Chapitre 21

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La Baie des Titans s’imprimait sur toutes les cartes, croquée à la volée par des artistes paresseux : une iconographie réductrice noyée de vagues rondelettes où quelques aiguillons perçaient des eaux parcheminées. À la simple évocation de son nom, ses paysages envahissaient les esprits — chacun se l’imaginait à sa façon —, mais jamais ils ne perduraient au cœur des discussions, jamais ils ne s’approchaient de l’inaltérable beauté des singulières structures rectilignes qui sortaient de l’océan. Ces pics vertigineux, campés profondément sous les récifs, méritaient pourtant qu’on s’y attarde ; la morsure du temps n’y avait pas d’emprise. Les lustres, les décennies, les siècles filaient sans que la rigidité ne ploie, sans que les angles ne soient corrompus, sans même que les roulis ou les vents n’écaillent la roche sombre. Bien plus nombreux que ne le laissaient penser les représentations, les pylônes cyclopéens s’égrenaient sur le plat horizon, s’ordonnaient en îlot, cinq par cinq, se chaussaient d’algues lamellaires, un voile qui s’étirait au grès des courants et occultait les strates aquatiques inférieures.

À la cime, la végétation s’organisait en vierges jardins. Un tapis blanc de saxifrages étoilées habillait la pierre d’ébène, courait entre les buissons enracinés sur la fine couche d’humus, se piquetait par endroit de graminées touffues. Les plantes ondoyaient sous les alizés. Les bourrasques balayaient la moindre verdure qui osait s’imposer, transportaient les pollens d’une roche à l’autre et, ainsi, perpétuaient le cycle d’une vie haut perchée. Sur les parois verticales, des cavités polyédriques se voyaient colonisées par des oiseaux de toutes tailles. Abritées derrière les larges fenêtres, les nichées s’enchantaient de piaillements qui, en ce jour, laissaient place au silence ; un nouveau locataire perturbait l’harmonie sauvage. Le ballon du Présage 101 reposait en équilibre au sommet, sa nacelle tout contre la structure.

Broyé par les chocs, rafistolé à la va-vite, le vaisseau ne flottait plus ; il entrait en léthargie. Sa toile déchirée dévoilait ses entrailles tordues, ses passerelles internes racornies et ses longerons bardés de câbles traînants. La bête s’animait encore de quelques soubresauts. Elle tanguait, elle grinçait, elle chuintait. Sous son ventre, la tôle n’avait pas supporté les déformations. Les murs des quartiers d’habitation souffraient de terribles pliures et de hublots brisés.

L’équipage avait réussi l’impossible : relâcher les gaz sustentateurs, se laisser dériver, perdre de l’altitude, puis guider tant bien que mal l’aérostat boiteux jusqu’aux Titans. Ils s’étaient accrochés à cette seule chance de salut. Alors, lorsque la carcasse avait rencontré la roche, tous avaient prié que le choc suffise à les ralentir, à les arrêter, à les sauver. Il s’en était fallu de peu pour qu’ils s’abiment ; le Présage avait stopper sa course à temps.

Pendant de longues minutes, on n’avait pas osé bouger d’un pouce, on s’était regardé, blafard, tremblant, vivant. Puis on s’était décidé à quitter le vaisseau avant qu’une puissance aérienne ne le repousse et n’écarte avec lui les derniers espoirs de sécurité. On avait pris tout son courage, tiré des ponts de singe pour évacuer les blessés jusqu’à ces étranges fenêtres qui jalonnaient les pics de haut en bas.

À l’intérieur, un sombre réseau de grottes se propageait curieusement. Les voutes s’élevaient en ogives grossières. D’une salle à l’autre, les galeries ne sinuaient pas, elles bifurquaient à angle droit, s’organisaient en étages. Personne n’était dupe ; l’érosion à elle seule ne pouvait modeler pareille architecture. Dans un passé révolu, il était très probable que des peuples aient occupé ces lieux. Pourtant, pas un vestige ne témoignait d’une quelconque présence. Les murs de jais se couvraient de lichens jaunâtres et de fientes séchées, des nids abandonnés s’entassaient dans les coins, quelques ossements minuscules se logeaient entre les branchages. Aux abords des pièces, sous les ouvertures, les rayons du soleil nourrissaient une végétation épanouie de mousse duveteuse, d’auricules et de fougères que les bottes des troupiers piétinèrent au passage.

Avec délicatesse, on extirpa du Présage le matériel rescapé. On arrima le ballon au Titan ; il servirait à attirer les secours, si jamais ils se présentaient un jour. Les ordres du Lieutenant mobilisaient les esprits. Sa voix solide et puissante résonnait d’un boyau à l’autre, d’une alcôve à l’autre. Les survivants, gorge nouée, aménageaient les lieux. La lourde humidité remontait depuis l’océan et collait à la peau ; on transpirait, on s’essuyait le front.

Il fallait s’activer avant que la nuit tombe.

Flanqué de Strax et Mirador, le sous-lieutenant Foliot explora les ténébreux couloirs, arquebuse tremblante et lampe à l’huile dressée. Un sobre escalier central descendait en spiral vers les étages inférieurs. Il s’égosillait de sourds échos. Ceux d’un râle éolien qui s’engouffrait dans la colonne, s’élevait des profondeurs et charriait dans sa danse les émanations marines. Strax poussait ses collègues en avant. À mesure qu’ils progressaient, l’odeur iodée s’intensifiait, la verdure se raréfiait, mais l’enchaînement de pièces vides restait le même comme l’exacte copie d’une seule unité dupliquée à la verticale. Pour se rassurer, Mirador entreprit de compter tout haut les niveaux. Au trentième, la vue depuis une fenêtre les découragea. Ils n’étaient pas descendus plus du quart de la terrible hauteur et déjà la mer éteignait le soleil dans un flamboiement sublime. Ils se pressèrent vers les marches, Mirador en première position. L’ombre nocturne l’oppressait. Foliot s’inquiétait lui aussi. Il n’aimait pas ce souffle malsain qui imprégnait leurs vêtements déchirés. L’air vibrait des bourrasques odorantes. Strax espérait qu’elles ne les empêcheraient pas de fermer l’œil.

Lorsque les heures les plus sombres s’invitèrent, les trois troupiers avaient rejoint les survivants. Une vingtaine de têtes se regroupèrent autour d’un feu de fortune. Les ventres gargouillaient. Voilure et planches de bois crépitaient, elles projetaient une vacillante lueur sur les visages fermés. Dans l’ombre, à bout de forces, le docteur Luther s’occupait de soigner les dernières fractures, déchirures et entailles. Le Manticore bossu avait dégrafé l’arrière de sa blouse. Une double paire de bras supplémentaires s’en échappaient. Chacune de ses six mains reposait sur les chairs abimées des blessés. Les peaux fusionnaient. Luther s’économisait. Il ne pouvait guérir tous les maux du monde. Dans l’urgence, on avait procédé aux plus simples régénérations. Zacharie, quant à lui, attendait son tour, les yeux perdus dans le vide, un bandage tâché de sang enroulé autour du crâne.

Près d’une fenêtre, Xenon gérait son protégé, 2,6-Dimethylpiperidine. Le jeune Chitine mantide avait perdu l’une de ses pinces dans l’accident. Une fine cuticule recouvrait l’articulation coupée nettement, mais pour l’heure, il ne s’en souciait pas. La délégation avait dégainé une fiole de phéromones royales et tous deux planaient à mille lieues de là. Les antennes de 2,6 gigotaient. Sa mandibule se détendait. Ils savaient que leur Gyne serait là pour eux, qu’elle les protégerait, qu’ils retrouveraient leur chemin vers la colonie ; l’olfaction les en persuadait.

Non loin, Strax mâchouillait son tabac, avachi. Il lorgnait sur les coupures de journaux que dévorait des yeux Philistin, un comparse qui conservait bien au chaud dans sa veste des gravures de séduisantes pépées en tenue légère. C’était leur manière d’oublier la faim qui les tenaillait, d’éloigner le marasme qui envahissait les esprits. On avait survécu, mais on ne comptait plus les morts. Personne n’avait été épargné : troupiers, délégations et protégés. Lhortie s’en mordait les doigts. En retrait, elle attendait qu’une voix s’élève, que quelqu’un se décide à prononcer les mots qu’elle redoutait tant. Son poing se serra sur son médaillon. Il reposait sous ses vêtements. Elle sentit son cœur se comprimer. Il ouvrait les vannes, repoussait la prison dans laquelle elle le terrait sciemment. Alice respira lentement pour l’empêcher de battre. Cette fois-ci, il ne voulait plus stopper sa course.

Là-haut, dans le cockpit, le vide avait failli les avaler.

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Là-haut, dans le cockpit, le vide faillit les avaler.

Le protégé d’Apostasis la Morte se tenait debout sur les baies vitrées fracturées, en proie au grand vent. Trois balles avaient traversé sa bure, pénétré son corps, mais il souriait encore à ses assaillants. Xenon s’était jeté en avant juste avant les détonations. Il se cachait désormais derrière le gouvernail, entouré des Cols Rouges. L’eau des réserves coulait depuis le sas. Lhortie tremblait de rage. Comment un seul homme pouvait-il venir à bout du Présage en s’amusant, réduire cinq années d’études et d’abnégation, écraser ses rêves ? Elle sentait son regard pénétrant lui déshabiller l’âme, son mutisme glacial la désorienter.

Puis tout s’accéléra.

Une secousse les obligea à s’accrocher les uns aux autres, les autres au mobilier vissé sur le parquet. Le sol bascula toujours plus. Les semelles de leurs bottes ne supportaient pas l’inclinaison. Lhortie glissa en arrière, frappa le sol. Elle tendit les bras. Son pistolet lui échappa. Cette fois, elle se vit mourir, attirer vers la fissure béante. Elle hoqueta quand deux mains la saisir. Ses hommes la hissèrent près d’un pied de table. Xenon, lui, s’était réfugié dans une anfractuosité entre deux poutres. La carlingue se déforma d’un coup sec. Le cahot fendilla la baie de plus belle. L’homme sombre ouvrait les bras, fermait les yeux. Il attendait la fin. Un troupier hurla lorsqu’une chaise déboula du couloir, se fracassa sur le verre et emporta dans sa chute le protégé d’Apostasis. La bure, retenue par les débris tranchants, flottait comme un funeste étendard.

Dans le tissu, il n’y avait plus personne.

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Alice laissa échapper un soupir puis desserra le poing.

Dans une pièce adjacente à celle des survivants, des corps inanimés gisaient sous de vieux draps. Alphonse, le troupier chétif chahuté par ses pairs dans la matinée, attendait devant l’entrée. La tête renversée sur le chambranle, il observait le visage déchiré d’un frère d’armes dont le linceul trop court découvrait les yeux livides. Derrière les traits tuméfiés, Alphonse reconnut Galoche, un ami, l’un de ceux qui, tout comme lui, avait choisi la Renonciation, la simplicité de l’abandon. Porté par un besoin qu’il ne s’expliquait pas, le troupier s’approcha. Son ombre s’avança avec lui. Elle obscurcit la rangée de cadavres anonymés. Lorsqu’il s’accroupit, les ténèbres s’écartèrent. Fébrilement, il déposa ses doigts sur les paupières glacées ; personne n’avait pris le temps de les refermer. Puis, il effleura des lèvres le front morbide. Ces gestes, il les avait appris au Temple Noir, lors des cérémonies d’adieux orchestrées par les Virgos, les Renonciateurs de Main.

Là-bas, sous la nef centrale, on invitait chaque adepte à murmurer une dernière parole à l’oreille des défunts installés sur un trône d’ébène. On aidait le corps à s’oublier pour l’éternité sans fioritures, sans larmes, sans haine, dans la plus grande discrétion. On habillait la dépouille d’un voile opaque pour qu’aucun profane ne contemple sa chair, pour qu’aucune mémoire n’accapare sa funeste identité ; lorsqu’on renonçait, on renonçait à persister au-delà de sa propre vie, on renonçait à laisser une trace, quelle qu’elle soit. Un lent et silencieux cortège quittait le Temple Noir pour les fosses communes aux abords d’Egydön. On y jetait le corps à l’aveugle comme une vulgaire carcasse, un déchet. Le passé, laissé au passé, s’écrasait tout en bas. Il roulait sur les charognes, les ossements, les poussières. Il n’était plus celui qu’on appelait. Son âme, ou ce qui pouvait s’en rapprocher, retournait au néant et abandonnait l’enveloppe aux vers et aux insectes. Pas un édifice n’en retenait le nom, pas un sépulcre, pas même une simple dalle.

En mourant, on éteignait tout.

Les rituels virgos avaient aidé Alphonse à accepter sa condition, à supporter sa présence inexpliquée dans l’Enclave. Ils effaçaient sa peine, les larmes qu’il aurait pu verser, les faux espoirs qu’il pouvait se construire. Grâce à la Renonciation, il savait qu’il n’y avait plus rien à attendre de cette vie, il pouvait passer à autre chose, refermer le cycle, tirer un trait. L’Espérance c’était l’inaction, l’attente, la douleur. De l’autre côté, il se persuadait qu’il n’y avait rien — rien d’autre — et ça le rassurait. Alors, il releva le drap sur le visage de feu son ami, lui saisit les épaules et le traîna en grimaçant jusqu’à une fenêtre. Il porta la tête au-dessus du vide. La brise fit gonfler le linceul qu’il se pressa de rabattre. Puis, il souleva les jambes de toutes ses forces, poussa, poussa encore et bascula le tout. L’obscurité dévora la tache blanche qui fila vers les eaux sombres. Les murmures du vent et le ronronnement de l’océan camouflèrent l’impact. L’esprit libre de son devoir, Alphonse se retourna.

Strax se tenait à l’entrée.

« Qu’est-ce que tu fous, ma petite souris ?

— Bah… Rien. Enfin, je… , bégaya Alphonse.

— C’est… T’es sérieux là ? s’exclama son collègue.

— C’est que…

— Me dis pas que t’allais sauter ?

— Nooon, exagéra Alphonse. Les fumées, elles m’étouffaient un peu… »

    Strax s’approcha, sourcils froncés.

« Ouais ! T’es parti verser ta larmichette, hein ? »

    Il lui plaça une flasque dans les mains.

« Tiens, bois-moi ça ! C’est mes réserves perso… »

    L’autre en renifla le contenu.

« Le Lieutenant aime pas trop ça…

— On est en service là ?

— Je… Non, t’as raison Strax… »

Puis, il but une brûlante gorgée avant de tousser à s’en décoller du sol.

« Et… tu venais me voir… pour ça ? articula le troupier, étourdi par les vapeurs.

— La grosse veut qu’on se réunisse. Semblerait qu’elle s’est enfin calmé les nerfs.

— Je vous entends, vous savez ? » les interpella Lhortie.

La jeune femme apparut à son tour. Son ombre les écrasait.

« Dépêchez-vous de… »

Alphonse cacha maladroitement la flasque dans son dos.

« Vraiment ? Donnez-moi ça ! » ordonna-t-elle en la lui arrachant des mains.

Les deux Cols Rouges baissèrent la tête.

« Et maintenant, ouste ! »

Elle les regarda rejoindre la pièce commune. Strax grommelait sous son képi. Elle ne pouvait pas baisser sa garde, pas devant eux. Avant que l’un de ses hommes n’improvise quoi que ce soit, elle devait se ressaisir, leur prouver qu’ils pouvaient tous lui faire confiance alors que la situation semblait perdue. Rester droite, quoiqu’il arrive. Rester ferme et solide. Alors que personne ne l’observait, elle se saisit de la flasque. Elle en but une lampée, rangea l’objet dans son veston, relâcha ses cheveux et prit une grosse bouffée d’oxygène avant d’affronter les survivants qui ne s’en remettaient désormais plus qu’à elle seule.


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