées avec le reste. Les deux troupiers n’y comprenaient plus rien. Ils en avaient vu des choses étranges depuis qu’ils avaient rejoint les rangs des Cols Rouges, mais un tas d’algues capable de se défendre en attirant une arquebuse dans ses replis visqueux, c’était une première. Même Mirador, ce je-sais-tout sur pattes, restait sceptique quant à l’attitude à adopter face à l’envahisseur.

Une chose était certaine : un simple contact vous paralysait.

« On devrait pas lui défaire la ceinture, ça pourrait aider ?

— T’veux vraiment qu’il s’retrouve sans culotte ?

— J’espère bien qu’il en garde une ! » rétorqua Mirador.

Lesocq le pressa d’agir ; l’autre ne se fit pas prier. Il inspira profondément, se pencha vers son camarade et fit sauter la boucle. Derrière eux, la menace rampante, trop occupée pour lui attraper les doigts, approchait leur unique chance de sortie.

« Bordel ! » s’emporta Lestocq.

Mirador s’électrisa.

« Maintenant, tire dessus avant qu’on calanche ! »

Aussitôt, l’effort boudina les deux visages. Lestocq serra la mâchoire à s’en scier la langue et Mirador plissa les yeux. Leurs semelles dérapaient sur la mousse humide, mais en se penchant en arrière, en y mettant tout leur poids – aussi léger soient-ils -, les deux hommes dégagèrent le corps de leur camarade dans un désagréable bruit de succion. Strax, pieds nus sur la dalle d’ébène, équarquilla les yeux aussi sec. Ses godasses, son falzar, ses clopes : il avait tout perdu. Pire encore, sa chemise pendante sous sa veste débraillée épargnait à peine sa nudité.

« T’avais vu juste, Mirador, s’amusa Lestocq. Y porte pas d’culotte. »

Strax s’empourpra de colère à défaut d’éprouver une gêne de circonstance.

« Qu’est-ce que vous me faites-là ? » hurla le troupier.

Il envoya quelques coups de coude pour se libérer de l’étreinte.

« J’étais bien, moi ! Y avait la Mère ! J’étais bien, bordel ! »

L’énervé fulminait à tel point qu’entre ses cuisses poilues, un bout de peau frétillait.

« Fais pas l’enfant, on te tire du pétrin ! lança Mirador qui détourna le regard.

— Ouais, tu te casses avec nous et tu jacasses pas !

— Pas moyen. J’retourne pioncer, moi !

— Tu… quoi ? » s’estomaquèrent les deux autres.

Une évidence les traversa soudain ; d’un commun accord, ils empoignèrent Strax et, avant qu’il n’esquisse l’ombre d’une dérobade, le traînèrent vers la sortie. Leur prisonnier s’évertua à les en empêcher en leur crachant un chapelet d’insultes, celui qu’il réservait aux fils de garces, aux bâtards en tout genre et aux fumiers qui lui cherchaient des noises. Une bonne partie de son répertoire y passa, puis sa voix s’éteignit lorsqu’il prit enfin conscience de la situation.

Alors, frappé de stupeur, il se laissa porter jusqu’à l’embrasure salvatrice.

« Merde, jura d’un coup Lestocq. Merde, merde, merde. »

De l’autre côté, un tapis verdâtre leur barrait la route.

« Cette fois… on est cuit », déglutit Mirador.

La végétation grouillante ondoyait à vue d’œil. Un souffle l’animait, la poussait à s’étendre toujours plus, à se multiplier peut-être – rien n’était moins sûr. À dire vrai, les troupiers préféraient ne pas y songer tant l’idée de finir leurs jours sous cette masse fétide leur entortillait les tripes : seraient-ils lentement dévorés, digérés, absorbés par l’envahisseur, ou se retrouveraient-ils captifs jusqu’à ce que la faim les achève pour de bon ? Les deux options leur arrachaient des frissons et, comme pour se rassurer, les trois Cols Rouges se collèrent cul à cul. Autour d’eux, les laminaires avaient progressé le long des parois. Ils s’attaquaient désormais aux fenêtres, mangeaient le bleu du ciel et étouffaient un à un les rayons qui traversaient leurs membranes translucides.

« Bordel, pesta Strax, on fait quoi ? On va plus rien y voir, si ça continue !

— Qu’est-ce qui t’chiffonne ? T’as le p’tit oiseau qui frissonne ?

— Du calme, vous deux ! » grogna Mirador.

Le jeune troupier se tenait les tempes pour accompagner sa réflexion.

« En fait, je crois bien qu’elles nous craignent, se risqua-t-il.

— Logique du tonnerre. Bravo. J’applaudis.

— Strax, laisse-le s’expliquer ! »

La lumière déclinait ; la fenêtre disparaissait de moitié.

« C’est tout bête ! reprit Mirador en ignorant les moqueries. Elles ont profité de notre inactivité pour prendre l’avantage et depuis elles ne montrent aucun signe d’agressivité : elles nous encerclent seulement. C’est quand même bizarre, non ?

— Ce qui est bizarre, lui retourna Strax, c’est ta façon de causer d’un tas de plantes croupies en voulant leur plaquer une conscience. Tu crois quand même pas qu’un chien-chien qui sourit, c’est un chien-chien qui te passe le bonjour ?

— C’est un cabot en rogne, ouais ! lança Lestocq.

— T’as pensé à la possibilité qu’elles nous calculent même pas ?

— Haaa ! » hurla soudain Mirador en s’écrasant contre ses camarades.

Cette fois, pas de doute, les algues s’allongeaient dans leur direction.

« Ma théorie s’effrite, je crois… souffla Strax.

— Je vous propose l’échappatoire tactique : on leur marche dessus.

— C’est une idée qu’elle est bonne, approuva Lestocq, déjà prêt à s’enfuir.

— Hé ho, les gars !

— Quoi ?

— J’vous signale que j’ai plus d’chaussures !

— Haaa ! » hurla de nouveau Mirador.

Le grincement des couches rampantes fit se presser les troupiers plus encore.

« Vos sacoches me piquent le cul, bordel !

— Rien à carrer !

— Mais oui ! carillonna Strax. Tes sacoches ! »

Une idée brûlait ses lèvres.

« Quoi, mes sacoches ? s’éberlua Lestocq.

— Sors-moi ta capsule la plus balèse !

— Dites, vous êtes au courant que les algues n’ont pas de poumons, hein ? »

Strax ignora Mirador et tendit la main.

« Lestocq, capsule ! »

Son camarade lui planta aussitôt une bille dans la paume.

« Gaffe, l’avertit ce dernier. Faut qu’elle cogne côté croix.

— Comme ça ?

— Vous m’écoutez pas, en fait… se résigna Mirador.

— La croix, précisa Lestocq, c’est la faiblesse du verre. »

Effectivement, on ne pouvait pas la manquer cette croix, peinte en rouge, juste à côté du chiffre huit qui annonçait le calibre. Strax la caressa du pouce, puis soupesa la capsule : elle lui parut plus imposante que dans ses souvenirs, alourdie des regards pressants que ses confrères posaient sur lui. Cette bille, il lui faudrait l’envoyer, là-haut, contre le plafond, avec force et précision pour que les gaz se répandent. À supposer qu’il ait une chance d’y arriver, il ne devait pas se rater. Et si les composés chimiques n’affectaient pas les plantes, comme se l’imaginait Mirador, les trois troupiers se payeraient le luxe d’un évanouissement quasi instantané, pour quelques heures ou pour l’éternité.

« Bouchez vos naseaux ! » assena Strax en amorçant son lancer.

Puis, la capsule quitta sa main pour s’envoler vers la voûte qu’elle affronta dans un choc retentissant. Le verre, la roche : aucun ne céda. Les six pupilles attentives se gorgèrent de dépit, observèrent le rebond, la chute inexorable vers la masse grouillante qui, sans surprise, l’engloutit tout de go.

« C’est… c’est maintenant qu’on se dit adieu ? » bredouilla Mirador.

Ses épaules tremblaient ; l’heure de la reddition approchait.

« Attends ! s’étonna Strax. Y a un truc pas net, là ! »

Le troupier pointa l’endroit précis où le projectile avait terminé sa course. La surface verdâtre s’y agitait de spasmes. Sous les couches, quelqu’un se débattait, tentait de se relever, mais le maillage resserrait son étreinte. Quand l’individu laissa échapper un grincement, les Cols Rouges frémirent : seul le cri d’un Chitine remuait ainsi les tripes. Mirador se réfugia derrière ses camarades ; deux mandibules venaient de percer l’envahisseur qui se froissa d’un seul tenant. En réponse à l’attaque, les extensions végétales convergèrent vers la source indomptée, et libérèrent au passage les vêtements que Strax s’empressa de récupérer.

La voie d’accès à la cage d’escalier se dégageait enfin.

« C’est l’occaz’ ! Faut qu’on détale ! envoya le soldat en enfilant son froc.

— Et on fait quoi du marmot chitineux ?

— Je… je vous déconseille de l’approcher… » intervint Mirador.

La scène qui se joua devant leurs yeux effarés les en persuada : la tête inséctoïde claquait, crissait, se démenait à s’en démettre la cuticule. La vague ne lui laissait aucun répit. Elle se rabattait, rampait, se rabattait encore, et bientôt, son nombre grandissant l’emporterait sur la vigueur de sa victime.

« Bon, assena Strax. J’crois bien qu’on va t’écouter cette fois.

— Ouais ! Un Chitine en furie, non merci !

— Pas envie qu’on me dégoupille le cervelet ! » clôtura me premier.

Mirador leur échangea un regard complice avant de tourner les talons.

Derrière eux, les fenêtres se paraient désormais d’un voile organique.


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