Chapitre 23 – Partie 1

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Lorsque Xenon sortit de sa torpeur, les braises du feu de fortune rougissaient encore, attisées par la caresse d’une brise nocturne. Dans la pénombre, le Chitine remonta ses lunettes d’apparat. L’un des verres affichait une fissure gênante ; il replia soigneusement les branches et rangea l’ensemble dans la poche intérieure de son veston qu’il épousseta vivement. Le moindre de ses vêtements avait souffert. Ses souliers gardaient les marques de sa précipitation. Son pantalon, déchiré par endroit, laissait apparaître l’articulation grossière de ses genoux, tandis qu’une huile noire tachait sa chemise plus claire.

Pendant un instant, Xenon espéra trouver des changes dans l’une de ses valises, mais il se souvint qu’elles reposaient au fin fond du Présage 101, là où son chapeau melon et son précieux compendium leur tenaient compagnie. Quelle déception… L’accident l’avait dépossédé. Son fidèle couvre-chef lui manquait terriblement et l’absence de l’ouvrage confié par les phéroscribes l’excluait des prochaines étapes de son apprentissage. Le Chitine se raisonna : pourquoi songeait-il à ces futilités en de pareilles circonstances ? Il y avait bien d’autres priorités : sa propre vie, celle de son protégé, celle de tout l’équipage.

Dérangé par l’angle du mur qui lui tordait la cuticule, il se redressa. 2,6-Dyméthylpipéridine émergea à son tour ; il le collait un peu trop. En silence, les phéromones du Mantide réclamèrent une dose de substance royale. La délégation lui refusa d’un crissement. Les regrets abondèrent aussitôt jusqu’à ses narines. Ils se marièrent à la sueur des troupiers dont les ronflements se répondaient sur les parois d’ébène. L’ensemble odorant ondulait sur une nappe estivale plus agréable qui annonce l’arrivée du soleil. Sa légèrté invitait les deux insectes à quitter un sommeil de huit longues heures, un sommeil artificiel qui révélait leurs difficultés à affronter la tourmente.

« J’ai besoin d’Elle », crissa le plus jeune.

Xenon chercha à éviter l’appel désespéré.

« J’ai besoin d’Elle. Donnez en moi ! »

Il se concentra sur des notes olfactives apaisantes.

« Juste une dernière fois »

La délégation répéta son refus. Il s’en voulait d’avoir démesurément employé les fioles pour canaliser leurs émotions, d’avoir simulé des rêveries qui les avaient détournés du reste des survivants. C’était un aveu de faiblesse indéniable, alors qu’il se devait de représenter sa Gyne bien-aimée, d’être – dans la mesure du possible – le prolongement de sa volonté et d’émettre en son nom. La catastrophe l’avait fragilisé, tout comme elle avait fragilisé 2,6 : ce dernier restait un Chitine primitif qui, sans le contrôle phéromonal adéquat, pouvait commettre l’irréparable, attaquer l’équipage, mettre fin à ses jours. Xenon n’avait pas eu d’autre choix que de s’en remettre au pouvoir royal, condensé dans ces fioles pour les situations d’urgence, pas d’autre choix que de laisser les effluves flatter ses narines…

Et quels effluves !

Il avait eu la main lourde en aspergeant de substances les antennes du nouvel arrivant et en aspirant une bouffée pour se calmer lui-même. L’expérience s’était avérée plus grisante que dans ses souvenirs. Elle les avait coupés du monde pour les emmitoufler d’une dimension voluptueuse, un ailleurs psychique où leurs esprits tanguaient, enivrés, où leur vision se baignait dans l’éther.

En gardant les yeux ouverts, les mouvements codés des peaux molles perdaient en signification et se découpaient au ralenti. Les bouches articulaient lentement – si lentement – qu’on comprenait les mots qui s’en échappaient avant qu’elles finissent de gesticuler. En fermant les paupières, chaque sens sollicité par les phéromones apportait son lot d’informations simulées. On assistait à un fabuleux spectacle où le temps s’écoulait en boucle, se détricotait, s’étirait. On y vivait l’éternelle routine d’un débarquement à Pentagua, l’éternelle allégresse, l’éternel triomphe.

La scène débutait à l’intérieur d’un dirigeable quelconque, face à un hublot intact. Dans cette version de l’histoire, les claques-silex ne se jetaient pas contre les vitres, ils voletaient gaiement aux côtés du monstre de toile qui fendait les nuages et qui amorçait sa descente. L’ombre oblongue du ballon courait sur les forêts de pins, s’étalait sur les lacs étincelants, se brisait dans les rapides et les torrents, escaladait les reliefs rocheux qui écartaient les cimes et balafraient d’ocre la frondaison foisonnante. Quelques sémaphores étendaient leurs bras métalliques. Ils jalonnaient le chemin escarpé menant à la civilisation. À mesure qu’on approchait du sol, on devinait les routes sous les branchages. Leurs tracés plus clairs sinuaient dans les pentes abruptes, couvraient de longues distances en ligne droite, côtoyaient les cultures en étages qui apportaient de nouvelles couleurs aux infinies nuances de vert. L’horizon s’auréolait d’un voile mystique : l’influence de la Gyne.

L’arrivée s’annonçait imminente.

Apparaissaient alors, au cœur de l’écrin végétal, les premières chaumières, revêtues de pierre brute, de briques rouges et de poutres apparentes, réservées aux peaux molles : Pentagua, comme toutes les cités-États, brassait des races très variées. Pourtant, aucun Chitine ne logeait dans ces habitations qui se massaient en hameaux autour d’un large plan d’eau. Le peuple insectoïde préférait la proximité de ses semblables – ce qui ne l’empêchait pas de se mélanger – et vivait dans des grottes artificielles, creusées dans le grès d’un large promontoire rocheux qui s’élevait face au lac. Le flanc de colline, doré et vermeil, enchantait quiconque posait les yeux sur son architecture surchargée. Il se perçait d’un millier d’ouvertures désordonnées, d’où s’échappaient, emportés par le vent, les ordres phéromonaux de la dirigeante. Des contreforts massifs, excavés à même la roche mère, se déployaient en ailerons vers les berges. Balcons, pilastres et arches millénaires brisaient la monotonie des façades. À l’Est, une cascade abreuvait un aqueduc qui cheminaient au-dessus des arbres jusqu’à la colonie. L’eau se partageait ainsi entre les villageois et les troglodytes, nourrissait les jardins et les champs, s’offrait sans distinction à qui voulait bien y puiser.

Derrière les hublots, la vie grouillait.

Les habitants de Pentagua, hétéroclites, le regard levé sur la nacelle rutilante, s’accumulaient dans les rues, se penchaient aux fenêtres. À la clameur de la foule s’ajoutaient les trompettes, les tambours et les chants. Des guirlandes de fanions, aux couleurs des drapeaux qu’on agitait à bout de bras, s’étiraient entre les colonnades qui encadraient le boulevard principal. L’impatience se faisait communicative. Elle donnait naissance à de vains espoirs. Chacun les parquait comme il se doit, les gérait comme il le pouvait et, secrètement, priait pour que l’un des nouveaux arrivants revête un visage familier. On osait y croire – rien qu’un jour par an -, le temps de l’Intronisation. Alors, on mimait la joie d’accueillir de parfaits inconnus, comme d’autres, les années précédentes, avaient muselé leurs attentes, le cœur lourd, les gestes feints, pétris d’exagération.

Puis, à l’ombre de la volumineuse bedaine, à l’ombre du ballon, le sas du vaisseau s’ouvrait sur un escalier monumental, monté pour l’occasion. Les passagers, guidés par les Cols Rouges, descendaient les marches, posaient le pied à terre. Deux rangées de soldats chitines, cuticule noire et rousse, claquaient des mandibules pour écarter les curieux qui encombraient la Voie Royale. Les têtes se bousculaient, les mines se fermaient, on éteignait ses rêves en affrontant la dure réalité, l’invariable déception : ceux qui débarquaient en ce jour de fête, on ne les connaissait pas. Pourtant, les voix restaient solides. Elles s’élevaient tout autour. Elles criaient à la gloire de Pentagua, à la gloire de l’Enclave, à la gloire de toutes ces vies qui rejoignaient ce monde à part.

La fierté d’un travail accompli étreignait le cortège au centre de l’attention. Elle soulevait ses épaules, maintenait bien droits les mentons, aidait à supporter la marche jusqu’à l’entrée de la colonie. Face aux voyageurs, le promontoire rocheux se dressait dans toute sa majesté. Un portail démesuré laissait ses entrailles à découvert entre deux contreforts. Il écrasait de sa splendeur les créatures qui s’y présentaient, bien avant qu’elles n’atteignent le seuil. Ses pans, épais, d’un bois fossile bardé de clous, reposaient sur d’énormes roues en pierre, elles-mêmes enfichées dans de profondes rainures. Personne n’avait actionné le mécanisme depuis des décennies à tel point que la rouille paralysait les rouages et les gonds.

En ce jour de fête, on se surprenait à entendre le vent souffler dans l’ouverture. On s’étonnait du calme qui régnait sur le parvis et au-delà. Un marché vivace avait l’habitude de s’y épandre, mais on avait démonté les étals ; l’embrasure paraissait plus somptueuse encore. Elle se baignait des rayons obliques qui s’engouffraient à l’intérieur de l’édifice où patientait une forêt d’antennes, d’yeux à facettes, de pinces, de tarses. Ouvrières, Phéroscribes, Fileuses, Soldats, Crisseurs, Parleurs : tout ce beau monde, issu de castes diverses, se regroupait au garde-à-vous, sous la nef renforcée d’ogives, autour de trapus et primitifs piliers, devant les balustrades des arcades qui s’étageaient jusque sous les plafonds.

Dans ce hall titanesque, l’illusion gagnait en puissance. Elle enhardissait l’âme d’un désir semblable à celui qui amène les êtres à se retrouver, à s’enlacer, à s’oublier. Ainsi, d’un souffle, les nouveaux arrivants s’amourachaient de leur Gyne avant même de la rencontrer. Les phéromones remontaient des profondeurs, se déployaient dans toutes les directions, traversaient la cité en suivant un simple et ingénieux réseau d’aérations. Les particules volatiles envoûtaient les insectes. Elles se diffusaient dans l’entrelacs de couloirs patinés jusqu’à des kilomètres à la ronde. La colonie les respirait à pleins poumons, presque sans interruption, à tel point que les sujets en oubliaient la signification. Malgré tout, l’indéchiffrable s’insinuait toujours jusqu’à leur subconscient. Insidieux, il activait leur moi profond. Il modelait leurs envies, leurs rôles, leurs décisions. Puis, il se propageait à leurs dépens, passant d’un individu à l’autre, interconnectant les comportements, équilibrant les organismes, visant toujours le chemin le plus court pour toucher au plus intime.

La parole indomptable s’infiltrait partout. Elle imprégnait le cortège de voyageurs qui, poussé par un besoin irrépressible, s’amputait des Cols Rouges. Seuls les Chitines, délégation et protégé, pénétraient les lieux. L’olfaction comme unique guide, ils progressaient l’un derrière l’autre dans les galeries étroites, teintées d’obscurité, en se frottant aux parois chargées d’informations. À l’instar d’un compendium, la ville portait son Histoire incrustée dans la roche. Là où circulaient les insectes, les phéromones s’effaçaient petit à petit. Mais, là où personne ne foulait jamais le sol, les substances s’accumulaient en couches. Alors, il suffisait d’en gratter la surface pour que six-cents ans d’évènements, enfouis sous deux-cents autres, se collent aux antennes et content l’époque révolue où Pentagua se nommait Triagua, la troisième colonie. Néanmoins, aucun Chitine ne trouvait un quelconque intérêt à sonder ces dépôts ; la Gyne actuelle bridait leur curiosité. Elle maquillait de ses émanations celles de sa prédécessrice.

Lorsque les voyageurs s’approchaient, ils se noyaient dans une onde de purs plaisirs, une vague aérienne qui les parcourait, les traversait, les subjuguait. Ils la sentaient tout près, leur reine. Et pourtant, il n’allait pas plus loin. Ils ne quittaient pas l’antichambre austère qui précédait les appartements royaux, pas avant de stabiliser leurs pattes chancelantes, pas avant de recentrer leurs esprits envoûtés. Il leur fallait quelques minutes – juste quelques minutes – pour braver ce courant émotionnel qui les bouleversait jusque dans leurs identités. Autour d’eux, dans ce réduit qui les oppressait, la nuit n’existait plus. Ils y devinaient leur Mère adoptive. Il souhaitait la rejoindre, s’assoir auprès d’elle, l’étreindre éternellement. Ils captaient sa silhouette, ses lents et profonds crissements, ses douces intentions. Elle se dessinait, s’illuminait en pensée ; ça ne leur suffisait pas. Les corps voulaient franchir cette arche qui les séparait d’elle. Ils voulaient accueillir son baiser, se donner, tout entier.

Ils voulaient lui appartenir…

Les cœurs emballés calmaient alors leurs palpitations ; le cortège s’acclimatait de l’afflux. Il pouvait s’avancer, passer le seuil et contempler l’Unique, leur Bien-Aimée, baignant dans la lumière que filtraient les plafonds percés de puits. Les rayons se heurtaient aux carrelages pentagonaux, y tranchaient les ténèbres en des cercles parfaits et révélaient des essaims de poussières scintillantes. Ces colonnes immatérielles semblaient porter la nef arquée comme une amande, mais, dans l’ombre, les murs se paraient de piliers bien réels. Entre ceux-ci, de discrètes alcôves abritaient des castes privilégiées, celles d’Ouvrières et de Phéroscribes qui ne quittaient jamais les appartements. Silencieux et attentifs, ils attendaient que s’orchestrent les dernières étapes de l’Intronisation.

Au centre de la pièce, une estrade imposante s’offrait aux voyageurs. Ces derniers en gravissaient timidement les premières marches, puis disparaissaient derrière un océan de tissu blanchâtre : l’infinie traîne royale qui débordait en cascade autour des escaliers, rampait sur le sol et habillait la Gyne jusqu’à la taille. Le vêtement avait tout d’un apparat cérémonial et paraissait fusionner avec l’architecture tant l’obscurité en opacifiait les limites. En réalité, il constituait le prolongement du corps divin, sa peau desséchée, son antre stérile où ne se développait plus un œuf, plus un enfant, plus une progéniture. En arrivant dans l’Enclave, l’Unique perdait le don de Vie. Pour remédier au problème, chaque année, le Conseil lui confiait des Chitines adoptifs dont elle s’accommodait, des Chitines qu’elle s’empressait de réarranger à sa convenance et qu’elle chérissait toujours comme sa propre cuticule. Ces inconnus parcouraient des kilomètres dans l’ultime but de retrouver une existence sociale et organisée, dans l’ultime but de recevoir son doux baiser ; elle se devait de leur accorder sa bénédiction.

Pentagua, expulsait-elle en un parfum suave et mystique.

Pentagua, respirait le cortège qui se figeait d’émoi.

Alors, le buste noir de leur future souveraine se penchait en avant. De deux fois la taille de celui d’un Parleur, frêle et minuscule, il s’échappait d’entre les plis abdominaux. Tous tarses déployés, la Gyne ouvrait grand les pattes. Elle se proposait ainsi d’accueillir le plus dévoué de ses aspirants, celui qui affronterait en premier ses yeux à facettes, campés à la commissure de ses robustes mandibules. L’un des deux voyageurs, tremblant, osait le premier pas. Il braquait son regard sur le gosier où se concentraient déjà les liquides phéromonaux qui légitimeraient son existence. Dans la pièce, l’aura divine fluctuait de nouveau. Le Chitine en distinguait le souffle, les vents contraires et les tourbillons : un ouragan langoureux qui le préparait à l’étreinte, le soulevait du sol ; sa Reine l’attirait dans ses filets.

Désormais, l’idée même de se séparer leur fissurait le cœur.

Sous les colonnes de lumières, les particules s’agitaient ; les respirations royales, profondes et apaisées, en imposaient le rythme. L’air se chargeait de puissance. Il vibrait des crissements qui s’interpelaient, des antennes enchevêtrées qui se caressaient tendrement. La Gyne approchait son visage, l’aspirant approchait le sien et, enfin, l’amour d’une mère se déversait en toute confiance, la mélasse sucrée transfigurait celui qui s’en délectait.

Entre les pinces mortelles, les bouches se pressaient, avides, l’une contre l’autre. Elles diffusaient une histoire vieille de deux siècles, celle de Pentagua, celle de son premier souvenir encapsulé dans cet étrange fantasme qui n’en finissait pas, une histoire dans l’histoire, un rêve dans un rêve, un voyage dans le temps.


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