Chapitre 11

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Mobius et Xenon se chamaillaient derrière l’œilleton.

Le premier, perplexe, s’acharnait à commenter chaque étape du réveil de l’homme ligoté à l’intérieur. Le second l’encourageait à grand renfort d’acclamations et d’accolades immodérées.

Ces deux-là ont l’air de bien s’entendre, songea Lhortie.

La présence du chitine la soulageait.

S’il y avait bien une seule délégation capable d’un peu de bon sens, c’était bien celle de Pentagua. Plus tôt dans la matinée, l’insecte l’avait abordée pour discuter du cas “Baladrek”. Désireux d’aider humblement son confrère, il s’était proposé comme soutien pour l’accueil du dernier endormi. D’abord surprise, le lieutenant avait longuement hésité avant d’accepter sa requête. L’affaire s’avérait délicate. Il y avait un protocole à respecter. Chaque délégation devait faire face en solitaire à ses attributions, mais avec un être aussi insignifiant et maladroit que Monsieur Klein, il fallait savoir s’adapter, transgresser la tradition. Alors pourquoi refuser ? Pour ses supérieurs qui n’en verraient pas la couleur ? Pour ses troupiers trop occupés à s’inquiéter du sort du renonciateur enfermé à l’étage ? Tout dépendrait du résultat de la rencontre. Lhortie partait gagnante. Quoiqu’il en soit, l’assistance du chitine arrivait comme une bénédiction, à l’heure où le Présage 101 résonnait des rumeurs d’une poignée de révoltés.

Le matin même, durant la réunion de roulement des équipes, des frondeurs avaient hurlé leur mécontentement face à la décision impulsive du lieutenant. Foliot avait su les calmer, invoquant le principe de précaution, le devoir de réserve, la mort de Chester, jeté hors du bâtiment comme un vulgaire chiffon. D’autres avaient tenté d’assaisonner les pourparlers, d’envenimer la situation déjà complexe. Mais très vite, un barrage s’était formé autour de Lhortie, un barrage de troupiers fidèles, touchés de plein fouet par les affres de la nuit dernière. Mirador, Carnequin, Hubert et bien d’autres rejoignirent les rangs. À sa grande surprise, Strax, dont la bienséance frisait les pâturages, s’associa lui aussi au mouvement jusqu’à ce qu’une majorité se dessine et l’emporte sur les mécontents, une majorité qui fit appel aux valeurs premières de l’armée des Cols Rouges.

Protéger ses frères. Servir l’Enclave.

La tension imprégnait pourtant encore l’air ambiant. Elle se distillait de troupier à troupier. Les plus joueurs pariaient déjà, dans l’ombre, sur les futurs changements hiérarchiques que provoquerait le suicide professionnel du lieutenant. Lhortie préférait nier ces ragots incongrus qui fleurissaient dans son dos. Certains chuchotements traversaient ses remparts, puis s’étouffaient lorsqu’elle s’approchait. Quelle idée saugrenue de s’attaquer aux renonciateurs !

Au diable, les conséquences ! La sûreté avant tout.

« Je l’ai dit tantôt ! Z’aviez le clapiot mal poché ? »

Lestocq s’adressait à Mobius.

Lhortie le considérait différemment depuis qu’il avait pris sa défense comme une tripotée d’autres. Son implication la touchait d’autant plus que l’homme avait passé la nuit loin du raffut qui secoua le Présage, confortablement installé dans l’observatoire avant, au sommet du ballon. Là-haut, il s’était laissé bercer par le roucoulement des piafs, les oiseaux messagers utilisés par l’Enclave, alors que sous ses pieds, l’un de ses camarades plongeait tête la première vers une mort certaine. Plus dévoué que jamais, il attendait patiemment qu’on lui communique les prochaines directives, son képi enfoncé jusqu’aux oreilles.

« Lestocq, ça suffit ! » , hurla Lhortie.

Le lieutenant adorait les rappels à l’ordre.

« Ouvrez-moi cette porte !

— Excusez-moi, chef ! Oui, chef ! »

Le troupier se jeta sur le volant d’ouverture en bousculant Mobius. La cabine se dévoila doucement. Le captif ne bougeait plus. Allongé sous une couverture jaunâtre, il baignait dans les rayons du soleil matinal. La lueur accentuait sa rousseur, celle de ses cheveux ébouriffés d’un long sommeil, celle de son visage, où une barbe piquante recouvrait tempes et menton. Ses yeux profondément verts et perçants reflétaient l’habituelle incompréhension dont Lhortie connaissait trop bien la signification. Elle l’avait vécue elle aussi. Tout le monde l’avait vécu.

« Je vous laisse gérer l’accueil, annonça-t-elle à Xenon.

— Très bien ! »

Le chitine releva ses lunettes d’apparat et s’invita dans la cabine. Pour l’occasion, il avait revêtu une chemise écrue au large col, doublée d’un sombre veston boutonné jusqu’à hauteur du plexus. Il bomba le torse avec fierté, signe de son engagement. Le lieutenant ne s’en étonnait plus. Elle connaissait parfaitement les habitudes exagérées des Parleurs. Lorsqu’il s’assit sur la première chaise qui meublait la pièce, il se défit de son fidèle couvre-chef et le déposa sur ses genoux, la tête dressée.

Lhortie jeta un regard en coin à Mobius qui s’engouffra à son tour.

Lui, si avide de commentaires, quelques minutes auparavant, n’osait plus lever les yeux vers le prisonnier. Évidemment, la porte blindée le mettait en confiance. Une fois ouverte, il redevenait cet homme empoté, en grand mal d’assurance. Depuis la nuit dernière, le lieutenant avait pourtant noté quelques améliorations. Monsieur Klein avait pris soin de se dénicher une tenue à sa taille, dont l’élégance pouvait surprendre quiconque l’aurait croisé les jours précédents. L’homme avait troqué ses vieilles loques contre d’autres, parfaitement coordonnées, dont les coupes n’étaient pas sans rappeler celle du chitine. Ce dernier y était sûrement pour quelque chose. Depuis qu’il s’était mis en tête d’aider Baladrek, il avait pris bon nombre d’initiatives. Cette soudaine transformation devait très certainement faire partie de ses objectifs cachés. Il avait eu la bonne idée de lui interdire le port de son haut-de-forme miteux. Mobius affichait alors une chevelure blonde et touffue, coiffée de manière à dégager suffisamment ses yeux bleus. Ses cernes, en revanche, ne démordaient pas.

Il s’assit à côté de Xenon. Le lieutenant le suivit, referma la porte derrière elle et s’y adossa. Lestocq resta à l’extérieur pour monter la garde.

« C’est à vous !, lança Lhortie en foudroyant Mobius du regard.

— Courage !, chuchota le chitine.

— Merci, merci… ! Donc… Nous… Nous sommes là pour…

— Vous pouvez commencer par le détacher !

— Ah… Dé… Déjà ?

— Oui ! Tout de suite !, le pressa Lhortie.»

L’homme allongé les dévisageait tour à tour.

Mobius s’approcha du lit, les mains fébriles. Xenon fit de même. Ils soulevèrent les draps précautionneusement pour ne pas dévoiler l’intimité du captif, et défirent ses liens, un à un, sous ses yeux ébahis. Puis, les délégations regagnèrent leur place, alors que l’homme se frottait les poignets, étendait ses jambes endolories, grimaçait des désagréables fourmillements dans ses membres. Lorsqu’il se redressa dans son lit, sans retenue, son torse athlétique et velu se dévoila. Lhortie en profita. Son engagement à bord des arches lui procurait quelques avantages visuels. Il avait la peau claire. Des taches de rousseur ponctuaient ces muscles saillants. Sa carrure, bien que robuste n’égalait en rien celle du sappir endormi dans la cabine voisine. Il avait pourtant le charme indéniable de ceux qui voyage, de ceux qui modèlent leur corps au rythme d’une vie de bohème. Il réveillait chez elle des fantasmes défendus, des envies d’ailleurs.

« Je… Je ne comprends pas ! » , murmura-t-il.

Il avait baissé les yeux sur son corps nu.

« C’est que… Comment vous… , s’essaya Mobius.

— Mon… Mon tatouage… Je ne comprends pas… ! »

L’homme fixait son torse vierge. Son regard se figea.

« Nous pourrions vous expliquer… Mais…

— Laissez ! Je vais m’en occuper, interrompit Xenon. »

Il avait posé sa main sur l’épaule de Mobius.

« Ne faites pas attention à tout ça ! Nous sommes là pour vous accueillir.

— M’acc… M’accueillir ? »

— Vous êtes le dernier à vous réveiller, commença le chitine avant de perdre son intonation dans la suite de ses explications sans fin. Je sais que vous brûlez de saisir les tenants et les aboutissants de votre venue ici, que vous ne pouvez vous empêcher d’imaginer des théories loufoques. Essayez seulement de recevoir chacune de nos paroles comme une main tendue, un geste pour vous tirer hors des miasmes dans lesquels vous nagez actuellement. Vous allez sûrement tisser des liens avec votre passé. Oubliez-les ! Nous y reviendrons. Concentrez-vous sur l’instant présent, mes mots, ceux de mes collègues. Si des souvenirs ressurgissent incomplets, flous et désordonnées, soyez rassuré, ils vont se rapiécer tranquillement. Nous ne cherchons qu’à vous aider en vous accompagnant dans cette épreuve que tous sans exception, nous avons traversée par le passé ! »

Xenon n’avait pas cillé.

« Vous… Vous croyez qu’il est capable d’ingérer… tout ça ? » , chuchota Mobius.

L’homme, muet, la gorge serrée, les contemplait le regard vide.

« Respirez et tout ira bien ! » , lui conseilla le chitine.

Lhortie sentait son cœur se tordre au fur et à mesure que le visage du captif se décomposait. Elle soupira et chassa rapidement ce sentiment de compassion inavouable. Il ne s’agissait que de son septième accueil depuis son affectation aux Arches, mais à chaque fois, elle ressentait la même douleur viscérale, un écho à sa propre histoire. Elle se revoyait, cinq ans auparavant, assise à la place de cet homme, les yeux vides, l’esprit grouillant d’interrogations. Comment l’avait-on conduite dans cette pièce minuscule ? Pourquoi ses pensées sonnaient-elles dans une langue inconnue ? D’où venaient ces créatures aux paroles insensées ? À cette époque, Alice s’était agrippée à des visages issus du passé, des impressions tronçonnées et des symboliques dignes de rêveries migraineuses. Avec le temps et l’habitude, elle savait que ses sentiments se compartimenteraient progressivement. Elle s’y était déjà attelé depuis son entrée chez les Cols Rouges.

L’homme se frotta la tête, abasourdi. Xenon reprit.

« Pour que nos échanges soient facilités, nous aimerions vous poser…

— Vous êtes des Sombreurs, c’est bien ça ? , l’interrompit le captif. »

Le chitine pencha la tête sur le côté, à angle droit, une posture d’étonnement.

« Des… Des Sombreurs ? , demanda Mobius. »

Lhortie connaissait ce mot. Elle l’avait sûrement déjà croisé dans les encyclopédies que conservait l’Enclave. Une page parmi des millions d’autres, un dessin peut-être. Sombreurs. Elle avait eu l’occasion d’étudier pendant des nuits entières, non pas par intérêt, mais par devoir, comme tout ce qu’elle avait réalisé depuis son arrivée. Pourtant, rien ne restait gravé dans sa mémoire. Ces livres décrivaient d’autres mondes, d’autres mots, des concepts difficiles à appréhender et des théologies morcelées décrites au couperet. Seuls les érudits cloîtrés dans les tours d’Egydön se passionnaient pour les ouvrages. Ils allaient jusqu’à vous réciter sur le bout des doigts les menus détails des civilisations lointaines et oubliées.

Lhortie n’était pas faite pour ça, pour tout ce charabia incompréhensif. Elle était faite pour l’action. Mais pour atteindre sa place au sein des arches, il lui fallait au moins ça. Il lui avait fallu apprendre ces informations primordiales, récoltées depuis plusieurs générations.

Elle repensa au sappir.

Jamais personne n’en avait vu un comme ça. Pour qu’il passe entre les mailles des spécialistes qui filtraient les nouveaux arrivants, il ne pouvait s’agir que d’une génération ponctuelle. Les rats de bibliothèque s’en réjouiraient et compléteraient leurs ouvrages grotesques et rébarbatifs. Le captif, en revanche, avait tout d’un humain. Le temps de réveil, la morphologie primitive d’une époque en prise avec les superstitions et l’artisanat intensif.

Tout coïncidait.

« Répondez seulement aux questions ! » , répliqua le Lieutenant du bout des dents.

L’homme soupira.

« Vous… Vous seriez prêt à me donner votre… ? , essaya Mobius, perplexe.

— Plus simpliste. Quel est votre prénom ? , l’interrompit Xenon. »

L’autre les dévisageait.

« Je… Je m’appelle… Zacharie. » , marmona-t-il, surprit d’entendre son nom prononcé dans cette nouvelle langue, dans ces nouvelles structures vocales qu’il découvrait avec maladresse.

Tous lui sourirent, chacun à sa façon.

« En… Enchanté, Zacharie, je suis Mobius Klein, votre correspondant. »

Il lui tendit fébrilement la main, puis sans réponse, se ravisa.

« Et voilà Xenon…

— Xenon-9834 pour être exact. »

Zacharie écarquilla les yeux. Ses épaules semblaient se détendre.

« Puis le… le Lieutenant Lhortie.

— Nous sommes ici, tous les trois, pour vous venir en aide, précisa-t-elle.

— Quel âge avez-vous ? , s’enquit Mobius.

— Je… n’ai plus d’âge…

— Quoi ?

— J’ai atteint l’âge de guerre ! Mais je me suis enfui. Alors… je n’ai plus d’âge.

Les deux délégations pataugeaient.

« Ce que mon collègue voudrait savoir, c’est quel est votre nombre d’années.

— Valta m’a offert quatorze années d’existence sous sa protection,…

— Vous… Vous avez quatorze ans ? »

Les dossiers à son sujet leur en laissaient présager le double.

« Les années suivantes ne comptent pas !

— Les chitines se compliquent moins l’existence ! , ajouta Xenon.

— Quatorze sacrées et douze impies.

— Ce qu’il veut vous dire, c’est qu’il a vingt-six ans, expliqua Lhortie.

— J’ai vingt-six ans, répéta Zacharie à voix basse.

— C’est un vogueur, il me semble !

— Je suis un vogueur…

— Vous connaissez autant d’informations à son sujet ? , s’étonna Mobius. »

Lhortie s’attrapa la tête. Baladrek, l’arriviste par excellence.

« Vous vous foutez de moi ? , s’insurgea-t-elle.

— C’est que…

— Vous croyez vraiment que depuis le temps, il n’y a pas eu de redondance ? Qu’on ne s’est pas adapté ? Que toute cette organisation, cette paperasse, ces précautions sont là en décorum ?

— Je voulais seulement…

— Reprenez ! , siffla Lhortie. »

Avant même que Mobius n’ouvre la bouche. Zacharie s’agita.

« Où,.. Où est Aliénor ? »

Tous se turent et l’observèrent, désoeuvrés.

« Où est ma sœur ? »,  lança-t-il en tentant de se lever.

Très rapidement, il perdit l’équilibre et se laissa retomber sur le matelas. Lhortie avait étudié les différentes phases d’acceptation de cette nouvelle réalité. Le malheureux devait sombrer dans la seconde, le déni. Il en existait encore cinq autres.

« Sortez-moi d’ici ! »,  hurla Zacharie.

Il s’empourprait, basculait dans la troisième phase, la colère.

« La situation est plus compliquée que… »

Lhortie fit signe à Xenon de se taire.

« Il n’ira pas bien loin ! Regardez ! »

Zacharie s’en fichait. Le visage tordu par la fureur, il s’agrippa à la tête de lit, se redressa péniblement, tituba sur un demi-mètre avant de basculer, nu sur le sol, entraînant dans sa chute la couverture et la table de nuit. L’homme venait de s’effondrer aux pieds des délégations, tête la première. La scène qui, dans un autre contexte, pouvait provoquer l’hilarité générale, leur glaça le sang. Avec toute la hargne qui l’animait, l’homme chercha à se mettre à quatre pattes, retomba, s’appuya sur ses avant-bras tremblants, puis s’affala de nouveau.

« Où est ma sœur ? »,  marmona Zacharie.

Mobius s’écrasa dans sa chaise. Lhortie serra les dents. Xenon se figea.

« Où est ma sœur ? »,  répéta-t-il une dernière fois.

Au bord des larmes, à bout de souffle, il abandonna.

« Elle n’est pas là… j’imagine… »

Son dos se contracta. Il ravalait ses sanglots. Le silence, comme une chape de plomb s’engouffrait dans les gorges, bloquait les communications. Mobius prit d’un soudain élan, s’agenouilla près de lui.

« Elle n’est pas là. » , murmura-t-il, la voix cassée.

Il avait attrapé la main de Zacharie et la serrait de toutes ses forces. La boule au ventre, Lhortie prit une profonde inspiration. Qu’importe le temps, qu’importent les épreuves, Zacharie les traverserait. Il comprendrait comme ils l’avaient tous compris eux aussi. Il comprendrait que cette réalité n’est pas un cauchemar, que cette réalité n’est que le commencement d’une autre. Souvenir après souvenir, chute après chute, sourire après sourire, il comprendrait.

« Pourriez-vous me… me laisser seul avec lui ? » , demanda Mobius.

Le lieutenant baissa la tête.

« Xenon, venez avec moi ! »,  souffla-t-elle.

Le chitine se leva. Sans un mot, ils sortirent.


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