Chapitre 25

« Pourriez-vous ralentir le rythme ? proposa le docteur Luther.

— Bien sûr, mais vous ne capteriez plus mes modulations…

— J’ai une bonne ouïe – je l’exerce tous les jours. Alors, allez-y. »

Les minuscules mandibules contenues dans la gorge du Chitine bourdonnèrent.

« Vous tenez presque la note ! Fermez un peu la bouche pour voir ? »

Xenon joua sur la résonnance à grand renfort de contorsions labiales.

« Oh, voilà ! s’émeut le médecin. C’est la sonorité parfaite ! »

Envoûtées par les crissements, trois de ses mains projetaient leurs ombres sur les parois d’une pièce aveugle. Au sommet d’un empilement de caisses, il avait installé une lampe à huile. Les rayons orangés chassaient les premières lueurs du matin qui peinaient à filtrer depuis le chambranle. Xenon tentait encore de comprendre l’étrange rituel qui se préparait ici. Tout en sifflotant, le Manticore avait ôté le linceul du Capite, puis l’avait élégamment secoué pour recouvrir deux caisses. Quelques assiettes auraient suffi à transformer les lieux en cantine, mais c’est un corps fagoté de sa bure que Luther dressa en guise de porcelaine, et c’est une trousse pleine d’instruments tranchants qui remplaça les couverts.

« Très bien, très bien ! s’égaya le médecin. Nous pouvons commencer… »

Délicatement, il se pencha sur le Renonciateur, lui dégagea la tête de son capuchon, replia le tissu sous le crâne chauve et admira la dépouille avec une joie non dissimulée. Sourire crispé, frétillement des doigts, regard fixe sur l’objet convoité : le Manticore suintait l’excitation. Xenon, quant à lui, n’éprouvait aucun plaisir à jouer avec les morts. Néanmoins, l’intérêt pointait et il reconnaissait que celui qui gisait là méritait qu’on s’y attarde.

« Depuis l’accident, avoua le médecin, je n’ai plus qu’une obsession… »

Sa voix laissait échapper le flot de sa frustration.

« Percer ce secret que personne, à ma connaissance, n’a jamais pu percer… »

Le secret des Capites ? songea Xenon.

« Le secret des Capites », annonça Luther comme un écho.

Un large sourire fendillait son visage.

« Est-ce que vous vous rendez bien compte de ce que nous allons accomplir ? »

Le Chitine cessa ses bourdonnements pour lui répondre.

« Ce n’est pas mon domaine de prédilection, je dois dire… Expliquez-moi.

— D’accord, d’accord… frissonna le Manticore qui retenait ses ardeurs. Je ne me perdrai pas dans les détails : ce corps ne va pas se livrer sans mon intervention. »

Il laissa retomber ses bras comme pour les empêcher d’approcher du cadavre.

« Sachez d’abord que les Capites ne sont pas simplement une branche de la Renonciation, ils sont avant tout les racines de cette religion. Ils existent depuis un demi-millénaire – vous imaginez ? Et leurs dogmes n’ont pas évolué d’un pouce ! Par contre, ils ont inspiré des courants moins extrêmes qui n’ont pas tous résisté au temps et dont il ne reste, à ma connaissance, que les Cors et les Virgos. »

« C’est que, dans l’Enclave, la stabilité d’une idéologie ne tient pas à grand-chose. Les gens qui débarquent ne s’attendent pas à rencontrer une telle diversité de peuples, de coutumes et de mentalités. Le Conseil a beau tenter de les préserver, tous se heurtent à une nouveauté qui les bouleverse complètement. Ils sont obligés d’appréhender ce monde avec leurs ridicules limites et leurs connaissances dépassées. Pour les Chitines, le choc émotionnel est moindre. Vous rejoignez une Reine qui vous protège et vous créez un lien réel avec votre passé. Généralement, les Manticores arrivent, eux aussi, à prendre du recul : c’est une qualité innée que les êtres faibles prennent pour un manque d’empathie, alors que nous pensons seulement le monde dans une globalité plus large. Vous, les Chitines, vous vibrez lorsqu’on vous parle de votre colonie. Les Humains s’émeuvent à la seule mention du mot famille. Nous, les Manticores, c’est l’ensemble de notre race qui nous intéresse. Nous sommes, vous et moi, totalement inconscient de la souffrance qu’éprouvent les créatures qui n’ont pour seul objectif que la survie des liens qu’ils ont construits et qui se trouvent, dès lors, entièrement défaits. Eux, ils n’ont personne à part quelques visages qui leur rappellent à quoi ils ont appartenu. »

« Pour comprendre la Renonciation, il faut avoir conscience de tout ça. Il faut avoir conscience que ce monde est fragilisé par la multitude. Je dois dire qu’heureusement, la magie de la Langue Globale limite la casse. Des tensions subsistent – c’est certain. Des conflits ont plusieurs fois ravagé ces terres étrangères – c’est indéniable. Mais parce que nous sommes capables de nous comprendre, parce que la communication l’a emportée sur nos différences, nous avons pu empêcher les erreurs de se reproduire, nous avons pu construire un monde où nous cohabitons dans une paix relative et où deux pôles rassembleurs ont pu émerger d’un sac de nœuds culturel : l’Espoir et le Renoncement.

— Vous ne simplifiez pas un peu les choses ? intervint Xenon.

— Le monde n’a pas besoin de moi pour ça. Il les simplifie lui-même.

— Je ne vous suis pas. Les peuples s’attachent à d’autres croyances, pourtant !

— Des croyances qui leur sont propres, oui. Mais pas des croyances partagées. L’Espérance et la Renonciation sont les seules qui n’ont pas été importées, les seules qui rassemblent au-delà de qui vous êtes ou d’où vous venez. D’ailleurs, ce sont aussi les seules reconnues par l’Enclave puisqu’elles sont nées en son sein. Vous n’êtes pas sans savoir, alors que vous êtes très loin d’entacher l’équilibre précaire des relations diplomatiques, que votre amour pour Pertama l’Unique est considéré comme une mouvance cha-o-tique.

— Je trouve la dénomination tout à fait justifiée », affirma Xenon.

Luther leva les yeux au ciel.

« J’ai tendance à oublier à quel point vous débordez de bien-pensance…

— Vous voulez dire qu’il y aurait des façons de mal-penser ? » lança le Chitine.

À cette question, l’autre recula d’un pas.

« Vous me subjuguez, ironisa-t-il avant de reprendre sa logorrhée. Toujours est-il que le Conseil reste prudent, le Conseil reste neutre, il ne prend pas parti. Il veut éviter d’encourager une forme de communautarisme plutôt qu’une autre, encore moins si celle-ci nous vient de l’extérieur ; l’émergence d’idéologies augmente les risques de déstabiliser l’entente générale. Alors, naturellement, un équilibre se crée sur un besoin global de simplification. Comme je vous le disais, je ne simplifie pas les choses. Je crois très sincèrement que le monde s’en charge lui-même. Autrement, comment pourriez-vous expliquer que le Renoncement et l’Espoir captent l’attention des Humains comme des Sauriens, des Sappirs comme des Manticores ou même des Görts et des Véloces ? Toutes ces pauvres âmes torturées se tournent vers des voix qui leur déversent des réponses prémâchées d’une affligeante banalité. Elles veulent pouvoir s’intégrer, sociabiliser, continuer à prolonger leur vie sur des valeurs communes, faire front face à la multitude qui désagrège les relations. Et pour cela, elles sacrifient une part de leur passé en renonçant, ou elles le font revivre en espérant de toutes leurs forces… »

Luther s’interrompit soudain.

« Vous vous demandez pourquoi je m’écarte à ce point du sujet initial ?

— Non », assena Xenon.

Le Chitine écoutait sagement sans se poser la moindre question.

« J’imagine que vous allez y revenir !

— J’ai juste une fâcheuse tendance à parler beaucoup trop.

— Si c’est intéressant, ce n’est pas un problème. »

Le compliment électrisa le médecin qui s’empressa de continuer.

« Le plus fascinant dans tout ça – si on se penche un tant soit peu sur l’Histoire de la Renonciation – c’est que ce qui n’était d’abord qu’une secte d’illuminés s’est élevée en opposition aux croyances chaotiques manticores. Vous connaissez peut-être l’Homme aux Mille Visages, le Kilopsis ? C’est une représentation ancestrale qui symbolise l’attachement de mon peuple à la dissemblance et l’individualité. Il nous conduit à explorer toutes les facettes du vivant, à considérer notre enveloppe corporelle comme le terreau d’un millier d’autres, comme une étape de plus pour aider notre race à se transcender et – à travers un seul – atteindre une forme d’immortalité. Cette allégorie est inscrite dans nos tripes. Et à mon humble avis, les premiers Capites devaient en avoir cerné les limites puisqu’ils en ont grossièrement digéré le concept.

— C’est indéniable ! » ponctua le Chitine.

— D’ailleurs, continua Luther sans prêter la moindre attention à son interlocuteur, l’Espérance s’est aussi cristallisée symétriquement à la Renonciation, comme la copie en négatif d’une autre religion déjà bien pâle, une hybridation pétrie d’illusion et de déni. Vous le savez certainement, ses adeptes entretiennent un délire commun : l’espoir qu’un proche les rejoindra un jour tout en ayant pleinement conscience que l’Enclave n’a jamais enregistré une seule retrouvaille depuis sa création. Ces futilités me dépassent ; le temps d’une vie ne peut pas suffire à se croiser ici, c’est évident ! Il y a une infinité d’existences. Seules quelques unes semblent atteindre Daehra. Et plus d’un quart de celles qui nous parviennent chaque année sont en si mauvais état qu’on se débarrasse des corps dans les laves de Kardia. Alors, quelles sont les chances réelles ? Pas besoin de les calculer pour le deviner. Elles sont nulles. L’Espérance se nourrit d’irrationalité… »

Xenon afficha une moue circonspecte.

« Pourquoi cette tête d’enterrement ? l’interrogea Luther.

— Vous dépeignez l’Espérance comme un poison.

— Ceux qui la suivent se coupent de la réalité.

— Est-ce qu’au contraire ils ne la rendent pas juste plus douce ? »

Le médecin fronça les sourcils.

« Adoucir la réalité ? Autant mettre une cagoule à un pendu. »

Le Chitine ne réagit pas.

« C’est un trait d’humour, voyons, se défendit Luther.

— Vous faites de l’humour avec des sujets bien sérieux…

— Ne vous fourvoyez pas, ce n’est pas parce que je plaisante que je les prends à la légère. En tant que Manticore, j’éprouve même une immense satisfaction à savoir le Kylopsis comme étant à l’origine de ces deux courants. J’aurais pu éprouver de la déception. Ce n’est pas le cas. La chaîne de causalités qui a conduit les croyances de mon peuple à accoucher de ces deux autres me fascine réellement, mais il faut rester critique vis-à-vis des idéologies qui naissent dans la souffrance. »

Ses yeux se posèrent soudainement sur le cadavre.

« Et comment ne pas respecter ce corps qui recèle tant de secrets… »

Luther invita Xenon à suivre son regard ; le Chitine se pencha à son tour sur le Capite dont il contempla l’étrangeté pour la première fois. D’harmonieuses et fines scarifications courraient sur la peau blême. Neuf lignes griffaient chacune des joues. Quatre d’entre elles – deux de chaque côté – descendaient sous la mâchoire pour réapparaître sur un menton racorni. Les autres s’évanouissaient derrière la tête, puis filaient jusqu’au sommet où elles se rejoignaient pour former d’indéchiffrables inscriptions. Xenon n’en revenait pas. Si, deux jours auparavant, il n’avait pas croisé le Renonciateur dans les couloirs du Présage, il aurait pris celui qui gisait là pour une sculpture, tant les os du crâne en façonnaient les traits, tant les cicatrices semblaient profondes. Mais, la bizzarerie de ce visage ne s’arrêtait pas à sa maigreur morbide ou à ses scarifications. Un troisième élément ne manquait pas d’attirer l’attention : sur les paupières cousues, maquillées de noir, on avait peint deux yeux factices, deux iris figés et grotesques.

« Comment peuvent-ils y voir quelque chose ? laissa échapper la délégation.

— Bonne question. Je n’en ai pas la moindre idée !

— Vous croyiez qu’ils olfactent le monde avec des phéromones ?

— Ce serait très surprenant. »

Le médecin mouilla son pouce puis le fit rouler sur l’orbite du cadavre.

« Ça ne s’efface pas, constata-t-il. Sûrement un tatouage.

— Pourquoi tant d’esthétique s’ils ont décidé de renoncer à tout ?

— J’ai bien une théorie, mais il me faudrait un autre corps pour la valider.

— Dites toujours ? »

Luther se redressa en bombant le torse.

Six bras, c’est lourd à porter, songea Xenon. Il doit souffrir des cervicales.

Mais l’autre aimait surtout s’écouter parler.

« Ils gomment leurs individualités, expliqua-t-il, au profit de caractéristiques communes. Coudre, tatouer, scarifier : les Capites ne se cachant pas uniquement derrière une bure comme le font les Virgos ou les Cors. Ils portent leurs dogmes jusque dans leurs chairs. Et ce que nous pourrions confondre avec de l’esthétisme n’est rien d’autre que le Renoncement poussé à son paroxysme.

— Son paroxysme… » murmura Xenon, sceptique.

Le médecin caressait le front du gisant.

« Je crois qu’il est temps d’aller plus loin, vous ne trouvez pas ? »

Il s’impatientait.

« De toute façon, qui nous blâmera ? Nous sommes condamnés.

— Condamnés ? Les secours finiront bien par arriver », affirma Xenon.

Luther ne put retenir un inexplicable sourire.

« Au lieu d’essayer de me rassurer, vous ne voudriez pas chanter un peu ?

— Je… Oui. Bien sûr ! »

Aussitôt dit, aussitôt crissé. La délégation prenait son nouveau rôle très à cœur.

Luther, quant à lui, ferma les yeux déplia ses bras en étoiles. Le temps d’une profonde inspiration, il se délecta des vibrations qui emplissaient la pièce, puis se mit au travail. Alors que trois de ses mains libres jouaient des notes invisibles, les autres effeuillèrent la bure. Chaque mouvement d’envergure libéra de lourds effluves boisés qui se terraient dans les fibres. Malgré les odeurs désagréables, le premier vêtement fut ôté facilement. Une seconde couche se dévoila, nouée de nombreux lacets. Au prix de soupirs impatients, la carcasse apparut, mais une protection stoppa la progression : des bandelettes jaunâtres couvraient parfaitement l’épiderme. Elles épargnaient néanmoins les mains et le cou que de nouvelles scarifications habillaient. La veille, toutes ses épaisseurs n’avaient servi à rien ; une tache de sang révélait qu’une balle tirée à bout portant avait pu les traverser sans mal.

« Un rituel mortuaire ? Sur des êtres vivants ? » murmura le médecin.

Il recula d’un pas pour apprécier l’insignifiante dépouille dans son nid de tissu.

« Tout concorde, c’est à peine si cette fantaisie me surprend… »

En guise d’avis partagé, le Chitine se contenta de lever les sourcils.

« Passons aux choses sérieuses », s’enjoua l’autre.

Il avait dressé son scalpel comme il aurait dressé sa fourchette.

Veut-il goûter au Capite ? s’affola Xenon avant de se raviser.

Les yeux trop pétillants du docteur laissaient planer le doute quant à ses intentions, mais son regard en coin se chargeait d’écarter cette part d’ombre ; en bordure de paupières, des pattes-d’oie fleurissaient. Le Chitine y déchiffra une forme bénigne de malice. Il devenait alors évident que Luther, malgré ses débordements ubuesques, resterait professionnel dans son approche de la dissection.

Et il le fut jusqu’au bout…

Souplement, la lame caressa les bandelettes thoraciques. Le médecin connaissait la force suffisante, la force exacte à appliquer, celle qui libérait les liens sans jamais trancher la chair. Là où l’instrument chemina, le tissu se détendit, mais n’en perdit pas pour autant sa contenance ; le cocon épousait les formes de son propriétaire depuis si longtemps qu’il s’était imbibé de sueur, d’humeurs et de miasmes, figé comme une vieille croute. Xenon, intrigué, ne put réfréner une question d’ordre purement technique : comment les Capites parvenaient-ils à se soulager, affublés de pareils accoutrements ? Un espace plus souple dans l’entrejambe lui laissa présager d’une solution pratique qu’il évacua dès que Luther dégagea le torse de la dépouille.

« Regardez-moi ça », s’égaya le médecin.

Le Chitine s’arrêta de crisser.

« Qu’est-ce qu’il lui est arrivé ? s’inquiéta-t-il, les yeux écarquillés.

— Vous faites bien référence à l’état de sa peau, n’est-ce pas ? »

Xenon secoua la tête par l’affirmative.

« C’est l’effet abrasif du lin qui laisse de telles traces.

— Et les résidus brunâtres ? C’est du sang ?

— Non, non. Plutôt une sorte de pommade, j’imagine…

— Pour faire barrière avec le tissu ?

— Probablement. C’est que ça doit démanger pas mal là-dessous. »

Luther souriait. Xenon comprit qu’il plaisantait.

« Par contre, pointa le médecin, on retrouve le même type de scarifications.

— Neuf lignes de part et d’autre.

— Elles suivent les côtes, vous voyez.

— On ne vérifie pas si elles se rejoignent dans le dos ?

— Plus tard, plus tard. Continuons déjà à déballer tout ça. »

D’un clin d’œil, le médecin invita le bourdon à rejouer sa litanie, puis il s’occupa de libérer les membres encore prisonniers des bandelettes. Cette fois-ci, la tâche s’avéra plus ardue ; Luther grimaça à plusieurs reprises, la langue rangée au coin des lèvres. Sa lame avait rencontré des reliefs inhabituels en s’attaquant aux biceps. Il voulait à tout prix éviter de les abimer.

Devant un tel spectacle, Xenon sentit son cœur se serrer : l’être chétif et pâle, exposé sans pudeur dans ses plus légers atours, lui inspirait un mélange de pitié et d’horreur. Cette dépouille, il aurait voulu la réveiller, la tirer du cauchemar qui semblait la hanter. Mais le lent soulèvement thoracique que les Chitines attribuaient aux peaux molles avait disparu depuis bien longtemps. À travers cette absence, la délégation envisagea sa propre fragilité, celles de toutes les espèces réunies ici et ailleurs, qu’elles soient de peau, d’écailles ou de cuticule, qu’elles soient éprises de solitude extrême ou d’éternelle compagnie. Les Renonciateurs n’échappaient pas à ces lois naturelles. Ils avaient beau tenter de retenir la vie derrière des voiles insondables, elle finissait par s’échapper entre les mailles. Ne restait qu’un pantin voué à l’effondrement, une masse de moelle froide et immobile que le Manticore s’empressait d’extirper de son exuvie.

« J’aurais dû m’en douter, souffla Luther, lorsqu’il eut fini. Tout concorde ! »

Il s’essuya le front du revers de sa troisième main. Bien trop concentré sur la découpe, il n’avait pas remarqué que, depuis cinq bonnes minutes, le sifflement du vent avait remplacé le chant du Chitine. Ce dernier, médusé, cherchait à tisser des liens logiques entre ses savoirs et ses observations ; rien ne connectait. À vrai dire, Xenon ne s’y connaissait que très peu en anatomie. Il était néanmoins capable de déterminer que ce corps avait subi des transformations qui dépassaient les simples scarifications découvertes jusque-là. Le plus frappant dans tout ça – s’il oubliait qu’une large lézarde suturée lui souriait sous ce qu’il identifia comme étant le nombril – restait les épais bourrelets cicatriciels qui ceinturaient les bras comme les cuisses et, au mêmes niveaux, les tiges incrustées sous la peau, dont il n’expliquait ni le rôle ni l’origine.

« Tout concorde ? s’étonna la délégation. Tout concorde avec quoi ?

— Avec leurs besoins d’effacer ce qu’il leur reste d’individualité. »

Xenon mima l’incompréhension d’un habile soulevé de sourcils.

« Nous sommes face à un acte chirurgical maîtrisé, réagit Luther en pointant du doigt les membres mutilés. Je vous l’accorde, la propreté laisse un peu à désirer – la chair a tout bonnement emprisonné les broches en cicatrisant -, mais le reste est une pure réussite. Il s’agit d’une opération visant à allonger les humérus et les fémurs.

— Que… quoi ?

— Ce sont des os situés dans les bras et les jambes.

— Mais… Ce n’est pas figé, un os ? Un peu comme un caillou ?

— Est-ce que vous ne confondriez pas avec l’ossature des Sappirs ?

— Non… enfin, je ne crois pas. Il existe plusieurs sortes d’ossature ? »

Luther s’attrapa le front.

« On dirait bien que ce n’est pas votre domaine, souffla-t-il. Les os, qu’ils soient sappirs ou humains, manticores ou sauriens, sont des structures cellulaires vivantes qui grandissent et se solidifient tout au long de l’existence. Selon l’espèce, la densité diffère – la composition chimique aussi -, mais les os n’en restent pas moins des organes irrigués par les canaux sanguins ; ils vivent. Ce ne sont pas de simples minéraux. Alors que chez les Chitines, au contraire, le squelette est inerte, externe, immuable. Vous le sécrétez dès votre premier âge. Il devient votre carapace et vous le quittez volontiers pour un autre quand il se fait trop étroit.

— C’est vrai ! s’égaya Xenon en se souvenant avec nostalgie des mues qu’il avait laissées derrière lui pendant sa croissance. Je n’ai jamais envisagé nos différences sous cet angle. Mais en y réfléchissant bien, durant mon année à Pentagua, je n’ai pas observé ou entendu parler d’un seul squelette abandonné par un peau molle. »

Le médecin resta impassible devant tant de naïveté.

« Revenons-en à nos humérus et nos fémurs, je vous prie. »

Xenon secoua la tête. Luther continua sur sa lancée.

« Aviez-vous déjà remarqué que les Capites faisaient tous la même taille ?

— C’est seulement le second que je rencontre ; je n’avais rien remarqué du tout.

— Moi non plus ! Et pourtant, je les croise à chaque Intronisation. Leurs gestes uniformisés, leurs cordes vocales trafiquées, ce n’est que le sommet d’un iceberg dont personne n’avait connaissance avant nous. Ils ont beau s’oublier derrière une bure, je ne pensais pas qu’ils se remodelaient comme ça. J’en viens même à me demander comment une idéologie s’ancre aussi profondément dans un individu…

— Et à quel point leur consentement a été respecté », l’interrompit Xenon.

Agacé, Luther fit claquer sa langue contre son palais.

« Je n’attache aucun intérêt au consentement, assena-t-il. D’ailleurs, comment pouvez-vous y comprendre quoi que ce soit ? Votre peuple – plus que n’importe lequel – est soumis à un être unique qui décide de tout à sa place. »

Le Chitine voulut réagir…

C’est notre Mère à tous, songea-t-il, troublé.

…mais le Manticore enchaînait déjà.

« Lorsqu’on sait ce qui est bon pour quelqu’un, on peut s’abstenir de lui demander son avis. C’est ce que fait le Conseil ! Il sait ce qui est bon pour ceux qu’on ramène de la Griffe Noire. C’est aussi ce que font les Capites ! Ils savent ce qui est bon pour ceux qu’ils accueillent auprès d’eux. Même si leur morale ne s’accorde pas à la vôtre, elle a le bénéfice de ne jamais remettre en cause l’équilibre du monde. Le consentement et le devenir des nouveaux arrivants, l’Enclave s’en lave les mains. Et ce n’est pas cette jeune humaine aux membres mutilés qui vous dira le contraire ; ils lui ont ôté tout besoin de révolte… et même un peu plus. »

Luther souriait. Xenon s’était figé. Il ne respirait plus.

« Que vous arrive-t-il ? s’inquiéta le premier.

— Vous faites encore de l’humour… je ne vous comprends pas.

— Dites-vous que c’est ma façon d’exprimer mon malaise.

— Parce que vous éprouviez du malaise à l’instant ?

— Pas le moins du monde », frétilla le médecin.

Le Chitine étouffait sous les contradictions d’un tel échange, mais, comme une échappatoire à sa sensibilité, il laissa sa curiosité prendre le dessus. Il osa poser une dernière question et s’approcher toujours plus de la limite à ne pas dépasser.

« Comment savez-vous que… que c’est une jeune humaine ? »

En face de lui, Luther jubilait ; la délégation se pliait aux règles de son petit jeu.

« Pour être exact, il s’agit d’une enfant », précisa-t-il.

Une enfant, songea Xenon, horrifié.

Il se sentit reculer d’un pas. Il ne voulait pas participer à tout ça.

« J’ai évalué son âge en lui massant le crâne lorsque nous discutions tout à l’heure : les replis osseux sont caractéristiques. Je ne lui donne pas plus d’une dizaine d’années. Ça expliquerait pourquoi les Capites ont augmenté sa taille. Il se pourrait même qu’ils soient allés plus loin en cherchant à contrôler ses hormones. »

Sans ménagement, il glissa un doigt fouisseur dans l’une des narines du cadavre.

« Muqueuses endommagées. Ils ont percé la paroi nasale. »

Luther pétillait ; chaque hypothèse validée l’enorgueillait davantage.

« C’est une opération typique visant à empêcher la croissance. »

Xenon recula d’un pas supplémentaire. La porte lui semblait à des kilomètres.

« Par contre, vous me décevez, mon cher », grommela le médecin.

L’autre s’arrêta net. Qu’allait-on lui reprocher ?

« Vous êtes incapable de reconnaître une humaine ? »

Muet, Xenon roula des épaules ; il ne fallait pas attirer l’attention.

« Pourtant, c’est indiscutable, s’enflamma Luther. Regardez-moi ces bourrelets cicatriciels. Il n’y a qu’un humain pour en développer d’aussi proéminents. Quant à sa féminité, je peux vous la confirmer sans grandes difficultés, si vous voulez. »

Lorsque les mains du Manticore approchèrent la dépouille, Xenon avait disparu.

« Tant pis pour vous ! » hurla Luther.

La délégation avait rejoint la pièce adjacente où les mousses gonflées d’humidité s’imprégnaient des lueurs matinales. L’aurore rassurait le Chitine. Elle lui rappelait à quel point les ténèbres n’étaient pas éternelles, à quel point, malgré le déracinement qui impactait tous les nouveaux arrivants, il suffisait d’un peu de chaleur pour se revigorer, pour se sentir chez soi. Une fenêtre laissait entrer le jour naissant. Elle s’imposait comme un tableau esseulé, un tableau vivant où l’horizon rosé se fondait dans les flots. Xenon s’en approcha, mains tendues. Cette peinture naturelle le touchait profondément, mais ses doigts ne pouvaient s’y poser. Il aurait tant voulu les tremper dans l’eau ; se saisir d’un nuage ; retenir le soleil avant que la nuit tombe.

Un vent chaud et iodé lui fouettait le visage. Les bourrasques repoussaient l’inépuisable monologue du médecin, elles le contenaient dans ce cloaque obscur en compagnie du cadavre, et malgré leur puissance, quelques phrases couvraient encore la distance : les plus aiguës, les plus enthousiastes, celles qu’on attribuait plus volontiers à la folie qu’à la joie.

« Vous ne devinerez jamais… » s’enflammait Luther.

Xenon tenta de l’ignorer ; l’autre se cherchait toujours un public.

« C’est un cube. Et il vibre. Il vibre quand on le tient ! »

La délégation voulut jeter un œil – juste un minuscule coup d’œil.

« Je l’ai trouvé dans ses intestins, lança Luther, vous vous rendez compte ? »

À l’évocation des viscères, Xenon s’imagina l’enfant en charpie ; sa curiosité s’étouffa dans l’œuf. Pendant un instant, il lui sembla que le ciel s’assombrissait, que les paysages chatoyants se faisaient plus ternes, mais il comprit bien vite qu’il frôlait le malaise. La faim, les visions d’horreur, les délires du médecin lui montaient à la tête. Le Chitine reconnaissait cet attachement étranger que la majeure partie des créatures éprouvaient envers leur progéniture. Ce sentiment, il l’accueillait dans sa chair comme tous les Parleurs conditionnés à servir l’Enclave, comme tous ces diplomates à la sensibilité hybride, plus proches des peaux molles en substance que les peaux molles d’eux-mêmes. Des enfants – parfois des nourrissons -, il en arrivait très peu à la Griffe Noire. Dès lors, ceux qui s’avéraient viables constituaient une ressource inestimable aux yeux de leurs semblables. L’âge tendre avait la souplesse de l’or. On pouvait lui modeler l’esprit à volonté, le contraindre aux aléas de ce nouveau monde : il ne se brisait pas ; ils s’adaptaient toujours.

« Oooh ! » s’extasia soudain Luther.

Xenon frissonna comme frissonnent les Chitines : tout en immobilité.

« Ils lui ont ôté l’appareil génit… »

Avant que la phrase ne termine sa route, la délégation se boucha les oreilles.

En une fraction de seconde, l’apaisement s’installa. Xenon sentit la cuticule de sa paume grincer contre ses tempes, le vent ronronner dans l’interstice, ses muscles relâcher ses épaules : il avait trouvé l’isolement parfait. Bien sûr, il aurait pu partir, fuir cette pollution sonore, rejoindre l’étage supérieur et y dénicher de quoi calmer son estomac, mais la sérénité qui l’envahit alors le paralysa d’extase.

Oubliés le corps, le sang, les accidents ! À présent, le Chitine s’abîmait dans la contemplation du soleil ; l’astre avait rejoint une Lune Brisée et, pour rien au monde, Xenon ne voulait rater cet instant mirifique. Pour rien au monde, il ne voulait libérer l’étreinte de ses mains, l’étau qui maintenait ce rêve en place.

Le paysage s’offrait à lui sous un jour inédit : un voile magenta imprégnait les nuages. La mer, désormais insondable, réfléchissait les rayons rosés dans le creux de ses vagues et le ciel, plus sombre qu’à l’accoutumée, se morcelait derrière les tours d’ébène que l’on nommait Titan. En multipliant ces lignes artificielles, la perspective aspirait le regard. Tandis que les structures les plus lointaines se dressaient comme de ridicules roseaux, les plus proches, massives, empiétaient sur le panorama. Xenon, aux premières loges, se sentait gigantesque. Il n’y avait pas de point plus élevé à l’horizon – pas de point plus dégagé – et malgré l’interminable hauteur qui séparait le Chitine des flots, il ne pliait genoux.

Ces édifices, songea la délégation, qui a bien pu leur donner forme pareille ?

Les Titans demeurèrent silencieux. Le vent lui-même, et ce depuis des siècles et des siècles, n’avait pas su leur arracher une quelconque réponse. Impuissant, mais toujours obstiné, il affrontait ces géants sans jamais altérer l’aplomb aberrant de leurs architectures. Il se contentait d’y déverser sa vengeance à grand renfort de graines et de volatiles crasseux qui venaient y nicher. L’un d’eux, d’ailleurs, s’échappait d’une ouverture pour rejoindre la tour voisine. Les rois de la voltige ne craignaient vraiment rien ! Ils avaient transformé ces monuments stériles en un havre de paix, une manne qui pourrait s’accorder avec quelques estomacs grogneurs.

Face à Xenon, des oiseaux dormaient en rangs serrés à l’extrémité d’une traînée de guano. Un peu plus bas, des nids gigantesques obstruaient les fenêtres. Entre les brindilles tassées comme des berceaux, les locataires se partageaient des poissons fraîchement pêchés. Sous ces appartements, un hurluberlu roucoulait les plumes en éventail. Il se pavanait devant plus petites que lui, mais sa danse n’impressionnait personne. Les prétendantes eurent vite fait de prendre leur envol vers la cache d’un bestiau bâti comme il se doit.

Tiens donc ! remarqua la délégation.

Les bleus célestes exprimaient à nouveau leurs teintes premières, mais seule la mer interpela réellement le Chitine en exhibant une clarté qu’il ne lui connaissait pas. La veille, Xenon avait pu constater la présence d’algues vertes, agglutinées aux pieds des Titans – on ne pouvait pas les rater. Même, les troupiers les avaient mentionnées plusieurs fois. Ils leur attribuaient cette odeur nauséeuse qui remontait la cage d’escalier. Et voilà qu’à présent, il n’y avait plus rien. Pas une trace de verdure. Pas un vestige. Rien.

Que leur est-il arrivé ? songea Xenon en relâchant la pression sur ses tempes.

En contre-bas, des piaillements affolés attirèrent l’attention : le roucouleur, expert en génuflexions, secouait désormais les ailes comme pour se défendre d’un ennemi invisible. Mais, avant même que la délégation ne puisse apercevoir l’ombre d’un adversaire, l’oiseau avait disparu, happé à l’intérieur de la tour.

Quel étrange comportement…

Il ne fallut pas plus de dix secondes pour que d’autres cris résonnent : ils provenaient d’un nid, l’un de ceux de l’étage supérieur. Xenon, effaré, le vit basculer vers les flots. Le tas de brindilles fila en se désagrégeant, chahuté par les rafales qui le refoulaient contre la façade. Ses locataires, pris au dépourvu, bataillèrent pour s’extraire. Lorsque l’ensemble s’écrasa sur les vagues, les oiseaux, sains et saufs, avaient rejoint la voie des airs. Là où ils nichaient quelques instants plus tôt, Xenon aperçut un mouvement furtif.

Le temps de plisser les paupières, il n’y avait plus personne.

L’air s’enivra d’une fragrance saumâtre et, juste en face, les derniers volatiles encore ensommeillés se dressèrent d’un seul tenant. Leurs têtes, montées sur ressorts, révélaient la présence d’un danger immédiat. Le roucouleur, le nid, les oiseaux endormis : la chose qui remontait lentement la tour voisine en voulait à ses occupants et, même si plusieurs centaines de mètres séparaient Xenon du fauteur de trouble, cette fois-ci, il ne raterait pas l’occasion de le prendre la main dans le sac ; l’angle de vue était bien trop parfait.

Quand le plus vif des animaux sauta de son perchoir, toute sa clique le suivit dans une explosion de plumes et de battements d’ailes. En l’espace d’une seconde, le Titan se vida de ses habitants. Xenon se pencha en avant. Il voulait voir – absolument voir – celui ou celle, ce qui ou ce quoi, qui transformait la foule en une nuée fuyante. Et il la vit… dressée dans l’encadrement, cette créature informe, cet amalgame visqueux de filaments et de lames végétales, cette masse rugueuse qui ne possédait ni l’ombre d’un visage ni l’ébauche d’un membre, et qui pourtant, semblait braquer ses yeux sur lui. Sidéré, le Chitine frémit comme frémissent les Chitines : tout en immobilité.

Désormais, il les voyait toutes… Non pas à cette seule fenêtre, mais aussi penchées à toutes les autres. Et lorsqu’un cri de surprise s’échappa de sa bouche, il devina leur intérêt soudain au léger mouvement qui les électrisa. Elles s’avancèrent vers lui, à la limite du vide. Puis il lui sembla qu’elles battaient en retraite, hésitantes, qu’elles tanguaient, appréciaient la distance.

Derrière lui, la voix étouffée du médecin le tira de sa catatonie.

« Qui a éteint la lumière ? » s’étonnait naïvement Luther.

Xenon fit volte-face : une épaisse couche de ces algues ondoyantes occultait l’entrée de la pièce adjacente. Fébrile, le Chitine esquissa un sourire anguleux. Il espérait que sa mimique fasse mouche, qu’elle soit le prélude d’une négociation fructueuse, la naissance d’une confiance partagée. Mais la créature qui se tenait là ne semblait ni au fait des us et coutumes de l’Enclave ni adepte des règles de bonnes conduites : son unique réponse fut de s’abattre sur lui.


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