Chapitre 1

Haut-de-forme

« C’est pour bientôt, selon vous ? demanda Mobius, inquiet.

— Généralement, les hostilités commencent à la mi-journée. »

Mobius soupira.

De la table voisine, un homme lui avait répondu. Sa voix calme et polie aux accents mélodieux avait surgi de derrière le profond dossier de son fauteuil, d’où on ne voyait dépasser qu’un ouvrage épais à la fine reliure de cuir. Les deux hommes attendaient patiemment depuis plus de deux heures, attablés non loin l’un de l’autre. Aucun n’avait pris le temps d’entamer une quelconque discussion. L’intimité du salon y était pourtant propice. Le mobilier confortable s’accordait à merveille aux boiseries et aux tapisseries éclairées par la douce lueur des lampes à huile. Quelques tableaux évoquaient de vastes et fantastiques paysages qui conduisaient volontiers les curieux à s’y plonger. Dans un coin, on avait pris soin d’aménager un bar où chantaient les bouteilles d’alcools au rythme des timides allées et venues. Pour le plus grand plaisir des fumeurs et des chiqueurs, des tabacs de diverses provenances y sommeillaient, juste à côté de verres aux formes diverses et alambiquées.

Mobius, lui, ne se souciait pas de ces distractions.

Depuis le début du voyage, il n’avait pas cessé de gesticuler. Enfoui derrière les accoudoirs qui s’élevaient comme de larges remparts, il avait calculé la meilleure position à adopter en de pareilles circonstances, mais aucune ne convenait vraiment. Ses yeux avaient longuement fixé ses propres genoux, où reposait une élégante redingote. Puis, il avait osé scruter les lattes du parquet, les arabesques des tapis délicatement tissés, jusqu’à se perdre dans la brume qu’on apercevait derrière les larges hublots qui ponctuaient le salon. Bercé par un lointain bourdonnement, il avait enfermé ses pensées dans une bulle étanche à toute intervention extérieure, ressassant le déroulement tant redouté des moments à venir. Les légères turbulences, qui secouaient régulièrement les lustres, avaient fini par le tirer de son état léthargique, lui délier la langue.

Mobius sortit sa vieille montre à gousset de l’intérieur de son gilet.

« Encore une bonne heure, souffla-t-il. C’est votre première participation ? »

    L’autre referma son livre dans un claquement sourd. Il pivota sur son fauteuil. Un chapeau melon siégeait sur sa tête.

« Oui, évidemment, s’étonna-t-il en relevant ses minuscules lunettes rondes. Vos prédécesseurs ne vous ont donné aucun conseil à ce sujet ?

— Pas vraiment ! Je représente Baladrek.

— Baladrek ! C’est une formidable nouvelle ! »

Il se pencha calmement en avant, la main tendue. Mobius s’empressa de suivre son geste et retira, par la même occasion, son haut-de-forme sous lequel se cachait une touffe blonde et informe. Face à lui, l’autre se découvrit à son tour. Il avait le crâne aussi lisse qu’un oeuf. Un sourire étrangement anguleux illuminait son visage. Cette jovialité mettait mal à l’aise le pauvre Mobius qui n’envisageait pas sa présence à bord comme une nouvelle formidable. Depuis l’annonce de sa participation à l’évènement, il avait développé une anxiété bien plus envahissante que les habituelles angoisses dont il souffrait déjà. Les insomnies qui dessinaient de sombres cernes sous ses yeux témoignaient de la profonde confiance que lui accordaient tous les habitants de son village, un poids qu’il ballottait sur ses frêles épaules.

« Xenon-9834, représentant de Pentagua, la cinquième colonie.

— Mobius Klein, enchaîna-t-il, protégé de Baladrek. »

La poignée de main fut brève et polie. Pourtant à son contact, Mobius réfréna une grimace. La peau rugueuse de l’individu lui rappelait celle du cuir bouilli utilisé par les tanneurs. Cet homme n’était pas humain. Il n’en avait que l’apparence. Son visage, figé par endroit, s’animait de manière quasi mécanique. La lumière s’y reflétait comme sur la porcelaine. Aucune ride n’entachait sa surface. Mobius percevait cette rigidité comme un danger, un manque d’expression qui l’empêchait de cerner les intentions de cette créature. Son premier sourire aurait dû l’alerter. Il n’avait pas l’élasticité suffisante pour se tordre naturellement. Il se pliait.

Alors que Xenon reprenait la parole d’une voix douce et assurée, inconscient du malaise qu’il provoquait chez son interlocuteur, Mobius sentit une goutte de sueur lui parcourir l’échine.

« Cela fait plus d’un siècle que Pentagua participe à ces expéditions annuelles, exposa-t-il. Votre présence parmi nous marque le début d’une ère nouvelle. Le Conseil de l’Enclave ouvre enfin ses portes aux petites bourgades telles que la vôtre. On reconnaît enfin votre existence, votre valeur ! Vous devriez en éprouver une immense fierté, n’est-ce pas ? »

Mobius ne répondit pas. La bouche béante, il dévisageait Xenon.

« Monsieur Klein ?

— Veuillez me pardonner ! »

Son regard confus se perdit vers le plancher.

« Vous ennuierais-je ?

— Non, non ! Pas du tout ! C’est juste que… »

    Mobius prit une grande bouffée d’oxygène. Pendant un instant, il laissa sa respiration en suspens. Xenon l’observait avec curiosité de ses deux billes noires. Il ne comprenait pas toujours les êtres à la peau molle. La signification de leurs mimiques faciales et de leurs gesticulations codées lui échappait bien trop souvent.

« C’est la première fois que je rencontre un chitine. Je vous imaginais plus… sauvage.

— Sauvage ? s’amusa Xenon. C’est un bel euphémisme. »

Ses paupières se plissèrent singulièrement.

« Bestial serait un terme plus approprié. »

Mobius déglutit.

« C’est une aubaine pour moi de faire partie d’une génération bien moins primitive que bon nombre de mes congénères. Regardez ! »

Le chitine releva l’une de ses manches. Au centre de son poignet, une crevasse recueillait les vestiges d’un dard. La pointe rétractile faisait partie intégrante de son corps et apparaissait comme inutilisable.

Mobius écarquilla les yeux.

« Voilà le dernier résidu d’organe qui me renvoie à mes… origines. »

    Sa voix avait subitement tressailli, comme s’il regrettait amèrement d’appartenir à cette race dont les récits décrivaient les représentants comme des guerriers cruels et redoutables, accoutumés au cannibalisme. Mobius se souvint d’une illustration terrifiante aux silhouettes cauchemardesques. Les détails de l’artiste lui avaient glacé le sang. On y distinguait deux créatures combattant jusqu’à la mort. Nues, affublées d’une double paire de bras, elles affichaient un visage inexpressif déformé par leurs immondes mandibules et leurs ténébreux yeux à facettes. L’une d’elles, brandissant un dard gigantesque pointé sur le front de son adversaire, s’apprêtait à lui assener un coup fatal. Au-delà de la violence de cette mise à mort, Mobius avait été marqué par le détachement des deux protagonistes. Ni la haine ni la peur ne transparaissaient, seulement l’acte en lui-même, guidé par des années de maîtrise de soi. Il frissonnait chaque fois que cette image lui revenait à l’esprit. Parmi l’interminable liste des horreurs qu’il espérait ne jamais rencontrer, le peuple des chitines se situait dans les premières places. Bien heureusement, Xenon, doté d’une unique et frêle paire de bras ainsi que d’un visage à forme humaine, ne partageait qu’un faible patrimoine avec ces monstruosités. Ses bonnes manières n’auguraient aucun penchant pour la guerre, les meurtres ou les cuisses de criquet grillées.

Le chitine rabaissa sa manche sous les yeux médusés de Mobius.
Soudain, quelques crissements retentirent derrière eux, ceux d’un tabouret sur le parquet lorsqu’un homme le saisit pour s’asseoir et ceux du bouchon d’une bouteille lorsqu’il se servit à boire. Tous les deux jetèrent un oeil vers le bar. Un arquebusier de l’Enclave avait fini son service et venait se détendre au salon. Le rideau du couloir menant à l’arrière remuait. L’homme portait l’uniforme gris réglementaire des soldats, composé de bottes en cuir noir, d’une veste aux gros boutons d’argent et d’un col à la couleur sanguine qui avait valu à l’armée son nom, les Cols Rouges. À sa droite, une lourde épaulière en plaques recouvrait son articulation. On y distinguait clairement les lanières de cuir qui la maintenaient en place. Sur le métal figurait l’emblème de l’Enclave, un serpent gravé dévorant sa propre queue et dont le corps coupé en deux formait un croissant, l’Ouroboros Brisé. Mobius se souvint des arquebusiers qu’il avait aperçus au début du voyage, juste avant l’embarquement. Les plus imposants d’entre eux transportaient de lourds fusils munis de canons démesurés capables d’arrêter d’une balle toute créature hostile. Pour un meilleur équilibre lors du tir, ils posaient alors le genou à terre, le coude sur la cuisse. La crosse parfaitement taillée pour cette posture reposait fermement sur l’épaulière qui, à l’usage, se voyait couverte de profondes rayures. Le soldat qui se tenait devant Mobius, quant à lui, affichait une épaulière éclatante. Son fusil, debout contre le bar, n’avait rien de comparable avec les monstres qui équipaient habituellement les troupiers. C’était une arme au long canon finement monté sur une simple crosse de bois. Il y avait fixé sa lourde ceinture de cuir de laquelle pendaient quatre bourses bien remplies.

Il but un premier verre d’une traite, s’en servit un second qu’il engloutit aussitôt, puis se tourna vers Mobius et Xenon en se frottant le nez du revers de la main.

« Vous n’en baverez pas trop cette année, lança-t-il. J’peux vous l’assurer. »

    Il déboutonna sa veste avant de reprendre.

« Y a juste le saurien qui aurait pu poser problème, mais il est tout chétif.

— On ne peut rêver mieux, s’égaya Xenon.

— Y roupillent tous bien sagement comme des mômes pour l’instant. Sauf un qui commence à gambiller la gigue dans son sommeil. Pourtant, on l’avait bien gavé d’anesthésiant, celui-là ! »

Le soldat l’imita en mimant la danse d’un asticot au bout d’un hameçon.

« C’est l’idéal alors, dit Xenon, nous aurons même de l’avance s’il se réveille déjà. »

Mobius secoua simplement la tête pour feindre de s’intéresser à la conversation.

Tout se passera bien. Tout se passera pour le mieux, se rabâchait-il mentalement à la façon d’une incantation magique.

« C’est l’vôtre qui gigote, je crois bien, mon brave monsieur, lui lança le soldat.

— Oh… !  laissa-t-il échapper. »

Il ne maîtrisait plus l’écho de sa pensée. L’incantation bredouillait.

« Faut pas avoir l’taffetas comme ça ! Avalez donc une lampée, ça vous fera du bien, proposa le soldat en lui tendant une bouteille de vin.

— Non, merci ! Je… le supporterais très mal à mon avis.

— Je serais jaloux que vous soyez le premier à inaugurer la traversée cette année, lui confia Xenon en ironisant, mais Baladrek mérite bien cet honneur. »

Une clochette carillonna, suivie du timbre strict et puissant d’une voix féminine résonnant contre les poutres métalliques qui soutenaient le plafond.

« La délégation de Baladrek est-elle présente ? »

Tous se redressèrent et regardèrent en direction du rideau. Une femme habillée à la manière des Cols Rouges apparut à l’arrière du salon. Contrairement au soldat, elle ne portait pas d’épaulière, mais un ouroboros brisé en fil d’argent cousu sur le coeur et, pour seule arme, un pistolet à silex enfiché dans sa ceinture. Mobius la reconnut instantanément. Plus tôt dans la matinée, avant l’embarquement à la Griffe Noire, elle avait accueilli chaque délégation et s’était présentée comme le Lieutenant Lhortie. Captivé par son implication personnelle et sa droiture, Mobius l’avait écoutée religieusement. Depuis plusieurs années, elle s’était battue avec rage et détermination pour que l’Enclave se décide enfin à lui confier la protection d’un de leurs nombreux convois. Cette traversée annuelle, qui lui tenait tant à coeur, ne pouvait se voir entachée par l’incompétence d’autres passagers, pas même celle de délégations nouvellement admises au Conseil. Mobius savait alors à quoi s’en tenir ; Ses maladresses habituelles, induites par un état de stress plus que fluctuant, seraient vivement réprimandées.

« Il est juste là, Lieutenant, il a le palpitant en débâcle », lança le soldat.

Il le pointa d’un doigt amusé.

« C’est bien moi ! », répondit l’autre, crispé.

    Elle affichait une posture exemplaire, la tête haute, le regard droit, presque accusateur. Sa chevelure brune tenait en un chignon impeccablement ficelé.

« Venez par ici ! ordonna-t-elle. Vous aussi, troupier Lestocq !

— Oui, Lieutenant ! répondit le soldat.

— Préparez des capsules de cinq.

— Immédiatement, Lieutenant ! »

Il s’équipa de son fusil et farfouilla dans les bourses de sa ceinture.

« Mon cher, je vous envie un peu plus chaque seconde, dit Xenon en levant les yeux vers Mobius. Moi, je ne fais que suivre les traces centenaires de mes prédécesseurs. Vous, vous apposez la première comme on marche dans la neige fraîche. »

L’autre lui jeta un regard noir. Le chitine fut bien incapable de le déchiffrer. Lorsque Mobius s’extirpa de son fauteuil, il sentit ses jambes se dérober sous lui. Il s’agrippa au dossier. Ce n’était qu’une impression ! Il fallait la combattre. Rien de plus.  Il pâlissait à vue d’oeil. Il avait cette vague impression que le lieutenant Lhortie le décortiquait du regard, à l’affût du moindre comportement déplacé.

Il s’approcha, hésitant.

« Vous savez lire, je suppose ?

— Euh… oui !

— Cinquième page », exigea-t-elle.

Il s’empara fébrilement du feuillet qu’elle lui tendait. Quelques annotations griffonnées à l’encre y figuraient, maladroitement écrites en grosses lettres majuscules. Mobius s’empressa d’énoncer ce qu’il y lit à voix haute.

« Race : Humain. Sexe : Masculin. Taille : 2m10. Prévoir un soutien dissuasif.

— Suivez-moi ! », assena-t-elle.

Elle lui arracha la fiche des mains. Il grimaça et se tourna vers Lestocq.

« Vous n’aviez pas dit qu’il n’y aurait pas de souci à se faire ?

— C’est pour ça que j’viens, m’sieur. »

Mobius vacilla. Encadré par les deux cols rouges, il se laissa machinalement guider derrière le rideau. Xenon les regarda disparaître un par un.

« Profitez bien de cette nouvelle expérience », cria-t-il.

Puis, il se replongea dans sa lecture.

 


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  • http://www.amethyseme.fr Eskhar

    Voilà qui inaugure du bon ! Du mystère, une ambiance sci-fi, des personnages bien typés dés leur première apparition (j’aime déjà bien Xenon \o/)… Et ton écriture qui se laisse lire sans effort ! (même les descriptions sont suffisamment équilibrées pour maintenir l’intérêt du lecteur !)
    Félicitations pour ce premier chapitre, et hâte de lire la suite.

    • Emaneth

      Merci, un premier commentaire sur ce premier chapitre. Ca me fait plaisir.
      Je ferais honneur à Xenon, Mobius et les autres personnages que tu découvriras par la suite 😉
      Pour le moment, je garde mes petits secrets bien sagement enfouis !

  • Elington

    J’aime beaucoup aussi : IMHO une entrée en matière qui pique la curiosité et donne de nombreux repères très habilement et sans longueurs. Aussi les difficultés de communication inter-espèces sont très bien rendues je trouve. Je n’ai jamais discuté de visu avec un Bulgare mais même d’humain à humain les signes de tête inversés pour oui et non doivent déjà être assez déstabilisants je pense ! 😀

    • Emaneth

      Merci pour ton commentaire 🙂
      La communication inter-espèce, c’est tout un soucis, surtout pour Xenon 🙂
      Tu découvriras ça un peu plus en détails dans le chapitre 4 que je suis en train décrire justement.
      Mais oui, au japon par exemple, un ami m’avait raconté ses petites expériences avec le oui et le non inversé 🙂
      Il faudrait que je farfouilles un peu là dessus d’ailleurs, même si pour Xenon, ça reste assez différent, hé hé 😉

  • http://bienrediger.tumblr.com/ Kurai Akemi

    Très intriguant. Je ne suis pas sûre de bien avoir saisi la fin, mais le style est vraiment bon et facile à lire. J’aime beaucoup les descriptions et l’humour. Je relierai cette fin et continuerai volontiers !

    • Emaneth

      Ah, qu’est ce qui t’a troublé dans cette fin ? ^^
      Merci de ton commentaire 🙂

      • http://bienrediger.tumblr.com/ Kurai Akemi

        En fait, je ne comprends pas bien de quelle « expérience » il s’agit. Mobius a l’air vraiment stressé – ce qui est vraiment bien décrit et ressentit, du coup -, pourtant, d’après les propos de Xenon, c’est un honneur de se trouver là. Et puis il doit suivre ces deux cols rouges pour, apparemment, se trouver face à un adversaire costaud. Je ne vois pas bien pourquoi. Bien sûr, j’imagine que c’est ce qui fait la force du chapitre et le suspense en attendant la suite. Je m’y plongerai donc bientôt.