Chapitre 17 – Partie 2

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Lhortie avait parcouru les couloirs du premier étage en distribuant directive sur directive. La situation du Présage s’avérait bien plus alarmante qu’elle ne l’avait prévu. Tout le mobilier s’était entassé, mélangé, disloqué. Le Lieutenant n’osait même pas imaginer l’état du salon, encore moins celui des réserves de coke. Dans le réfectoire traversé un peu plus tôt, elle avait dû se faufiler entre les tables et les chaises encastrées en un solide barrage. Dans les dortoirs, elle avait chevauché les matelas qui ne formaient plus qu’une entité moelleuse. Et voilà seulement qu’elle atteignait la salle de réunion où un troupier quittait l’entrepôt d’armement en titubant, les bras chargés de munitions, pour rejoindre le sas ouvert sur la passerelle de proue. Dehors, quatre autres soldats l’attendaient. Parmi eux, Hourdis et Pinçon, toujours vivant, se tenaient à la rambarde de sécurité. Lorsqu’il virent passer leur Lieutenant, ils se redressèrent instantanément. Sans un regard, elle s’enfila, pressée, dans la cage d’escalier désormais escarpée qui menait au cockpit. Elle espérait y préparer l’atterrissage d’urgence, mais à peine eut-elle posé le pied sur la première marche que Gaspé, le timonier en second, l’un des conducteurs du Présage, remonta en courant dans sa direction.

« Rupture des communications, j’imagine ? » le devança Lhortie

Elle n’envisageait pas d’autre raison pour qu’il en vienne à quitter son poste.

« Non non non, chef ! Tubes acoustiques intacts ! débita le soldat, en sueur.

— Et que fait Lapointe ? Il n’y a plus personne pour sonner l’alarme ? »

— Personne ! On m’envoie vous chercher. »

Derrière une barbe épaisse et foisonnante, la bouche du timonier se tordait.

« C’est un des protégés, chef !

— Un des… Que fait un protégé dans le cockpit avant ? »

Abasourdie, elle le repoussa et s’apprêta à descendre.

« C’est… c’est le protégé d’Apostasis la Morte. »
Gapsé reprit son souffle.

« Il retient la délégation de Pentagua en otage. »

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Encerclés, les deux fugitifs se positionnèrent dos à dos. Deux geôliers remontaient le couloir depuis un rideau qui en occultait le fond. De l’autre côté, à l’intersection menant aux passerelles, trois autres s’approchaient prudemment. L’un d’eux meugla un chapelet d’injures avant de se ruer dans leur direction. Son gabarit rappelait celui du colosse. Zacharie recula d’un pas lorsqu’il le vit tendre les bras, prêt à les faucher dans sa course. Mais l’homme s’arrêta net ; Yalthia avait frappé le premier. Son poing s’écrasa d’un bloc sur le visage de l’assaillant persuadé que sa masse corporelle pouvait l’emporter sur celle du géant. Démenti par la brutalité de l’impact, il termina sa chute, le nez en sang, entre ses deux collègues qui s’accrochèrent à leurs armes et les brandirent bien haut comme des lances acérées.

« Gaffe ! » hurla Yalthia en tentant de protéger le rouquin.

Deux détonations suivirent, mais Zacharie fonçait déjà vers eux. Un étrange sifflement lui déchira l’oreille. Sans y prêter attention, il joua de sa lame pour écarter les leurs qui pointaient encore derrière une épaisse fumée jaunâtre. Un coup de pied dans les rotules, quelques coups de coude bien placés et les deux hommes s’entassaient déjà au côté du plus gros qui gémissait sa douleur.

Ceux qui remontaient firent demi-tour à reculons, les yeux écarquillés.

« Regarde-moi ces péteux ! » lança Yalthia en approchant l’intersection.

Zacharie s’y tenait déjà, pris dans les bourrasques. Lorsque le colosse arriva à sa hauteur, il balbutia quelques mots incompréhensibles. D’un côté comme de l’autre, le vide se dessinait sous leurs yeux abattus. D’un côté comme de l’autre, il n’y avait aucune échappatoire, pas une falaise, pas une montagne, pas un chemin vers la terre ferme. Seulement d’autres geôliers combattant ces étranges oiseaux.
Zacharie tremblait. Son arme improvisée lui glissa des doigts.

La hauteur. Il ne la supportait pas.

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Le cockpit affichait des allures de belvédère accidenté ; d’immenses baies vitrées offraient une vue époustouflante sur le vide, compromise par l’inclinaison du plancher qui tordait les lignes, pliait les genoux et jouait avec l’équilibre de chacun. En bas, arbres et arbustes esseulés se nichaient sur les rivages que les lames aquatiques soulignaient d’une blancheur uniforme. L’inquiétude avait chassé la sérénité des regards. Sur les verrières, brèches et fissures laissaient pénétrer les courants aériens. En vils diablotins, ils soulevaient les feuillets des mappemondes accrochées aux murs et secouaient les pages d’un énorme carnet de route posé sur le bureau des timoniers.

« Relâchez cet homme ! » ordonna sèchement Lhortie.

Au centre de la pièce, la barre de gouverne se dressait comme un barrage. Adossé aux baies, le protégé d’Apostasis la Morte se servait de Xenon comme d’un bouclier. Le lieutenant tenait son pistolet à bout de bras, inflexible. Deux troupiers se terraient dans son ombre. Tous s’épiaient, fébriles, dans cette terrible impasse, cette prise d’otage insensée qui suspendait le cours du temps alors qu’au même moment se jouait l’avenir du Présage et de ses occupants.

« Tout s’écroule ! lança Lhortie, désespérée.
— Vous n’avez toujours pas compris, n’est-ce pas ? » ironisa le preneur d’otage.

Xenon le sentit frémir d’un plaisir malsain.

« Vous n’avez toujours pas compris qui mène la danse ? »

Le lieutenant se crispa sur sa crosse.

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« Vous n’avez toujours pas compris qui mène la danse ? »

— Ils espèrent encore pouvoir s’en sortir, entendit Mobius en proie aux ténèbres.

Cette voix et ces pensées appartenaient à celui qui coordonnait les oiseaux.

— Nous aimerions que vous en finissiez rapidement, Enkidu !

Et cette deuxième voix, la même qui scandait l’antienne renonciatrice.

— Ils ne méritent pas une seconde d’attention ! ajouta-t-elle.

L’intonation dédaigneuse s’abattait comme un couperet. Elle résonnait avec une phrase entendue par Mobius, un an auparavant, dans les souterrains d’Apostasis la Morte. L’image le hantait encore. Il revit le Calice étincelant se renverser au milieu des volutes de fumée, le néant qui habitait la coupe disperser ses espoirs, et ces mots acérés le réduire au silence : Il ne mérite pas une seconde d’attention ! Il n’y avait plus de doute possible ; cette voix appartenait à celui qui commandait aux Capites. Elle les traversait un à un et chacun parlait en son nom, chacun jouait de ses cordes vocales atrophiées pour en travestir les sons en un râle guttural. Pourtant, cette mascarade ne suffisait pas à en gommer les tics et le vocabulaire. Pour la première fois, Mobius avait le sentiment de toucher du doigt le mystère des Capites, d’atteindre cette vérité camouflée derrière leurs insondables bures. Perte de l’identité au profit d’une communion éternelle disait la version officielle. Pourtant, la voix annonçait une tout autre nuance. La délégation les découvrait pantins manipulés d’une seule main.

— Qu’attendez-vous, Enkidu ?

— Laissez-moi faire si vous ne voulez pas perdre un siècle de plus !

— Avec tout le respect que nous vous devons, Le Maître s’impatiente.

— Le Maître à tout son temps, argua Enkidu.

— Il a faim de vengeance.

— C’est notre cas à tous !

Leur échange fusait dix fois plus vite que la parole. Mobius sentait un coeur pomper et injecter, pomper et s’emballer à tout rompre. Le cockpit du Présage se dessina bercé d’une lueur violacée. Les contours étincelants l’éblouissaient, mais il ne pouvait relever le bras pour s’en protéger. Quelqu’un d’autre l’en empêchait. Il n’occupait plus le corps d’un oiseau. Non. Il n’occupait pas le sien non plus. L’ombre l’avait recraché ailleurs, au côté d’une conscience plus évoluée, celle d’un que la voix dénommait Enkidu. Une fois de plus, il ne contrôlait rien. Il constatait en spectateur muet, réduit à l’état de pure pensée. Il s’imaginait assis au balcon d’un théâtre, l’orbite comme unique fenêtre ouverte sur les planches où se jouait un acte au dénouement funeste. Tout contre lui, il reconnut le dos de Xenon. En mosaïque derrière la barre de gouverne, trois canons meurtriers le tenaient en joue.

Une secousse lui fit prendre conscience de l’état du vaisseau.

« Que cherchez-vous, bon sang ? » assena Lhortie en s’avançant d’un pas incertain.

La main se resserra sur le poignet du Chitine.

« Stop ! » lui intima Enkidu.

Le Lieutenant s’arrêta sur-le-champ.

« Arracher son bras n’est qu’une formalité !

— Comment croyez-vous que ça va se finir ? » lança-t-elle, exaspérée.

La tension se lisait sur ses traits froncés.

« Et vous, Lieutenant ? Comment croyez-vous empêcher l’accident ?

— C’est mon affaire !

— Pensez-vous y survivre ? ironisa-t-il.

— Pensez-vous survivre à une bonne dose de plomb dans la poitrine ? Vous vous protégez lâchement derrière une délégation. Arrêtez de jouer les braves, merde ! »

Une telle réflexion le fit sourire.

« Oh ! Ce n’est rien d’autre qu’une réserve de nourriture, voyez-vous ! »

Il se colla un peu plus au Chitine.

« C’est comme ça qu’on traite les insectes dans son genre ! »

Toute l’assemblée frissonna. Xenon semblait éteint.

— Arrêtez ça ! lâcha Mobius.
Son hôte éprouvait un plaisir sadique qu’il ne supportait plus.

— Oh, revoilà le vermisseau qui interférait avec nos oiseaux !

— Arrêtez ça… vous m’entendez !
— C’est que tu as de la voix maintenant ! Tu prends de l’assurance !

— Relâchez Xenon, il ne vous a rien fait !

    Enkidu s’esclaffa ; les troupiers le dévisagèrent, soucieux.

— Avec qui communiquez-vous sur le canal ? s’inquiéta la seconde voix.

— Une des larves que vous avez libérées l’année dernière.

— Nous… nous sommes plusieurs dans mon cas ?

— Le sujet qui a embarqué avec vous dans le Présage 101 ?

— Monsieur Klein ! Celui-là même ! précisa Enkidu en ignorant Mobius.

— Le réajustement effectué hier soir a pourtant eu l’effet escompté.

— Vous l’aviez bien reprogrammé par l’intermédiaire de votre délégation ?

— Oui ! Notre main sur son abdomen, au plus près de l’implantation…

— …et vous avez réaligné les ondes, compléta Enkidu.

— Exactement ! Nous avons supprimé les interférences qu’il générait sur le canal au moment de votre petit escapade dans la salle des machines !

— Expliquez-moi alors ce qu’il fait connecté avec nous ?

Les pensées d’Enkidu se paraient de reproches.

— Cela pourrait venir d’une défaillance de l’artefact implanté.

— L’artefact implanté ? s’exclama Mobius qui perdait le fil de leur conversation.

Il réalisait qu’Apostasis le Morte s’était servi de lui.
— Pourtant, il y a autre chose… , s’inquiéta Enkidu.

 Que… que m’avez-vous fait ? bégaya Mobius.

 À quoi bon s’en soucier, Monsieur Klein ! Vous n’êtes qu’un des nombreux pions qui servent l’Enclave. La seule chose qui devrait vous préoccuper désormais, c’est votre devenir, votre mort prochaine. Regardez…

« Regardez ! annonça Enkidu à l’assemblée. Nous y sommes presque ! »

Il jeta un coup d’oeil rapide au-dessus de son épaule.

« Les côtes sont déjà sous nos pieds ! Vous goutterez aux abîmes ! »

— Qu’on en finisse avec lui ! » cracha Le Lieutenant.

Un signe de la tête ; les troupiers se redressèrent.

— Arrachez-moi ces câbles ! ordonna soudainement Enkidu aux claques-silex.

Une seconde ; un coup de bec ; le cockpit bascula de quelques degrés. Sous le choc, la vitre se fissura un peu plus ; tous ceux qui lui faisaient face furent pris d’un mouvement de recul. Le plancher approchait l’angle droit au point où la délégation se sentait tirer vers arrière.

— Tu vois cette machinerie centrale ? ajouta la seconde voix.

Les yeux se tournèrent vers la barre de gouverne.

— Actionne-la pour déstabiliser la structure ! C’est le moment !

Enkidu jaugea la situation et s’apprêta à s’avancer quand Mobius l’interrompit.

— Non ! hurla-t-il.

Ses pensées s’enivraient d’une surprenante volonté.

« Non ! » hurla Enkidu sans pouvoir se retenir.

Le poignet du Chitine se libéra comme par magie.

— Enkidu ? Qu’est-ce que tu attends pour…

Il ne pouvait plus bouger. Xenon se rua en avant.

— La défaillance… Elle ne vient pas de l’artefact

C’était l’occasion ou jamais ; Lhortie cria de toute ses forces.

« Feu ! »

Les trois détonations résonnèrent sur les parois alors que la nacelle chavirait violemment. Le Présage agonisait. Tous se sentirent glisser vers le vide, leurs pieds mal assurés. Chacun lâcha son arme, tendit désespérément les bras pour se saisir d’une poutre, d’un meuble, d’un morceau de taule solide et salvateur. C’était leur seule chance de survie. Gaspé, lui, n’y parvint pas. Il patina, tituba vers l’avant et frappa la fenêtre. Le verre se fendilla dans toute sa hauteur avant de lâcher entièrement. La pesanteur l’emportait. Le troupier disparut sans un cri. Sur les rebords, des traces de sang témoignaient de son passage. L’homme avait cherché à s’y retenir au prix de terribles blessures finalement bien futiles face au sort funeste qui l’attendait en bas.

Allongé sur ce qui restait de la baie vitrée, Enkidu se releva, chancelant. Il avait retrouvé l’usage de son corps et malgré les trois balles qui mouchetaient son torse, il n’éprouvait plus que quiétude. Mobius n’avait pas peur non plus. L’homme lui transmettait cette apaisante certitude.

Tout finirait bientôt.

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La ferraille suppliciée rugissait. Elle perçait les tympans des passagers cramponnés à leurs derniers espoirs. Les murs se renversèrent en planchers et plafonds. Zacharie se plaqua au sol du couloir transversal. Derrière lui, le chemin qui l’avait mené au carrefour s’était transformé en un dangereux boyau vertical. Pris de vertige, il recula à quatre pattes et se recroquevilla dans un coin. Il n’aurait jamais dû quitter sa prison ni suivre le colosse. De tout côté, le vide distillait son emprise. Yeux clos, mains en coupole sur le visage, il se réfugia dans la prière. Il implorait Renpohja, souverain des Abysses. Cette posture enseignée par les Sombreurs mimait le hublot des scaphandres. En apposant ainsi les paumes, on constituait un espace sacré, une bulle artificielle où chacun pouvait communier avec le divin. Entre deux respirations, Zacharie y retrouvait un courage bien vite chassé par les lamentations des geôliers. Voilà donc le sort que réservait Tuuli aux humains arrogants qui osaient dompter ses courants aériens. Le Brouilleur d’Écume avait manifesté son courroux sous la forme d’une nuée d’oiseaux, une nuée de ses fils, uniques résidents de son domaine céleste.

« Zacharie ! » entendit-il soudain.

Portée par les bourrasques, la grosse voix du colosse arrivait jusqu’à lui. Ses jambes se ramollirent lorsqu’il comprit qu’elle sortait des balcons extérieurs. C’était là qu’il avait vu Yalthia pour la dernière fois alors qu’ils combattaient ensemble. Il se traîna littéralement jusqu’à l’ouverture. Entre deux poutres, il croisa un regard, exact reflet du sien, celui d’un geôlier prostré sur lui-même. On y lisait la terreur, celle qui réduit l’homme mûr à l’état d’enfant apeuré. Zacharie déglutit. Un hurlement sourd lui disait de continuer ses prières. Il l’ignora et reprit sa route, un genou devant l’autre. Il bâillonna son instinct ; l’enfant se terra derrière l’homme quand il passa sa tête rousse au-dessus du vide. Sa gorge s’emplit des rafales. Il s’étouffait des mots que lui inspirait ce spectacle insensé.

Presque à portée de bras, Yalthia se retenait à la carcasse tordue.

Le blondinet évanoui reposait toujours sur son épaule.

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Mobius sentit ses paupières se décoller comme après un bonne nuit de sommeil. Des fourmillements remontaient ses membres rigidifiés par la torpeur. Lorsqu’une bourrasque lui vrilla les oreilles, il s’agrippa instinctivement aux larges épaules du colosse. Ce dernier irradiait d’une chaleur fiévreuse et sa peau, sous ses vêtements, semblait plus solide qu’un roc. Complètement crispé, il étreignait la délégation de sa lourde main. De l’autre, il se retenait à l’une des passerelles qui longeaient le flanc du Présage. La grille qui servait habituellement de plancher lui permettait d’y loger ses gros doigts. Derrière ses mèches blondes, Mobius découvrit alors le désastre d’une nacelle complètement renversée. Plus bas, le vide terrifiant s’imprima sur sa rétine. Aucun verrou sentimental n’empêcha sa panique. Il avait retrouvé un corps, le sien, son corps. Des cris incontrôlés s’en échappaient. Le vent les lui déroba un par un, alors que ses cordes vocales s’enflammaient, en vain.

« Du calme, l’asticot ! lui intima le géant.

— Mais mais mais… qu’est-ce que vous… ?

— Du calme, j’t’ai dit ! Je suis pas dans la plus confortable des positions là !

— Remontez-moi ! Remontez-moi ! Remontez-moi ! mitrailla Mobius.

— Oh ! Tu veux que j’me débarrasse de toi ? C’est ça ? »

La délégation se contracta, figée comme une moule à son rocher.

« Je ne bouge plus ! Promis !

— Zacharie ! » hurla le géant.

Une touffe dépassait du chambranle juste au-dessus d’eux. Plus haut, au-delà du ballon, des colonnes de fumée se découpaient sur le ciel bleu. La nacelle ne tenait plus qu’à un fil. Sous la toile, les troupiers s’occupaient d’en renforcer les fixations. Véritables acrobates, ils se balançaient sans peur, tissaient leurs câbles et les enroulaient, tendus, autour des longerons.

« Aide-moi à le remonter ! Il faut faire vite !

— Qu’il attrape ma main ! »

Un bras hésitant fait son apparition. Mobius tend le sien pour l’attraper. Le colosse le guide et se débrouille pour le soulever bien haut. Les doigts s’étirent. La passerelle tremble. Dangereusement. Ils luttent contre l’équilibre instable, les intempéries, la carlingue branlante. Ils luttent pour une poignée de main salvatrice à bout de bras, à bout de doigts, au bout de leurs limites. Zacharie se penche un peu plus en avant ; un troupier débrouillard vient à son aide. C’est beau à voir ! Il lui maintient les jambes. On en oublie les haines. Un tremblement. L’espoir naît lorsque leurs doigts se frôlent. Un tremblement plus fort. La passerelle lâche. Ils tanguent. Elle entraîne les deux hommes dans sa chute. La passerelle lâche. L’espace d’une seconde, Mobius s’imagine en oiseau. Il ouvre les bras comme pour planer. La passerelle lâche et voilà qu’ils tombent, lui et le géant, soufflé dans le grand vent, l’un contre l’autre enlacé.

La main tendue s’éloigne, le Présage avec elle.

La descente est inévitable.

Comme l’eau, l’air glisse sur eux, chahute leurs vêtements, les aveugle de ses milliers d’aiguilles. Dans moins d’une minute, ils s’écraseront. C’est sûr ! Ils rejoindront les soldats passés par-dessus bord, broyés sur les rochers, le crâne ouvert, les corps en lambeaux. Mobius sait. Il sait qu’il va mourir. Il voudrait mourir seul.  Une pensée le soulage ; ils ne souffriront pas. C’est peut-être mieux ainsi, non ? Alors il se libère. Il repousse le géant. Les bras brûlant le lâche. De vagues mouvements l’interpellent. Il ose jeter un coup d’œil qu’il referme aussitôt.

Un liquide chaud asperge son visage.

Juste en dessous, le colosse se tord de douleur. Sa chemise se déchire dans un reflet bleuté et cristallin. Soudain, sa lourde main l’agrippe. Mais qu’il le laisse tranquille ! L’autre le tire vers lui. Ils se débattent, virevoltent, bousculés tous les deux. Encore quelques secondes. Les branchages fouettent sa peau.

Quelques oiseaux prennent peur. Ils s’envolent.

Suit le fracas de chair et d’os. Le silence.

Plus rien ne bouge.


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