Chapitre 18 – Partie 2

Mara courait avec frénésie. À la manière de ses semblables, elle fusait, ramassée sur elle-même, mains au sol. Ses jambes passaient devant, la propulsaient dans les escaliers du phare. Ses pieds nus frappaient la pierre froide et humide ; la dresseuse avait ôté ses bottines. Ses larges vêtements de cuir souple en revanche lui conféraient l’aisance nécessaire à de grandes enjambées. Elle se ruait jusqu’en bas, impassible face à l’interminable spirale qui défilait sous elle. La rampe accompagnait sa course. Les étroites fenêtres que le crépuscule colorait d’un orange flamboyant défilaient sur sa gauche. Puis, une première porte surgit à sa droite, une deuxième, une troisième et enfin, la plus grande, la dernière, celle qui donnait sur le rez-de-chaussée. Quelques lampes égayaient ce hall circulaire où l’on stockait cordages, outils, cages et filets de pêche. L’iode y flattait les narines ; des poissons roulés dans la saumure s’accumulaient dans des tonneaux grands ouverts. D’autres séchaient pendus la tête en bas aux poutres rafistolées qui s’entremêlaient au point d’en camoufler la voûte. Au centre de la pièce, une impeccable et large colonne d’ébène traversait le bâtiment tout entier, comme l’échine immuable où reposait au point culminant la tête pensante : le colombier et sa lanterne. Toute la structure granitique posée bloc par bloc s’appuyait au tuteur, l’enveloppait parfois jusqu’à s’y confondre comme une seule et même roche.

Affalé là, un Humain décrépi roupillait sur un tabouret, une cuillère à la main. Lorsque la Véloce lui passa devant, il ouvrit à peine les yeux, se gratta le ventre avec son ustensile et la héla avant de sombrer aussitôt dans un sommeil profond. Sa tête tremblotait. Elle reposait sur la soufflerie, une machinerie à pistons prévue pour la transmission des messages d’un étage à l’autre. À cette heure-ci, le mécanisme toussaillait à cadence réduite et le crépitement du poêle à charbon berçait les lieux. Juste avant que Mara ne se décide à quitter son poste, Hewan lui avait proposé de glisser leurs prévisions dans les tubes postaux ; elle avait refusé. La nouvelle, elle l’annoncerait en personne à Walhdar, leur dirigeant. Elle ne pouvait pas confier cette tâche à York, le réceptionniste ensommeillé ; il manquait cruellement de réactivité.

À l’extérieur, la fraîcheur la saisit. C’était la brise d’un soir comme les autres où le soleil enflammait l’horizon. L’astre disparaissait sous les eaux sombres. Il s’y reflétait, morcelé. Les rayons rosissaient les masses nuageuses, ces dégradés grisâtres allongés sur les cieux. L’étendue cotonneuse stagnait. Elle libérait sa bruine ; Mara s’essuya le front. Avant de s’engager, à flanc de falaise, sur le chemin escarpé menant aux habitations, elle tira les lacets de sa tunique puis remonta une capuche qui se gonfla de sa chevelure crépue. Dans son dos, le phare campait sur un bras de terre et depuis la base de l’édifice taillée à même la roche, on pouvait tout contempler. À son sommet flottait la Mouette, retenue à son câble d’amarrage.

L’île, entourée de contreforts naturels qui lui garantissaient d’échapper aux marées, se hissait à plusieurs dizaines de mètres au-dessus des vagues. Sous la mer, les récifs se devinaient plus sombres. Le ressac travaillait leurs formes. Il invitait les algues effilées à danser au milieu des coques renversées qui s’entassaient dans l’écume. De blancs coquillages recouvraient les carcasses de bois et entamaient la conquête d’un ventre métallique nouvellement échoué. Les vaisseaux, empalés, répandaient leurs entrailles jusqu’aux pieds des falaises. Les plus solides n’avaient pas bougé depuis des années ; ils brisaient les courants et protégeaient les côtes. Quelques mâts qu’on redressait régulièrement signalaient la présence de cette barrière fortuite.

De l’autre côté du bras de falaise, l’avant-port et le port se déployaient fièrement. Le premier s’avançait dans les mers. Il laissait s’engouffrer entre deux jetées, les bateaux, intacts cette fois, portés par l’eau vive des marées. Un duo de larges écluses contrôlait l’accès au second. Son chenil, bordé des quais et pontons, reculait dans les terres, engoncé en trident au milieu des maisons. Barques et navires de plus fort tonnage s’y serraient les uns aux autres, toutes voiles repliées et cheminées éteintes. L’un d’eux, une frégate à vapeur vêtue de fer, portait un étendard sanguin où demeurait brodé, l’Ourboros d’Argent. Elle avait jeté l’ancre peu de temps après le départ de Mobius pour la Griffe Noire. Les Cols Rouges d’Egydön venaient aider à l’organisation ; c’était la première fois pour Baladrek, la première fois que la bourgade s’occupait de l’Intronisation. Mara avait croisé les troupiers dans les tripots et les bars. Ils tenaient bien l’alcool, connaissaient les rudiments des jeux d’argent, mais souvent leurs croissants, ces piécettes frappées par l’Enclave, rejoignaient les bourses des filous qui se relayaient auprès d’eux.

La Véloce accéléra. Elle quitta la route pavée pour un raccourci à travers champs et pâtures. Le village en contrebas s’effaça derrière les hautes herbes qui lui fouettaient le visage. Mara s’enivrait des pointes de vitesse et des bonds mesurés au-dessus des clôtures. Seuls désagréments, les mottes qui volaient derrière elle et la terre qui lui collait aux paumes. Lorsqu’elle approcha d’une étable, sa course en bruit sourd réveilla les moutons. Les têtes blanches la suivirent du regard jusqu’à ce qu’elle disparaisse sous le couvert de la Cuirasse, une crête aiguë qui s’élevait en un cirque au nord du village. Là, derrière un muret dévoré par la végétation, la route réapparut, et avec elle, Baladrek. Depuis le port jusqu’aux pieds des rocheuses, les maisons de bric et de broc parsemaient un relief en plateaux. Elles se chevauchaient, se superposaient même. On construisait les plus hauts étages avec les planches, les gréements et la tôle froissée recueillies sur les plages. Les plus bas, de briques, reposaient sur des soubassements de pierres taillées. Chaque bâtiment avait ses stigmates, une histoire qu’il portait en lézarde sur ses murs. Le village avait été maintes fois reconstruit, maintes fois rénové et malgré ce fouillis de matériaux divers, les artisans de toutes trempes avaient réussi à lui apporter un cachet certain.

Couverte de boue, Mara s’enfonça dans les ruelles pavées où les odeurs de cuisines, d’alcool et de tabac se mêlaient aux embruns. Les foyers s’allumaient un à un. Entre les toits, les cheminées crachaient leurs volutes qui tourbillonnaient, s’éparpillaient et rejoignaient, invisibles, les hauteurs crépusculaires. Pour la seconde fois de la journée, la bourgade s’éveillait ; après le bal matinal des pêcheurs et des marchands venait celui des noctambules et des escrocs qui se massaient dans les établissements plus ou moins douteux. En période de forte affluence, Baladrek comptait deux fois plus d’itinérants que d’autochtones. L’Intronisation gonflait les effectifs ; exceptionnellement, la population débordait jusque sur les trottoirs de l’artère principale. La jeune fille s’y fraya un chemin, dévala un grand escalier, en remonta un autre puis s’arrêta enfin. Au bout de l’Allée des Brumailles où la Baleine à Brosse sortait de terre. C’était l’auberge la plus réputée de l’île. Elle servait de repère aux troupiers qui y descendaient régulièrement, mais surtout à Walhdar qui y logeait. Le dirigeant occupait le dernier étage. Un crâne gigantesque percé de fenêtres en constituait la devanture. La structure morbide rappelait la puissance qui sommeillait sous les mers, mais elle prouvait aussi à la face du monde que Baladrek avait la peau dure. Tous connaissaient l’histoire de ce trophée centenaire, celle d’une période de disette où les filets ne remontaient plus un poisson, où les monstres marins, pendant deux mois avaient quitté les profondeurs et paralysaient le commerce. L’île avait souffert durant des semaines avant qu’une expédition ne revienne au port traînant dans son sillage le cadavre d’une baleine blanche. On avait dévoré la créature, on se l’était partagée, on l’avait transcendée. Chacun de ses os se retrouvait dans les architectures en guise de poutre ou de pylône. Lorsque Mara s’approcha de l’entrée vitrée, deux portiers la dévisagèrent de haut en bas.

Ces molosses portaient chacun un gourdin greffé à une ceinture qui boudinait leur ventre replet. Gras-bide et Gras-mèche, comme on les surnommait, se ressemblaient tellement qu’ils se confondaient, qu’ils s’interchangeaient. Ils avaient le même tour de taille, la même chevelure graisseuse, le même faciès grincheux. Pourtant, l’un était Humain, l’autre Sappir. L’un avait la force d’un seul homme, l’autre avait celle de trois et tous les deux se camouflaient derrière de larges vêtements qui gommait leurs formes au point de ne plus distinguer le squelette externe de Gras-mèche, la poitrine molle de Gras-bide.

« T’veux pas t’essuyer un peu ? » lui dit le second en là pointant de son arme.

Le premier restait impassible. Sa lèvre basse remontait sous son nez.
« J’dois parler à Walhdar ! leur répondit-elle en époussetant sa tunique.

— On peut lui refiler le message. Il est occupé avec le Cap’taine Gaspard !

— J’ai pas de message… alors, poussez-vous ! »

    Un grand sourire remonta jusqu’aux oreilles de Gras-Bide.

« Friponne, tu crois qu’on sait pas ce que tu trames ?

— T’escamotes comme un poupon, alors trouve-toi un coin miteux ? lança l’autre.

— Les dupes qui traînent ici, c’est d’un autre niveau, ok ? »

    Mara grommela et retira sa capuche pour affronter leur regard.

« J’trame rien, nigauds ! Les piafs du Présage sont blancs ! »

    L’Humain s’esclaffa ; des glaires grouillaient dans sa gorge déployée.

« Vu comme tu baratines, t’iras loin ma… »

    Le Sappir lui envoya une dégelée dans les côtes.

« Regarde un peu sa tronche ! »

    La Véloce fronçait ses épais sourcils noirs, un air qu’on ne lui connaissait pas.

« J’trame rien ! répéta Mara. Rien de rien ! Que dalle ! »

    Les yeux livides, ils la laissèrent entrer.

« Au fond à gauche… » lui précisa Gras-mèche avant de refermer la porte.


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