Chapitre 22 – Partie 2

Haut-de-forme

« Mange ! »

Yalthia tendait un gigot où s’amalgamaient poils et poussière. Face à lui, Mobius grelottait. Il luttait contre le sommeil. L’effort de reconstruction avait ramolli ses muscles, creusé ses joues, terni sa peau déjà bien blanche ; il avait puisé dans ses dernières réserves.

Même le feu préparé par le colosse ne le maintenait plus au chaud.

« Vous… vous n’avez rien de moins… sanguinolent ?

— Non », assena Yalthia.

Il agita le morceau sous le nez de la délégation qui grimaça.

« Je ne sais même pas ce que c’est…

— Tu vois pas que c’est de la viande ? »

En réponse, le jeune homme rentra sa tête entre ses épaules.

« T’es toujours aussi mollasson ou bien… ? » grommela le colosse.

Mobius soupira.

« Si tu te bats pas un minimum, je te laisse ici ! Je vais pas te trimbaler jusqu’à la prochaine ville… Question de dignité. La tienne, comme la mienne ! »

Alors, du bout des doigts, la délégation attrapa son repas. Le cadavre du propriétaire gisait un peu plus loin, démembré. Un second pendait la truffe en bas, accroché à une branche. Sous le cuir brûlé, la chair avait cuit, bien trop cuit. Ce qui pouvait nourrir le jeune homme ne formait plus qu’une fine couche noircie. Ces créatures n’avaient que la peau sur les os : pas étonnant qu’elles s’affolent à la moindre apparition d’une proie ou qu’elles s’attaquent désespérément à bien plus fort qu’elles. Mobius s’en contenterait. Il approcha ses lèvres ; son ventre gargouilla ; son corps ne lui laissait pas d’autre choix. Il salivait. Avec appréhension, il mordit la viande qui s’avéra plus tendre et plus savoureuse que prévu. La faim savait jouer les illusionnistes ; elle transformait la moelle en nectar et la carne en sot-l’y-laisse.

« Tu vois quand tu veux… , lui souffla Yalthia.

— Ch’afait peur de mal la dichérer ! » mâchonna la délégation.

Le colosse explosa d’un rire gras et lourd.

« J’ai dit quelque chose de drôle ? déglutit Mobius.

— T’as tout l’air d’un rongeur à couver ton os.

— C’est que ça se laisse manger finalement… »

Il recracha un ligament caoutchouteux.

« On verra bien si ça nous tord les entrailles. »

Yalthia lui sourit. Se nourrir de la chair d’un prédateur restait la meilleure des solutions. Rien de tel pour s’empoisonner qu’une baie, un champignon ou un petit animal bariolé dont on ne connaissait rien. Même les aliments les plus anodins pouvaient réserver de sacrées surprises à ceux qui ne prenaient pas garde à leur préparation. Ici, sur ces terres que le colosse n’arrivait pas nommer, tous les enseignements tirés de l’herbier de son père et des rumeurs que colportaient les cueilleuses se réduisaient aux préconisations les plus superficielles.

« Tu sais où on est tombé ?

— Pas vraiment… mentit Mobius, tête baissée.

— En longeant la côte, on trouvera bien quelqu’un pour nous le dire ! »

Longer la côte ? songea le jeune homme.

Bien sûr, il aurait préféré qu’ils attendent que quelqu’un les trouve – quelqu’un d’autre que des canidés pustuleux qui n’avaient d’yeux que pour une belle croupe bien croquante. Si le Présage avait tenu bon, s’il restait des blessés, le Conseil enverrait des secours, non ? En embrasant la forêt, en criant assez fort, quelqu’un finirait peut-être par les trouver, non ? C’était peine perdue… Pour l’heure, il serait difficile de commander au Sappir, d’orienter cette masse d’obstination et de sérénité bien huilée, déjà prête à explorer le monde. Que pouvait-il face à lui ?

Le géant l’impressionnait comme l’impressionnait Lhortie.

Longer la côte… se répéta Mobius.

Les seuls soupçons de vie intelligente qu’ils croiseraient sur des centaines de kilomètres alentour – si jamais une chance quelconque guidait leur pas – se résumaient aux conglomérats de fugitifs : des renégats qui se regroupaient en dehors de l’Enclave institutionnelle. Les frontières entre deux villes restaient troubles, les distances, plus que considérables, et les dangers, si nombreux qu’on ne s’aventurait jamais en dehors des artères principales. Malgré l’intervention régulière des Cols Rouges, les dirigeants et leurs concitoyens ne savaient pas réellement ce que tramaient les exclus. Ces derniers survivaient tant bien que mal, s’attaquaient aux transports de marchandises les moins protégés et s’organisaient sans bénéficier du soutien des cités-États. Walhdar avait raconté à Mobius comment Baladrek s’était doucement purgé de ceux qui occupaient l’île, des années auparavant, comment les repousser, les contenir avait été difficile. La délégation ne craignait rien ; le Sappir qui l’accompagnait ne manquait pas d’arguments.

Pour l’heure, d’autres menaces occupaient les pensées du jeune homme : les imprévisibles, les innommables, les indescriptibles horreurs qu’abritait la forêt. Cette nature virginale d’une variété démesurée comptait des espèces qui se déclinaient de la minuscule venimeuse à la gigantesque brutale. Les chasseurs de toute l’Enclave s’en donnaient à cœur joie. Lorsqu’ils transitaient par Baladrek, ils exposaient leurs prises toutes plus fabuleuses les unes que les autres, toutes plus monstrueuses. Mobius avait ainsi aperçu de terribles spécimens, ligotés sur le pont des frégates qui mouillaient au port. Les détails cauchemardesques lui trottaient toujours dans la tête. Il se remémorait les multiples pattes velues, les yeux perçants juchés à des positions incongrues et inavouables, les cornes tarabiscotées, les griffes acerées, les mâchoires gargantuesques. Il lui semblait que ces créatures n’existaient que pour empaler, éventrer, étriper, éparpiller, écraser, éradiquer, étouffer, écarteler…

« On… on longera la côte… frissonna Mobius.

— Je l’aurais fait sans ton avis, tu sais », annonça calmement Yalthia.

L’autre avala de travers sa dernière bouchée. Il grelottait toujours.

« Qu’est-ce que t’as à trembler ? J’te fais peur, c’est ça ? »

Le blondinet se terra dans le silence. Le colosse s’attrapa le front.

« Désolé… Je m’emporte…

— Ne vous en faites pas pour moi.

— Hmmm, tu vas commencer par me tutoyer, d’accord ?

— Je… je vais essayer, articula faiblement la délégation.

— Et tu m’appelleras Yalthia.

— Moi… Moi, c’est Mobius. »

Le Sappir se leva, épousseta ce qui lui restait de vêtement et vint s’assoir à même la terre, aux côtés du jeune homme. Sa lourde main tomba sur les frêles épaules. Le torse du géant luisait de crasse et de sueur à la lueur des flammes. Il avait tout d’un sauvageon : pieds nus et cheveux hirsutes – bien qu’encore très courts. Pour la première fois, la délégation prenait le temps de contempler ces traits que recouvrait une barbe brune. Son visage taillé dans la pierre affichait une expression plus douce, une expression qu’on constatait rarement chez les êtres de cette race.

« Donc, Mobius ! commença Yalthia. Je ne sais pas ce que tu m’as fait… »

Sa peau irradiait d’une agréable chaleur.

« Tu as tout du sorcier guérisseur et, à vrai dire, je m’en moque… »

Un sorcier guérisseur ? Où allait-il chercher tout ça ?

« Mon père m’a dit de me méfier d’eux comme de la peste. Enfin. Passons… »

Le Sappir tenta de capter le regard de son interlocuteur.

« Toi, t’as pas l’air du même acabit. Pas du même acabit du tout, d’ailleurs. »

Il pressa ses gros doigts sur l’épaule qui se crispa.

« Alors bon, j’peux te le dire, ici et maintenant, gamin. J’ai une dette envers toi ! »

Une dette ?

« Ce n’est pas… Ce n’est pas la peine… », se défendit Mobius.

Le colosse grogna.

« Qu’est ce qu’ils t’ont fait pour que t’aies peur de tout comme ça ? »

L’autre ne réagit pas.

« Tu sais, demain on sera loin. T’as plus rien à craindre d’eux !

— Ils ne nous… Ils ne nous veulent aucun mal », grimaça la délégation.

Comment lui expliquer qu’il était des leurs ?

« Je… Je crois qu’ils ne nous veulent aucun mal, rectifia-t-il.

— On était enfermé, attaché même. T’appelles ça “nous vouloir du bien” ? »

L’argument était d’une simplicité quasi imparable. Bien sûr qu’on les attachait, qu’on les droguait, qu’on les transportait comme des prisonniers de premier choix ; il fallait au moins ça pour maîtriser les races les plus puissantes et les plus primitives : les Sauriens, les Chitines ou pire encore, les Görts. Ces humanoïdes à la peau rocailleuse déployaient trois fois la force d’un Sappir et manquaient cruellement de finesse d’esprit. Pour tous ceux-là, et pour tous les autres, on tentait de panser les traumatismes à grand renfort de médication ciblée et de phéromone. S’ajoutait à ces moyens douteux cette mystérieuse langue globale qui aidait à la communication. Pourtant, malgré toutes les précautions prises pour ne pas heurter les nouveaux arrivants, l’Intronisation restait un évènement abrupt dicté par le tout puissant Conseil de l’Enclave qui perpétuait les traditions.

Quel étrange mot que celui-ci : tradition ! On l’invoquait pour justifier d’un immobilisme qui arrachait bien des larmes et qui parquait les esprits dans des boîtes étroites. On l’invoquait pour se rassurer que personne ne changerait jamais ce système qui – rien n’était moins sûr – garantissait l’épanouissement du plus grand nombre. Il y avait comme un terrible contresens à user d’un mot pareil, comme si les êtres qui peuplaient ce monde se construisaient une légitimité à élever leur propre société alors qu’ils venaient tous d’horizons différents. Il y avait un terrible contresens à appeler cela tradition. Mais, après tout, cette notion n’avait-elle jamais eu un sens ?

Qu’appeler racine quand la seule terre qu’on foule n’a plus rien de familier ?

« Hey, tu m’écoutes ? lança le Sappir.

— Oui, oui », sursauta Mobius.

Il piquait du nez, perdu dans ses pensées.

« Tu m’as l’air épuisé.

— Je… J’ai juste très froid…

— Le feu et la viande te suffisent pas ?

— C’est…. C’est le temps que… que je retrouve des forces…

— Viens là », souffla Yalthia.

Sans prévenir, le visage fermé, il agrippa le jeune homme qui se crispa complètement, le souleva par les bras, comme on soulève une chaise, et le fit s’assoir entre ses genoux. Mobius s’électrisa quand les mains robustes frictionnèrent ses épaules. Ses muscles résistaient. Ils affrontaient la délicate attention, la profonde sérénité et la vigueur soutenue du géant. Rien n’arrêta la vague de chaleur qui infiltrait la délégation et se répandait jusque dans ses tripes. Ce n’était pas le genre de brasier qu’un feu provoquait. Il ne brûlait pas mais se déversait. Il ramollissait le corps, apaisait l’esprit et se paraît de prévenance.

Mobius en perdit l’équilibre.

Lorsque sa tête s’amortit sur le torse du Sappir, il se redressa, gêné.

« C’est mieux comme ça ? s’amusa Yalthia.

— Un peu mieux… »

Les joues de la délégation gagnaient en couleurs.

« Mon père y ajoute des onguents d’habitude. Pour calmer les malades.

— Votre… euh… Ton père était médecin ?

— Apothicaire. Il est Apothicaire…

— Oui, oui… Il est », s’empressa de répéter Mobius.

Il faudra bien lui annoncer un jour ou l’autre qu’il ne le reverra plus, songea-t-il.

« Je ne sais pas trop comment je vais le retrouver, d’ailleurs… Depuis mon réveil, je suis incapable de mettre des images sur ce qui nous a séparés. J’ai notre dernier voyage en tête. J’étais beaucoup plus jeune. Nous avions rejoint cette citadelle enneigée qu’on décrit comme impénétrable. Son nom m’échappe…

— Je ne peux pas t’aider…

— Hmmm, elle n’est peut-être pas si réputée que je le pensais…

— Certainement…

— Toujours est-il que les années ont passé. Tellement d’années… »

Le Sappir observa ses mains comme si elles l’aideraient à se souvenir.

« Je ne sais même pas te dire combien. C’est si étrange… »

Yalthia soupira. Son souffle chaud ébouriffa la touffe blonde.

« C’est pareil pour toi, j’imagine ?

— Oui, affirma la délégation.

— Et toi, d’où tu viens ? Qui veux-tu retrouver ? Qui fuis-tu ? »

Trop de questions !

« Je… je ne me souviens pas… » mentit Mobius.

Je n’y arriverais pas, s’affola-t-il.

Ça allait beaucoup trop loin ; le secret s’étouffait dans sa gorge.

« T’as l’air d’avoir vécu des évènements difficiles… , avoua Yalthia.

— Comment ça ?

— J’ai vu des choses quand tu m’as… quand tu m’as soigné.

— Je… tu as vu quoi ? s’effraya la délégation.

— Des enfants. Certains blonds, d’autres les cheveux colorés… »

Ma classe…

« Je connais le regard qu’on portait sur toi. C’était celui qu’on me jetait aussi. Ils nous regardaient comme si nous étions des bêtes, des moins que rien… »

Des moins que rien ? Alors qu’il pesait cinq fois son poids ?

« Pour tout te dire, commença Mobius, nos mémoires se sont croisées… »

Brutalement, il s’interrompit. Son ventre lui intimait l’ordre de dissimuler cette part de lui-même, combattue jour après jour, oublié quelques fois : cette maudite régénération que glorifiait le Sappir. Sorcier Guerrisseur. Ses soins fabuleux et énergivores, le jeune homme ne les contrôlait pas ; le corps agissait seul. Il possédait son propre processus décisionnel dicté par l’extraordinaire physiologie des Manticores, qui permettait d’entrer en connexion avec d’autres espèces, de les phagocyter, de les assimiler comme de vulgaires extensions, de simples greffons.

Naturellement, les us et coutumes interdisaient de pratiquer ce genre d’expérience sur les êtres de pleine conscience au risque de les décérébrer. Il en allait du bien commun et de l’entente générale. D’autant que les tentations étaient nombreuses ; l’Enclave regorgeait de races toutes plus insolites les unes que les autres : une aubaine pour les passionnés de transplantations farfelues qui crevaient d’envie de tester de nouvelles compositions. On autorisait alors la ponction des cadavres et, dans la mesure du possible, on contrôlait les organes prélevés pour éviter les infections qui fragilisaient les individus.

Mobius n’avait pas été si précautionneux lorsqu’il s’était jeté sur le Sappir. D’ailleurs, il avait failli lui griller le cerveau, le transformer en une masse inerte et soumise. Les nerfs du premier s’étaient liés à ceux du second, ils avaient progressé jusqu’au cortex, s’étaient épanouis sur les plages mémoires facilement accessibles, car sujettes à une activité émotionnelle intense. Les deux hommes avaient partagé bien plus que de simples souvenirs. Ils avaient partagé jusqu’à leurs cinq sens, jusqu’à des réminiscences complètes où se mêlaient leurs profonds sentiments.

« J’ai vu quelque chose, murmura Mobius. J’ai vu celui que tu appelles père ! »

Yalthia se crispa à son tour.

« Il ne te ressemblait pas du tout, mais il te regardait avec bienveillance…

— C’est un homme bienveillant. Je ne me souviens pas d’un seul instant sans lui !

— Ton père, c’est donc… c’est donc un Humain, c’est ça ?

— Pourquoi il ne serait pas humain ? s’étonna le colosse.

— Peut-être, parce que tu es un Sappir… » énonça naïvement la délégation.

À ces mots, il sentit les muscles de Yalthia se tendre.

« Ne redis jamais ça !

— Mais… c’est ce que tu…

— D’où tu tiens ce mot ? » gronda le géant.

On le donne aux gens de ton espèce, songea Mobius.

Le colosse souffla. Décidément, il perdait vite son calme.

« Excuse-moi, ajouta-t-il, en étreignant le jeune homme qui frémit aussitôt.

— Il y a quelque chose de dur… dans votre… dans ton pantalon…

— T’imagines quand même pas que… »

Yalthia repoussa la délégation ; elle piquait un fard.

« Ce truc dur… avoua Yalthia. C’est juste ça… »

Il extirpa de ses poches un mystérieux cube de la taille d’une pomme, aux arêtes adoucies. Les faces d’obsidienne luisaient à la limite du perceptible. Mobius fronça les sourcils. La texture ne lui inspirait pas confiance. Elle ne présentait aucune aspérité à l’instar des bâtiments aveugles qui quadrillaient Apostasis la Morte.

« Où… où tu l’as trouvé ?

— Je ramassais du bois. Il brillait dans un tas de boyaux, un peu plus loin…

— Dans un tas de… de… de boyaux… » bégaya Mobius.

Était-ce les siens, ses boyaux… ?

« C’est drôle, s’amusa le colosse. Quand tu le tiens comme ça, il tremble. »

Il referma son poing.

« Ha, ha, ha ! Ça crépite dans ma tête ! »

Mobius le dévisagea, sceptique. Alors, Yalthia lui glissa le cube entre les mains. À peine la surface eut frôlé l’épiderme que des grésillements occupèrent l’espace entre ses tempes. La délégation grimaça. L’objet vibrait si discrètement qu’il lui chatouillait la paume. Il rabattit ses doigts, releva les yeux pour contempler le colosse.

L’homme, la forêt et le feu avaient disparu, aspirés par les ténèbres.

separateur

« Marchez vers l’ouest. Longez la côte ! » entendit la délégation.

La voix qui commandait aux Capites s’adressait au Marionnettiste.

« Les méthodes d’accueil ne sont plus ce qu’elles étaient ! grommela Enkidu.

— Quittez donc cette forêt, nous vous guiderons vers une entrée !

— Je n’ai pas besoin de guide. Je meurs de faim…

 C’est pour cette raison que vous vous éloignez de l’objectif ?

— La seule créature qui a daigné me nourrir ne m’a pas rassasié…  

— Elle ne vous a peut-être pas rassasié, mais elle vous a couvert ! »

Une fourrure fraîchement arrachée dissimulait ses épaules.

« J’avais un délicieux Chitine à portée de main, là-haut. Je l’ai laissé filer…

— À l’heure qu’il est, il nage avec tous les autres : dans l’Espérance. »

Une pulsation explosa dans sa poitrine ; sa langue se fit pâteuse.

« Leur chair est si tendre… , saliva Enkidu.

— Le Maître vous offrira une Gyne, si vous accélérez le pas !

— Je ne suis pas son pion. Je me servirai moi-même… »

Un râle s’éleva de derrière un buisson.

« La Gyne attendra, lança Enkidu. Le voilà mon repas !

— Un survivant du Présage, pensez-vous ?

— Si c’est le cas, il n’en sera que meilleur ; sa chute aura attendri la viande. »

Un halo verdâtre habillait la nuit ; l’obscurité n’avait pas d’emprise sur cette rétine qui accueillait la lueur des étoiles comme celle d’un millier de soleils. Allongé dans les fougères, un troupier se tordait de douleur. Malgré la blessure qui fissurait son crâne, Mobius le reconnut. Il l’avait croisé dans les étroits couloirs du dirigeable. C’était un Manticore, tout comme lui. Et tout comme lui, l’homme avait glissé hors de l’appareil. Le pauvre soldat se régénérait à peine. Ses trois bras rompus grattaient désespérément l’humus. Son corps se battait pour revenir parmi les vivants.

« À défaut d’un Chitine, s’amusa Enkidu, un congénère devrait suffire… »

Le monstre affamé se pencha sur sa proie. Il la contempla longuement – presque amoureusement. Il attendit que les yeux mornes rencontrent les siens. Puis, il posa une main sur cette gorge tordue par l’accident d’où coulaient encore de sombres liquides, y plongea ses doigts et perça la peau qui céda comme du papier. Les cordes vocales se noyèrent de gargarismes glaçants. L’homme se délecta des mouvements du Col Rouge, de cette défense malhabile, de cette danse hypnotique dont seuls sont capables, pendant leurs dernières secondes, les êtres qui se tiennent sur le fil, ceux qui basculent vers une mort inéluctable.

La bouche tuméfiée implora d’arrêter ; les sangs fusionnèrent.

Le plus puissant des deux Manticores étendait son emprise sur le domaine du plus faible, sur son intimité, son individualité. Le premier ne cherchait pas à guérir le second, il cherchait à l’assimiler. Tout se déroula à une vitesse telle que Mobius en étouffa ses pensées. Il assistait à l’interdit – bien malgré lui- au sacrifice total d’une vie pour une autre. Il goûtait à ces horribles sensations, ce partage qui devenait un vol, ce vol qui devenait un meurtre. Les souvenirs du soldat affluèrent, vifs et disparates. Il s’appelait Pinçon. Il aimait bien des choses, mais ce qu’il préférait, c’était la cogne, les greffes et la soupe au poulet. Il avait orchestré le meurtre de la délégation d’Apostasis la Morte pour son simple plaisir. Il espérait cracher un jour au visage d’Alice Lhortie car il n’appréciait pas qu’elle le prenne de haut, lui qui mesurait plus d’un mètre quatre-vingt-dix. Il n’avait pas pris un grade en huit ans de services. En cinq ans seulement, cette Humaine avait gravi les échelons.

Il s’appelait Pinçon. De son passée avant l’Enclave ne transparaissait que des bribes désordonnées où s’enchaînaient violence sur violence. Ses souvenirs suffoquèrent, s’assombrirent, se tarirent ; son sang ne coulait plus. De l’intimité, il ne resta rien – rien de l’individualité. Elles appartenaient à son bourreau. Elles étaient son bourreau tout entier.

Mobius chancelait. Il laissa échapper un cri.

« Attendez ! souffla son hôte. Nous ne sommes pas seuls !

— En effet, le vermisseau nous écoute…

— Monsieur Klein ? » s’amusa Enkidu.

La délégation se crispa.

« Vous êtes encore en vie, vous aussi ? »

separateur

Mobius ouvrit la main ; Yalthia, la forêt et le feu réapparurent.

« Alors, ça crépitait ? » sourit le colosse.

L’autre tremblait plus que de raison. Il ne quittait pas le cube des yeux.

« T’es resté figé. J’ai pas osé te déranger…

— Combien de temps… lâcha Mobius. Combien de temps ça a duré ? »

L’objet lui échappa des doigts pour atterrir dans la poussière.

« J’en sais rien. Peut-être deux ou trois minutes… »

Si peu… si peu de temps, songea la délégation.

Son ventre se tordait d’appréhensions. Ses cours d’anatomie lui revenaient en mémoire : lorsque deux Manticores tentent de s’assimiler l’un l’autre, commence alors une guerre régie par la vigueur et la volonté. Toutes les cellules se mobilisent pour combattre l’agresseur, pour pénétrer ses barrières dans l’unique but d’atteindre le point vital au cœur du cortex cérébral. Les systèmes nerveux et sanguins se transforment en vrai champ de bataille. Si les réactions chimiques s’équilibrent, l’affrontement peut durer près d’une heure. Une fois l’aire émotionnelle envahie, le cerveau conqui est considéré comme anéanti.

Plus simplement, la victoire revient toujours au plus solide des deux.

Avec un corps qui n’offrait aucune résistance, comme celui du Sappir, Mobius en avait eu pour une dizaine de minutes. Il s’étonnait qu’un Manticore absorbe un frère en encore moins de temps. Il connaissait par cœur la courbe, celle de la dégénérescence de son peuple, discutée à maintes reprises sur les bancs de l’université : le plateau, la chute, le risque d’extinction, les recherches du docteur Bernstein et enfin sa propre génération, celle des enfants stabilisés. Si on s’en tenait au graphique, il paraissait évident que l’assassin appartenait à une époque lointaine.

Vertigineusement lointaine… songea Mobius avec horreur.

« Qu’est-ce qui t’arrive ? » s’inquiéta Yalthia.

La délégation ne réagissait plus, perdue dans ses pensées.

« Tant pis… » lança le colosse en ramassant le cube.

Aussitôt, l’autre lui arracha l’objet des mains et l’envoya au feu.

« Mais, ça va pas ?

— Il faut… il faut surtout pas qu’on garde ça ! »

Le jeune homme s’était relevé. Ses doigts se tordaient d’angoisse.

« Ils vont savoir où on est… ils vont nous trouver !

— Qui ? Ceux de l’engin volant ? Comment tu sais ça ? »

Mobius se tira les cheveux, puis grommela contre lui-même.

« Aide-moi ! On doit éteindre ce feu… essaya-t-il.

— Il éloigne les bêtes. On y touche surtout pas !

— Il va les attirer jusqu’à nous… »

Pris d’une nervosité soudaine, le blondinet ratissait déjà les gravat alentours pour en recouvrir les flammes. Yalthia s’interposa. Il lui attrapa les bras, l’obligea à le regarder ; Mobius s’enragea en retour. Il envoya, de toutes ses maigres forces, une volée de coups de pied trop courts. Ses poings cognaient les étaux qui lui écrasaient les membres. Son visage se couvrait d’une peur panique. Ses yeux fuyaient.

« Bon ! Tu m’expliques ? » lança l’obscure montagne qui le fixait intensément.

Pendant une seconde, la délégation se sentit prête à avouer, à assener la raison de leur présence, à poignarder son protégé de vérités assassines. Sa voix quitta sa gorge en un léger filet qui s’embourba sur sa langue. Mobius s’embrouillait. Ses mots s’amassaient dans sa bouche. Ils y prenaient tant de place qu’ils pulsaient dans son crâne, s’enchevêtraient les uns avec les autres. Rien ne s’échappa.

Il se voyait déjà rejeté par le Sappir, abandonné, renié. Il lui semblait qu’on s’attachait à lui pour sa faiblesse, sa retenue, cette timide façon avec laquelle il camouflait le gouffre d’amertume qui lui dévorait le cœur. Vermisseau, mollusque, dégénéré : il voulait s’enfermer dans ce réduit qui lui servait de cervelle. Loin du monde, il s’y sentirait si bien – vraiment bien. Il ne voulait plus avoir à se défendre ni à se justifier. La résilience l’envenimait. Si personne ne réussissait à lire en lui, à déchiffrer ses sentiments, ses émotions, ses peines, il préférait se taire et oublier l’idée qu’on le comprenne un jour. Malgré tout, intimement, il savait qu’il espérait le contraire et cette contradiction le perdait dans un labyrinthe de considérations inutiles qui le menaient toujours à la même constatation : pourquoi était-ce si difficile de crier au monde qu’il avait besoin d’aide ?

« Laisse-moi… chuinta-t-il, la mâchoire serrée.

— Tu as toujours aussi peur, hein ? »

Les index du colosse s’enfonçaient sous ses omoplates.

« Qu’est-ce que tu me caches comme ça ?

— Laisse-moi ! » s’emporta Mobius en se tortillant.

L’intonation manquait cruellement de spontanéité. Elle eut pourtant l’effet escompté. La poigne céda. Surpris, le jeune homme atterrit sur les fesses, les paumes dans les cailloux. Face à lui, Yalthia affichait une mine fermée, aggravée par les ombres nocturnes qui en transformaient les traits. Ses larges épaules s’affaissèrent. Il ne bougeait plus d’un pouce, comme paralysé.

L’avait-il déçu à ce point ? L’avait-il blessé ?

Mobius recula. Il poussa sur ses pieds affolés, son dos traînait dans la poussière. Il n’arrivait plus affronter le colosse. Pas après ce coup de sang ridicule ! Alors, honteux, il fit volte-face et s’élança d’un pas mal assuré en direction des calanques – l’autre ne sembla pas le suivre. Les lueurs du brasier vacillaient. Elles dévoilèrent un chemin calcaire noirci par la végétation en bordure de falaise. Plus bas, les flots grondaient. Ils roulaient dans les creux, projetaient des gerbes d’écume dont les nuances plus claires pétillaient ; l’encre reflêtait le ciel gorgé d’étoiles.

Le garçon suivit obstinément les traces blanches, ne prêta pas attention à la hauteur, contourna les obstacles et manqua déraper plus d’une fois ; les sols accidentés se gavaient d’éboulis qui ne facilitaient pas sa progression. Lui tremblait de rage, concentré sur la seule haine de soi, la seule haine des autres. Il les accusait de tous ses maux, puis s’accusait à son tour, mais au fond, n’était-ce pas seulement un moyen d’esquiver l’affrontement ?

Qui fuyait-il vraiment ? Le Manticore, le Sappir, lui-même ?

Cette frayeur intestine portait Mobius vers l’avant, vers cette nature hostile qui le terrifiait tant. Lui ne s’arrêta pas d’avancer, pas même lorsqu’il trébucha, se releva, trébucha encore, rampa, s’époumona, s’épandit en lourdes larmes qu’il essuya d’une manche poussiéreuse. L’air chaud pansa ses joues sales. Tous doigts tendus, le garçon s’agrippa aux brindilles, aux buissons épineux, aux rochers qui lui barraient la route. La pénombre l’accompagna ainsi jusqu’à ce qu’il disparaisse, dévoré par la nuit. Loin du Sappir, derrière un affleurement qui le protégeait de l’écho des courants, il stoppa sa course et s’écroula dans les feuilles.

« Je te croyais moins vif que ça, tu sais ? » entendit-il.

Son cœur se souleva. L’ombre massive de Yalthia se tenait devant lui.

« Au moins, ça me rassure. Tu réagis quand on te bouscule… »

Le colosse, si enclin au contact, ne le toucha pas.

« C’est que tu n’es pas aussi mou qu’il y paraît ! »

Mobius renifla.

« Me dis pas que tu pleures ? La dernière fois que j’ai chialé, j’avais cinq ans. »

Le jeune homme laissa échapper un léger grognement.

« Quand tu te seras calmé, on s’installera où tu veux. D’accord ? »

Le plus petit acquiesça.

« Me… merci »


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