Chapitre 28

Alice se tenait toujours debout. Son corps, quant à lui, gisait à ses pieds, empêtré dans les ombres. La jeune femme le contemplait avec flegme ; ce n’était pas la première fois qu’elle expérimentait ce genre de dissociation. Suite au contact de sa peau avec la membrane rugueuse, l’horizon s’était réduit à un néant cosmique où pas une étoile ne pointait un rayon. Mais, malgré tout, dans cette immensité, une faible lueur avait su résister. Et elle résistait encore ; la soldate la maintenait ainsi par le pouvoir de sa seule volonté. Il le fallait. Il le fallait pour empêcher le vide de la réduire au vide. Il le fallait pour rester alerte à ce qui se déroulerait bientôt.

— Et maintenant, qu’attendez-vous de moi ? cria Alice.

L’écho de sa propre voix lui revint aux oreilles.

Pendant une seconde, la jeune femme se demanda si elle avait eu raison d’espérer une réponse, puis elle balaya ses doutes. De bonnes raisons, elle en avait – de très bonnes même – et cette poignée de main, elle ne l’avait pas acceptée par hasard ; elle s’était attendue à pareil résultat : l’obscurité, l’isolement, l’ignorance. Elle ne comptait pas fléchir pour si peu. Elle possédait la force nécessaire, et cette force de caractère serait l’outil de sa réussite, l’unique moyen de communiquer avec ces créatures. Elle le savait. Dans ce lieu clos, dans cet entre-soi, tout ne se jouait pas en mots ; ils ne représentaient qu’une part superficielle de ce que chacun peut dire, de ce que chacun souhaite, de ce que chacun voudrait offrir vraiment. Les souvenirs – les images portées par la pure pensée – touchaient au cœur des choses. Ils devenaient une arme. Mais pour que la soldate s’assure que les siens fassent mouche, il lui fallait la garantie qu’on l’entende. L’écho de sa voix ne suffisait pas. Alors, comment se défendre quand l’assaillant ne nous comprend pas ?

— Qu’attendez-vous de moi ? réessaya Alice. Montrez-vous !

Le vide lui renvoya ses paroles ; la jeune femme ne cilla pas. Les réflexions de ses supérieurs lui revinrent en mémoire. Ils l’auraient sûrement traitée comme une déjantée accro aux opiacés s’ils avaient su dans quelle bataille elle se lançait. Ces créatures, le Conseil lui-même les relayait au rang de mauvaises herbes. Jamais elles ne s’exprimaient, jamais elles ne se mouvaient, mais toujours elles supportaient les caprices de ceux qui s’expriment, de ceux qui se meuvent. Alors, évidemment, l’idée qu’une plante puisse témoigner d’un quelconque sentiment ou d’un quelconque besoin de reconnaissance restait saugrenue. La majorité des citoyens n’y prêtait pas attention ; ils n’y croyaient pas. Quant à la soldate, elle avait eu du mal à s’y acclimater. Mais ses quelques années de services passées à bourlinguer de mission en mission l’avaient persuadée d’une chose : parmi les arbres, les buissons, les fougères, parmi les champs de blé et les gazons bien tondus, on comptait une forme de vie aux limites du végétal, une espèce – certainement plusieurs – ignorée de toutes les autres, qui aspirait à survivre et qui, pour y parvenir, revêtait des aspects si variés qu’un étendard ne suffisait pas à les réunir ni un mot à les désigner. On avait décidé de les nommer Rodhon, mais savaient-ils seulement qu’on leur donnait ce nom ? Et après tout, quelqu’un avait-il un jour pris le temps de leur poser la question : qui êtes-vous ?

— Qui êtes-vous ? songea Alice.

C’était peut-être ça, la clef de l’ouverture sur l’autre…

 …mais ces quelques mots ne suffiraient pas. La soldate se devait de les distiller, de les intégrer, de les transcender pour dépasser les frontières de la langue. Elle s’en croyait capable. Et même si le fait de contrôler son rythme cardiaque, sa respiration ou la tension de chacun de ses muscles lui semblait inaccessible, elle tenterait d’approcher la pureté de toutes ces choses qui la traversent lorsqu’un évènement pique ardemment sa curiosité. Ainsi, avec la plus grande simplicité, elle s’imagina clopiner, guillerette, sur le chemin rectiligne et monotone, qui la menait droit à son foyer, et dont elle connaissait les moindres détails. Puis, en pensée, elle matérialisa sur la bordure de la route une forêt féerique, propice à attirer l’œil du passant, et rendue hermétique par la prolifération d’une végétation luxuriante. En jouant la surprise, elle laissa son cœur se gonfler d’intérêt. Derrière le faîte des arbres se dressait une tour d’ivoire qui perçait les nuages. La jeune femme, comme l’enfant s’intéresse aux friandises, posa ses doigts sur les premiers buissons qu’elle tenta d’écarter. Dans son esprit grondait un désir unique et précis : approcher l’édifice.

— Qui êtes-vous ? lui répondit soudain le vide.

Une profonde sensation de légèreté submergea Alice ; l’autre communiquait enfin. Alors, face à elle, une forme déchira les ténèbres et se condensa dans un rai de lumière. Aussitôt, un mouvement de recul s’empara de la soldate qui se ravisa dès qu’elle comprit qu’il s’agissait là de son propre reflet : celui d’une femme de vingt-sept ans, auréolée d’un halo étincelant, vêtue du plus simple appareil. À la question ‘Qui êtes-vous ?’, le Rodhon lui offrait un miroir. Quelle étrange manière d’éviter une réponse ! Voulait-il qu’elle se présente en premier ?

Alice s’approcha, perplexe. Elle riva ses yeux sous le nombril voisin et fit courir ses doigts sous le sien. Sa maternité y avait tracé des marques éternelles : une cicatrice, quelques vergetures. Puis la jeune femme recula d’un pas, releva la tête et se vit tout entière : un frisson lui glaça l’échine.

— Qui suis-je ? songea Alice.

Sa nudité lui paraissait lointaine, étrangère, futile. La soldate n’imaginait plus son corps couvert d’autre chose que d’un uniforme grisâtre à col rouge, brodé d’un Ouroboros Brisé. La toute première fois qu’elle avait enfilé sa chemise, boutonné sa veste, chaussé ses bottes, elle avait senti cette nouvelle peau devenir sienne. Elle s’était délestée d’une mue pour une armure comme le naufragé se décide à survivre : elle l’avait choisi, même si d’autres chemins s’offraient à elle, elle avait emprunté celui de la rigueur et du don de soi. Pendant des années, elle avait ainsi confiné sa flamme dans un glaçon en espérant que fondent un jour les épaisses couches qui lui saisissaient le cœur, en espérant ce moment qui n’arriverait sans doute jamais, celui où elle poserait les yeux sur des traits familiers, des traits qui lui rappelleraient ceux de son père, de sa mère, ceux de son frère, de sa famille, les traits de ses enfants : la racine de tout ce qu’elle avait connu avant, l’origine de ce pourquoi elle continuait à se battre.

— Qui suis-je ? se répéta Alice. C’est bien de ça qu’il s’agit ?

Sa jambe fit un pas de plus et, pendant que son double se penchait vers elle, la soldate posa les doigts sur ses joues pâles, puis plongea dans l’océan de son propre regard. Depuis combien d’années ne s’était-elle pas intéressée à elle-même de la sorte ? Beaucoup de pauvres âmes, bouleversées par leur venue dans l’Enclave, ne supportaient plus d’affronter un miroir. Une ride, la courbe d’un nez ou la rondeur d’un menton racontait des souvenirs pénibles et les rétines ne savaient taire la douleur que renvoyait un reflet. En outre, si les gestes du quotidien ramenaient par intermittence l’amant, la fille ou les amis, se contempler mettait le curieux face à une épreuve de taille, celle de l’hérédité perdue et de son isolement. Alors, non sans serrer le poing – non sans grincer des dents -, Alice observa les marques inscrites sur ce visage qui la rattachait à l’Avant. Sans mal, elle y discerna les épreuves qui l’avaient sculptée depuis et qui, en d’autres circonstances, lui auraient paru tout droit sorties d’un livre d’aventures ; ce qu’elle avait traversé jusque-là, jamais elle n’aurait pu l’envisage. L’Enclave changeait le cœur des gens. Elle les arrachait à l’ordinaire pour les projeter dans l’extraordinaire : celui qui se croyait seul dans l’immensité de son univers rencontrait des créatures qu’il n’aurait croisées qu’en rêve ; celui qui pensait avoir tout vu repoussait ses limites en sondant des terres inconnues ; celui qui s’était élevé au rang de super-prédateur découvrait plus vorace, plus agile et plus vif ; celui qui n’était pas prêt – celui-ci – se terrait quelque part ou ne se relevait jamais. Il se coupait du monde, se laissait dépérir, cherchait à s’oublier.

Daehra forgeait des vies, souvent dans la violence, jamais dans la douceur.

— Voilà qui je suis, songea Alice, une survivante.

Le reflet frissonna ; la réponse ne lui convenait pas.

— Et avant ça ? entendit la soldate.

— Avant tout ceci ?

L’une sur l’autre, ses deux mains se crispèrent.

— Vous êtes bien celle qui dirige ? lança le vide.

— C’est bien moi, oui !

— Très bien. Alors, assurez-nous que votre mort ne soit pas l’issue.

— Et comment ?

— Qui êtes-vous ? relança le vide.

Après une heure de marche à travers l’étendue de champs moissonnés qui bordaient la cité, Alice s’arrêta pour souffler et scruter les alentours. Sur l’horizon, la pollution urbaine estompait les barres d’immeubles austères que l’adolescente exécrait, tandis qu’à un mètre, une forêt de pins arrêtait son regard. L’édifice de bois, obstacle à la modernité, dressait ses troncs nus vers le ciel et intéressait la jeune fille comme d’autres de son âge s’intéressent aux garçons les plus populaires du lycée. Alors, guillerette, Alice laissa un sourire se plaquer sur son visage, tira sur les bretelles de son sac à dos et s’enfonça entre les arbres.

Derrière la frontière qui séparait les devoirs de la liberté, l’adolescente retrouva une nature accueillante et paisible : le ronronnement de l’autoroute avait disparu comme par magie au profit de quelques pépiements et du craquement agréable que les aiguilles produisaient sous les baskets ; l’azur, désormais plus profond sous le couvert des cimes, se cerclait de nuages et seule une traînée blanchâtre éraflait le ciel en dénonçant le passage d’un avion. Tout, ici, cherchait à apaiser l’esprit du citadin, mais trop peu de citadins comprenaient l’intérêt de se couper du monde, d’arrêter le temps, de troquer la grisaille pour la verdure, même en cet étouffant mois d’août ; les vacances s’achevaient sur une canicule infernale et, fort heureusement, les sous-bois donnaient matière à se rafraîchir.

Sa destination bien en tête, Alice accéléra le pas. Une longue tresse multicolore sautillait dans son dos, ses jambes affichaient quelques égratignures et son cœur cognait à l’allure de sa marche. Alors, le calme ambiant plongea la jeune fille dans une intense introspection ; l’adolescente connaissait le chemin sur le bout des doigts pour l’avoir emprunté tout l’été comme les étés précédents, et même si ses yeux s’accrochaient aux décharges sauvages qui pointaient par endroit, ils se noyaient avant tout dans les bons moments passés à grimper aux arbres, à fouiller chaque recoin de ce labyrinthe forestier et à rire, à boire, à s’aimer – se désaimer – entre amis, les siens, ceux de son grand frère – surtout ceux de son grand frère.

Alice y attachait une importance vitale. Elle savait que tous les enfants rêvent d’aventures, mais que seulement quelques-uns mettent leur plan à exécution. Son groupe était de ceux-là. Ils formaient un cercle soudé de révoltés, bercés par l’illusion qu’en grandissant, chacun respecterait leur pacte fraternel, convaincu que leurs routes resteraient parallèles, voisines, et que leur origine commune, ces blocs étagés de béton qui ne les accueillaient que pour la nuit, deviendrait leur fierté, un lien impossible à rompre quoiqu’il arrive. Alice espérait que la rentrée prochaine ne changerait rien à leurs habitudes, que tous se souviendraient de cet exceptionnel été et qu’ils reviendraient l’année suivante pour partager leurs douleurs, leurs blessures, leurs joies. Elle ne se sentait à l’aise qu’avec eux. Pour rien d’autre au monde, elle ne voulait que s’arrêtent leurs vadrouilles à travers ce royaume farouche dont ils étaient les princes. À quelques jours de l’ouverture des classes, le temps devenait leur pire cauchemar. Tous luttaient contre lui avec l’avarice d’un vieux banquier sans scrupule : ils tenaient les comptes des heures restantes, grinçaient des dents à chaque dépense et tentaient de trafiquer la course des secondes, mais la mélancolie avait raison de chacune de leurs activités. La fin approchait et elle les enfermerait bientôt entre les lignes de leurs cahiers.

Après le dernier virage qui la séparait de l’arrivée, Alice évacua sa lassitude d’un froncement de sourcils. Derrière les buissons que la troupe de copains avait disposés comme la parodie d’un rempart médiéval au sommet d’un vallon, la jeune fille distingua la silhouette de leur château fort. En réalité, il ne s’agissait là que d’une cabane de vieux branchages coiffée d’une bâche dégotée parmi les décharges environnantes. Les murs, ligotés de ficelle, ne dépassaient pas le mètre cinquante si bien que personne ne tenait debout à l’intérieur, à part celui qu’on nommait P’tit-Frère et dont on ne se souvenait jamais vraiment de qui il était le cadet.

En approchant du repère, Alice s’étonna de ne capter aucune voix et s’inquiéta que personne ne vienne l’accueillir en courant. Intriguée, elle s’empressa alors d’abandonner le sentier – lequel continuait sa route dans la sapinière – pour emprunter une voie transverse, mais à peine eut-elle atteint les premières barricades végétales qu’elle s’arrêta net, le cœur tordu de déception : seul Maël était présent sur les lieux, allongé sur une chaise longue au tissu patiné, les pieds en éventails. Le jeune homme lui tournait le dos. Il secouait la tête ; un casque sur ses oreilles écrasait sa chevelure épaisse, ses doigts battaient la mesure sur une canette de bière qu’il tenait à la main et sur son torse reposait un baladeur CD. Ainsi avachi, il n’entendit pas l’adolescente s’avancer vers lui, et lorsque celle-ci lui empoigna l’épaule pour signifier sa présence, il sursauta immanquablement. Un jet mousseux éclaboussa son t-shirt, son visage criblé d’acné passa du pâle au pourpre en une fraction de seconde et son casque s’arracha de son crâne quand il se redressa.

« Alice. Putain, quoi ! » hurla Maël.

La jeune fille enchaîna sans s’excuser.

« Personne n’est venu aujourd’hui ? »

L’autre fulminait encore ; il peinait à retrouver sa blancheur.

« Tu m’as fait vraiment peur… Tu sais ça ?

— Pauvre petit chou », se moqua Alice en lui ébouriffant les cheveux.

Maël souffla un bon coup.

« Alors, ils sont où ? insista la jeune fille.

— Tu l’aurais su si t’avais un portable.

— Genre, tu crois que mes parents peuvent se l’permettre ?

— Pas besoin d’eux. Le mien, c’est Fred qui me l’a refourgué. »

Une moue s’imprima sur le visage de l’adolescente.

« Un truc volé par mon frangin ? Non merci… 

— J’pensais pas que ça te posait problème, mais bon… 

— Pis ça vous sert à quoi à part jouer h24 au snake ?

— D’après toi ? »

Alice grogna.

« On est tous de la même cité, les gars. Fatiha pouvait très bien passer ; son appart’ est sous le mien ! Ça l’aurait pas tué. Ça tue personne… Réveillez-vous !

— OK, OK renonça Maël, les mains levées. J’ai rien dit. »

Alice fronçait toujours les sourcils. L’autre lui sourit.

« Tu vas rester debout longtemps ? Prends une bière et assieds-toi ! 

— J’ai pas soif », lança la jeune fille en s’installant.

La chaise longue grinça sous son poids et, à travers les écouteurs qui pendaient au cou du garçon, le gémissement d’une guitare brisa à son tour le silence. Maël sauta sur son baladeur et pressa le bouton-stop ; le calme revint aussitôt.

« Désolé… s’excusa-t-il.

— Du coup, ils sont partis quoi faire ?

— Rien d’intéressant, crois-moi ; Marc flippe parce qu’il change de lycée.

— Sérieux ?

— Ouais. Alors ils font du repérage tous ensemble », précisa-t-il.

Puis il avala une gorgée d’alcool. Alice lui jeta un regard suspicieux.

« Et toi alors ?

— Moi ? répondit innocemment Maël.

— Pourquoi t’es là si tu savais que personne viendrait ?

— Je me suis dit que… »

Ses doigts se crispèrent sur sa canette.

« Qu’on serait que tous les deux, tu vois ? »

Sa main libre se posa sur la cuisse d’Alice qui lui dégagea aussitôt.

« Tu me mets mal à l’aise, là ! Tu t’es cru en plein plan drague ?

— Non, non. J’pensais que… se défendit Maël.

— Que quoi ? »

L’armature couina quand le garçon s’écarta d’une fesse.

« C’est pas parce qu’on l’a déjà fait que ça doit recommencer.

— Oui, oui, pardon. T’as raison, t’as raison… »

Alice le surveillait du coin de l’œil et voilà qu’elle culpabilisait.

« En plus, soupira-t-elle, j’ai pas trop la tête à ça. »

Incapable de tenir en place, elle se remit debout puis se planta devant le garçon qui prit soin d’éviter que sa bière ne se renverse encore. Sous leurs chaussures, le tapis de feuilles mortes gagna en intérêt ; Alice les contempla avec attention avant de relever la tête. Elle n’osait pas affronter le regard brumeux du jeune homme.

« T’as l’air toute sérieuse, d’un coup ! T’es sûr que ça va ?

— En fait, avoua Alice, je voulais vous annoncer, un truc…

— Bah, vas-y !

— Et comme y a que toi, ça m’emmerde un peu… »

Maël s’apprêta à militer pour qu’elle parle, mais l’adolescente l’interrompit.

« Je vais faire avec de toute façon… 

— Oh ! Donc, tu me l’annonces juste à moi ?

— Oui. Par contre, si tu t’avises de balancer…

— Tu me tords le cou, je sais. T’en fais pas, je vais la fermer ! »

L’excitation habitait les pupilles du garçon ; la jeune fille ajouta :

« Je plaisante pas, hein ! C’est moi qui dois leur annoncer, Maël.

— Promis, j’dirais rien ! insista l’autre ; il gagnait en sincérité.

— Très bien. J’te fais confiance. »

Avant de poursuive, Alice inspira profondément, puis laissa échapper un : 

« Je suis enceinte »

Devant la nouvelle, Maël ne cilla pas d’une paupière. Avait-il seulement compris ?

« Je suis enceinte, répéta Alice en posant ses mains sur celles du garçon.

— Tu veux dire que… marmona-t-il.

— Que je suis en-cein-te. C’est clair pourtant !

— Putain… »

Le regard de Maël se vida de toute l’impatience accumulée jusque-là et n’afficha plus rien qui ne s’apparente, de près ou de loin, à une forme de joie. Est-ce que quelqu’un l’avait seulement mis au courant qu’une coutume ancestrale voulait qu’on félicite celles qui attendent un heureux évènement ? Alice en doutait.

« Je sais même pas comment gérer la nouvelle… dit-il.

— Parce que c’est à toi de gérer quoi que ce soit ? »

L’adolescente serra des dents. L’autre ne l’écoutait pas.

« Mais merde… Me dis pas que c’est moi le père, en plus ?

— J’en sais rien, souffla Alice. Je m’en fous.

— Ton frère va tellement me défoncer. »

Qu’est-ce que Fred venait faire dans l’histoire ? Il avait peut-être dix-huit ans – et elle quinze -, son frère ne disposait d’aucun droit d’aînesse sur sa chair, et encore moins d’un droit de regard sur ses fréquentations. Alice baissa la tête, déçue ; elle s’était attendue à de l’étonnement, à du flottement, à un quelconque malaise, mais pas à ce qu’on lui arrache ses doutes et ses inquiétudes. C’était de son ventre qu’il s’agissait, d’un truc qu’elle ne contrôlait pas et qui pouvait mal se terminer.

Et dire qu’elle devrait revivre ça avec tous les autres… Le rouge lui montait aux joues.

« Putain Maël, c’est pas toi qui vas morfler pendant plusieurs mois. »

Le garçon cligna des yeux ; une évidence lui tombait dans les bras.

« Mais… tu vas. Enfin tu sais, y a un truc là… baffoua-t-il.

— L’avortement ?

— Ouais, ce machin-là !

— Non, je vais pas avorter !

— Mais pourquoi ? Tu t’en fous, ça fait la taille d’un haricot.

— La taille de deux haricots.

— Deux, ils sont deux ? grimaça Maël.

— Oui. »

Alice sentit les doigts du garçon se serrer sur les siens.

« Et tes parents, ils sont au courant ?

— Non, j’me suis occupée de ça toute seule.

— Et le lycée ? Comment tu vas faire à la rentrée ?

— Je m’arrangerai. »

 

— C’est incompréhensible, rétorqua le vide.

— Je cherche justement à vous expliquer, se défendit Alice.

— Expliquer qu’atteindre votre objectif reproductif vous a rendue inoffensive ?

La jeune femme sentit sa bouche se torde de dégoût.

— Pas exactement, non…

En face, le reflet qui l’observait avait muté : l’image toujours féminine s’habillait désormais d’un sweat à capuche, d’une salopette en jean rapiécée et de baskets piquetées de traces de boue. La soldate se reconnut aussitôt dans l’adolescente révoltée qui soutenait son regard et qui apparaissait comme l’exacte représentation qu’elle se faisait d’elle-même à cet âge. Une pensée la traversa soudain : le Rodhon transcrivait à merveille la mémoire fantasmée, le Rodhon semblait accéder à tout ce qu’elle savait d’elle-même, alors pourquoi… 

 Pourquoi nous vous invitons à vous défendre ? compléta le vide.

Alice laissa un sourcil exprimer sa surprise.

 Parce que certaines branches de vos souvenirs nous sont inaccessibles.

 Vous pourriez aussi bien tous nous tuer ; votre problème serait réglé.

 Peut-être paraissons-nous hostiles, mais nous ne sommes pas belliqueux. Pour le moment, aucun des miens n’a encore admis votre dangerosité. Votre seule faute est d’avoir perturbé notre tranquillité. Bien loin de nous l’idée de nous faire l’émissaire de l’Ordre Naturel, bien loin de nous l’idée de détruire ce qu’il a mis au monde – même si toutes ses créations ne lui rendent pas honneur. Ainsi, pour notre propre survie, des précautions doivent être prises et les bribes éparpillées de vos esprits ne nous suffisent pas à mesurer la réponse adéquate. Vos motivations profondes, votre perception de vous-même et des autres, voilà ce qui nous intéresse.

Alice écarquilla les yeux ; le Rodhon s’avérait tout à coup bien plus bavard.

 C’est parce que vous tendez l’oreille, ponctua-t-il.

Un sourira étira les lèvres de la soldate.

 Maintenant, dites-nous… commença la créature.

Aussitôt, Alice vit le ventre de l’adolescente tendre la toile de ses vêtements comme un ballon de baudruche. En une fraction de seconde, sa poitrine gagna une taille ou deux et ses prunelles déjà bien obscures s’assombrirent plus encore. Devant cette version accélérée de sa propre grossesse, Alice vacilla ; le poids des jugements, des regardes de travers et des phrases assassines entendues durant cette période de vulnérabilité s’amoncelaient d’un coup sur ses épaules. Elle avait fini par les oublier, par s’y faire, mais l’ensemble de ces petites piques régulières prenaient désormais l’aspect d’un javelot lancé à pleine vitesse. Son cœur se souleva dans sa poitrine ; un sentiment de dégoût lui brûla la gorge. Qu’avait-elle devant les yeux si ce n’est une petite écervelée, pressée de s’extraire du monde des enfants pour rejoindre celui des adultes, repoussée parce qu’elle s’aventurait sur une route que personne n’osait plus emprunter, détestée par tous ceux qui posaient leurs yeux accusateurs sur la matrice d’une souffrance annoncée ?

Un long soupir quitta ses poumons. Les paupières closes, la soldate plaqua sa main sur sa nuque, fit rouler sa peau entre ses doigts, puis affronta ce corps où deux autres attendaient qu’on les libère, deux autres corps, deux enfants… ses enfants.

La souffrance disparut ; ses pensées s’éclaircirent.

— Nous vous écoutons !


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Chapitre 27

 

Affalé contre le parapet au sommet du Titan, Zacharie se noyait dans la tourmente. Lorsque le ciel, sous le dictat d’une Lune Brisée, changea du bleu au rose, du rose au bleu, le jeune homme n’y prêta pas attention ; ses mains grattaient les mousses, les décortiquaient et en délogeaient d’autres. Elles cherchaient leurs propres repères dans la destruction.

Détruire. Tout détruire, sans remords, sans limitation ; tout détruire pour revenir quelques jours en arrière, quelque part, autre part ; tout détruire… et quand il ne resterait plus rien autour, quand les mousses ne suffiraient plus à étancher cette soif, les doigts s’attaqueraient au tissu déchiré de ce pantalon, aux brindilles dorées des lueurs de l’aube, ou même à cette femme, toute de gris vêtue, qui surveillait le jeune homme du coin de l’œil et dont les cheveux montés en chignon résistaient à la brise marine. Détruire. Il restait tant de choses à détruire avant d’en arriver là.

Dans un frisson, le torse de Zacharie se souleva ; il quitta son apnée mentale et reprit le contrôle de ses mains. La boule de mousse qu’il serrait glissa aussitôt entre ses cuisses. Lui releva la tête, hagard. Des gouttes noires tachetaient ses joues : le sang séché d’un inconnu. La soldate lui faisait face. Il la vit lui adresser un sourire et agiter ses lèvres. Sa voix le traversa. Machinalement, il opina du chef. L’autre, satisfaite, tourna les talons et s’éloigna dans les herbes hautes.

Que lui voulait-elle ? Que lui voulaient-ils tous ?

Quelques instants plus tôt, devant ses subordonnés, la jeune femme avait prononcé le mot protégé. Était-ce là leur manière de protéger : en enfermant, en ligotant, en droguant ? Zacharie serra la mâchoire. Il se sentait comme une marchandise en transite, un esclave choyé dont la valeur risquait de s’effondrer à tout moment et dont on se débarrasserait au plus offrant dès la première occasion. Il se savait leur chose : ignorant, démuni, soumis. Il se savait vulnérable. Et pourtant, ces gens n’en profitaient pas. Cette soldate semblait même le défendre, lui accorder une importance plus grande que celle qu’un poissonnier accorde à ses carcasses.

Qui croire ? Son cœur se gonfla de sentiments contradictoires.

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Chapitre 26

« Bouge ton croupion, mon filou ! »

Strax leva la tête. Une forme rondouillarde s’adressait à lui dans la pénombre.

« Le Père t’attend pour décrotter l’cul des moutons !

— La Mère ? C’est vraiment toi ? » s’étonna le Col Rouge en se grattant la nuque.

Le jour filtrait à travers les planches d’une baraque.

« Qui qu’tu veux qu’je soit, mon filou ? T’reconnais même plus ta mimoune ? »

Difficile à dire. Cette chose en détenait néanmoins le langage.

« Qu’est-ce… que tu fous ici, la Mère ? s’étrangla Strax.

— J’viens t’botter l’derrière ! »

Allongé dans la paille, le troupier se frotta les paupières. Ses muscles engourdis lui arrachèrent des grimaces ; son visage imberbe, son corps juvénile, ses cheveux en bataille : il palpa l’ensemble comme s’il ne lui appartenait pas. Il était bien ici,  chez lui, pas ailleurs, pas là-bas dans cette tour sordide et humide qu’il ne pensait jamais quitter. Il observa ses mains à la lueur d’un rayon qui perçait la toiture comme pour s’assurer de son retour véritable : sa peau possédait la souplesse inattendue d’une lointaine jeunesse, celle des garçons de ferme qui piquent des roupillons à l’abri des regards plutôt que de s’user les paluches à travailler la terre. Sur ses phalanges, il ne vit pas un poil. Un duvet y siégeait à la place – ou peut-être était-ce l’inverse ? Peut-être était-ce les poils qui les remplaceraient plus tard, lorsqu’il serait adulte. Adulte ? Était-il vraiment possible de retourner le temps comme on retourne un sablier ? Et comment était-il au courant pour les poils, d’ailleurs ? Comment savait-il qu’ils pousseraient s’il était revenu chez lui, dans la ferme du Père ?

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Chapitre 25

« Pourriez-vous ralentir le rythme ? proposa le docteur Luther.

— Bien sûr, mais vous ne capteriez plus mes modulations…

— J’ai une bonne ouïe – je l’exerce tous les jours. Alors, allez-y. »

Les minuscules mandibules contenues dans la gorge du Chitine bourdonnèrent.

« Vous tenez presque la note ! Fermez un peu la bouche pour voir ? »

Xenon joua sur la résonnance à grand renfort de contorsions labiales.

« Oh, voilà ! s’émeut le médecin. C’est la sonorité parfaite ! »

Envoûtées par les crissements, trois de ses mains projetaient leurs ombres sur les parois d’une pièce aveugle. Au sommet d’un empilement de caisses, il avait installé une lampe à huile. Les rayons orangés chassaient les premières lueurs du matin qui peinaient à filtrer depuis le chambranle. Xenon tentait encore de comprendre l’étrange rituel qui se préparait ici. Tout en sifflotant, le Manticore avait ôté le linceul du Capite, puis l’avait élégamment secoué pour recouvrir deux caisses. Quelques assiettes auraient suffi à transformer les lieux en cantine, mais c’est un corps fagoté de sa bure que Luther dressa en guise de porcelaine, et c’est une trousse pleine d’instruments tranchants qui remplaça les couverts.

« Très bien, très bien ! s’égaya le médecin. Nous pouvons commencer… »

Délicatement, il se pencha sur le Renonciateur, lui dégagea la tête de son capuchon, replia le tissu sous le crâne chauve et admira la dépouille avec une joie non dissimulée. Sourire crispé, frétillement des doigts, regard fixe sur l’objet convoité : le Manticore suintait l’excitation. Xenon, quant à lui, n’éprouvait aucun plaisir à jouer avec les morts. Néanmoins, l’intérêt pointait et il reconnaissait que celui qui gisait là méritait qu’on s’y attarde.

« Depuis l’accident, avoua le médecin, je n’ai plus qu’une obsession… »

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Chapitre 24

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Sur le point de tirer sa révérence, la nuit encerclait Lestocq et Mirador au sommet du Titan. Juste au-dessus d’eux, la toile du Présage s’imprégnait des chauds rayons d’une lampe à huile et le vent fredonnait une mélodie métallique depuis les entrailles éventrées du ballon. Des câbles avaient été tirés dans toutes les directions. Ceux-ci plongeaient derrière le parapet, disparaissaient par les ouvertures du dernier étage et nouaient ainsi la chrysalide à sa branche, le vaisseau à la tour.

Tandis que, le képi sur les yeux, Lestocq somnolait, allongé dans les saxifrages et la mousse, Mirador scrutait le ciel à l’aide de sa longue vue. Le faite des arbres découpait le jour naissant. Le soleil tardait à réchauffer les rares nuages posés sur l’horizon, et plus haut – bien plus haut – les étoiles persistaient encore : rouges, vertes, mauves, blanches pour la plupart.

Je ne devrais pas penser à celles-ci en ces termes, songea Mirador.

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Chapitre 23 – Partie 3

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Le voyage dans le temps, le rêve dans le rêve, l’histoire dans l’histoire : ces souvenirs volatils finissaient ainsi et s’accompagnaient d’un dernier discours, d’une dernière olfaction : Maintenant, tu connais mon passé, mon sacre, mon nom. Je suis Pentagua, fille de Pertama l’Unique, Mère de toutes les Mères, Souveraine de la Cinquième Colonie Chitine. En ce jour divin, en ce jour d’Intronisation, je te reconnais, toi, l’enfant perdu. Je te sais devant moi, debout, droit, avide de vivre à mes côtés. Tu y es parvenu. Tu as ressenti ma présence. Cette ferveur t’honore, la tienne comme celle de tous les autres. J’attendais chacune de vos venues avec la même impatience, avec la même ardeur et lorsque notre déesse vous réclamera auprès d’elle, lorsqu’elle réclamera son dû, je continuerais d’attendre, toujours lasse, toujours émerveillée, je continuerais d’aimer, de soutenir, de pleurer.

Enlacés, intriqués et pressés, les corps s’imprégnaient du discours.

Aujourd’hui vient mon tour de te choisir un nom, de te réassigner, de t’offrir une raison. Ton nom, l’ancien, ne sera plus ton nom. Ton nom, il faudra l’oublier, l’enfouir, l’abandonner. Celui qui te reviendra, tu l’accepteras sans condition, comme d’autres l’ont accepté avant toi. Il sera le tien – l’espace d’un souffle -, mais pas seulement le tien. Tu le partageras avec tous ceux qui le portent, avec tous ceux qui répondent à son appel, avec tous ceux qui sont fiers d’en répandre la trace.

Ce nom existait bien avant que tu ne viennes au monde, bien avant que tu n’arrives ici, bien avant moi. Il existera bien après nous, bien après tout ceci. Ce nom n’est qu’un nom d’emprunt ; d’autres le porteront. Il traverse le temps, affronte le chaos, se donne, s’incarne, se prend, se perd. Ce nom, c’est celui de l’Unique, celui de la colonie. Ce nom c’est aussi le mien, le tien, le nôtre. Alors, tends bien les antennes, jeune Chitine, et laisse-le t’imprégner jusqu’aux tréfonds de ton être, laisse le te porter comme tu le porteras, laisse-le te métamorphoser, laisse-le te…  

Tout recommençait – absolument tout – dans les moindres détails : le ballon, les paysages, la foule, les couloirs, la Reine, son baiser, son passé, ses derniers mots, sans que Xenon ou son protégé puissent juger ni de la durée ni de la véractités des hallucinations. Ils goûtaient à tout cet univers olfactif, transis de plaisir, alors qu’à côté d’eux, les peaux molles ignoraient la portée de ce voyage ordinaire, la puissance d’une extase qu’ils n’approcheraient jamais. L’opium qu’ils ingéraient parfois n’y changerait rien. Les Chitines se savaient privilégiés, isolés dans leur sensibilité. Ils possédaient ce pouvoir, cette possibilité de devenir, pendant un temps incertain, les prisonniers d’une expérience ahurissante, teintée d’éternité.

Malgré tout, il leur fallait quitter l’artificiel, oublier ces évènements auxquels ils n’assisteraient jamais. L’accident les en avait privés ; abandonner le rêve s’avérait plus difficile encore. À leur arrivée – s’ils arrivaient un jour -, l’Intronisation n’aurait plus cette même saveur voluptueuse, ces mêmes couleurs éclatantes. 2,6 ne la viverait pas comme cet instant sublime, déconnecté du grand Tout, comme cette prophétie insufflée par leur Gyne qui les rassurerait tant : la douleur l’emportait sur l’esprit, repoussait les murs d’éther, leur arrachait un sursaut. Jusque là rancardée au rang de murmures, la réalité ressurgissait brouillonne et décousue. Le temps d’une respiration, elle pesait sur leurs membres mollassons, crispait leurs muscles avant de leur susurrer un doute subtil : rêvaient-ils encore ?

Xenon avait trouvé une réponse à cette question lors d’une première période d’éveil ; la voix du Lieutenant y avait largement contribué. Alors que la soldate s’escrimait à remonter le moral des troupes, le Chitine avait minutieusement détaillé la scène. Il s’était d’abord attardé sur la foule regroupée devant lui, autour du feu de fortune, sur toutes ces têtes crasseuses qui lui tournaient le dos, apathiques, résignées. Puis la verve de Lhortie avait tout balayé. Son timbre avait suffi à faire dresser les cheveux dans les nuques en proie aux frissons, à remettre d’équerre les corps branlants, à imposer ses ordres. Elle avait su revigorer les blessures de la plus honorable des façons et, pour la première fois, le Parleur avait cru voir en elle une mère, une Gyne capable de garder le contrôle de la situation.

Le contenu du discours, ses mots, les phrases prononcées, Xenon n’y avait pas vraiment prêté attention. Il avait fixé son regard sur les doigts élancés de la jeune femme et leurs gestes graciles l’avaient hypnotisé. Pendant un instant, tout lui était apparu si limpide qu’il s’était imaginé percer les arcanes des mouvements peaux molles : les mains du Lieutenant en disaient long sur sa personne. Le Chitine les avait vues exploser en un feu d’artifice, tantôt indépendantes l’une de l’autre, tantôt lovées en poing contre la poitrine. Il s’était étonné de leur danse plus ample qu’à l’accoutumée – l’alcool peut-être -, du bruit sourd des paumes qu’il avait entendu claquer avec hargne et du lourd silence lorsque la jeune femme les avait invités à se recueillir sur les oubliés, leurs chers disparus, les à-jamais-dans-nos-cœurs.

Ces postures, bien que convaincantes, avaient laissé à Xenon une impression amère. Quelque part derrière le masque du Lieuteuant, une blessure saignait en silence. Était-il le seul à l’avoir distinguée, cette faille ? Était-il le seul à s’être intéressé au médaillon que la jeune femme gardait au creux de sa main ? Durant son monologue passionné, Lhortie avait pressé le bijou à plusieurs reprises et, à chaque envolée lyrique, ses articulations avaient blanchi, son regard s’était dérobé, puis un frisson l’avait reconduite dans ce carcan qui l’éloignait de sa propre vérité. Dans l’auditoire, personne n’y avait attaché d’importance ; l’empathie ne faisait pas l’unanimité. Les survivants s’étaient laissé berner par la verve du Lieutenant, par cette voix qui occultait ce que les gestes ne pouvaient retenir.

Une fois le discours terminé, Xenon avait retrouvé un sommeil profond jusqu’à s’extraire enfin des effets des phéromones. À présent, maître de lui même, il savait qu’un intime secret habitait la soldate : un échec, un manque, un regret ? Impossible de se prononcer. Cette faiblesse, il la garderait en mémoire. Les peaux molles en comptaient un nombre incalculable qu’ils colmataient avec des rustines. Elles transparaissent toujours si on s’accordait un moment pour les lire. Quant aux Chitines, ils ne connaissaient qu’une seule faille : leur Reine bien-aimée.

« Faim », crissa soudain 2,6 en cherchant ses repères.

Aucun du protégé ou de la délégation n’avait avalé quoique ce soit depuis la matinée. Leurs estomacs grondaient sous leur cuticule. Xenon ferma les yeux. Il chercha à régurgiter une partie d’un vieux stock de pucerons digérés qu’il conservait dans son second estomac, l’estomac du partage. Une légère déglutition, et la mixture sucrée remonta sa trachée pour venir lui caresser la langue. Pas doute. Il s’agissait d’une partie du délicieux repas de la veille. La bouche pleine, il s’approcha de 2,6 qui écarta les mandibules et se laissa embrasser. Ses antennes frémirent lorsqu’il se délecta des sucs. Une fois les liquides écoulés, Xenon s’écarta. Une phéromone s’échappa de son protégé. Elle olfactait apaisement et respect.

« Je vais voir si je nous trouve autre chose », crissa la délégation.

Dans une pièce adjacente, d’autres troupiers ronflaient. Le Chitine les enjamba et s’engouffra à tâtons dans un obscur couloir. Il se souvenait y avoir vu transiter des caisses aux alléchantes émanations : sûrement le reste des réserves du Présage. Il passa de nombreuses embrasures sans les retrouver. Le néant se peignait devant lui. Parfois, les rayons lunaires s’accrochaient aux traces de guano. D’autres fois, ils se reflétaient sur l’humidité des murs. Toutes les salles se ressemblaient comme deux gouttes d’eau et, dans chacune d’elles, Xenon laissa traîner ses propres phéromones pour retrouver sa route. Par réflexe, il inspecta la roche plusieurs fois en la grattant du doigt ; la poussière ne lui compta aucune histoire. Le vent les avait effacées maintes et maintes fois.

Lorsqu’il rejoignit la dernière pièce qui le séparait de son point de départ, il s’aperçut qu’il avait tourné en rond. Une odeur âcre occupait les lieux, celle des corps en décomposition qu’on avait protégés sous des linceuls. Les enveloppes charnelles vidées de leur conscience n’intéressaient pas la délégation. La plupart des coutumes peaux molles visant à la conservation des morts le dégoûtait. Chez les Chitines la chair retournait à la chair, la Gyne se nourrissait de ses enfants et accélérait le cycle éternel des naissances.

Où ont-ils rangé la nourriture ? songea Xenon avant de rebrousser chemin.

Suite à quelques déambulations, il rallia le centre de l’édifice et s’arrêta devant les sobres escaliers en spiral qui traversaient la tour. Depuis l’étage inférieur, la lueur d’une flamme vacillait sur la pierre noire. Elle attira le regard du Chitine qui, non sans appréhension, décida de s’en approcher : la dernière fois qu’il avait osé fourrer son nez dans une affaire qui ne le concernait pas, on l’avait pris en otage, il s’était cru dévoré, démembré, étripé, mais sa curiosité demeurait plus forte. Elle le persuadait qu’il ne risquait rien, qu’il pouvait tout découvrir, tout explore, et malgré cette confiance insufflée par sa Reine, Xenon descendit les marches avec précaution.

« Oh, qu’est… qu’est-ce que vous faites là ? » entendit-il en atteignant le palier.

Le docteur Luther, dans l’une de ses six mains, tenait une lampe à huile dont la lumière lui tordait le visage plus encore qu’il ne l’était déjà. Ses cinq autres bras, ouverts autour de lui, semblaient mimer la surprise. Rien n’était moins sûr : l’obscurité et le nombre inhabituel de ses membres rendaient l’analyse gestuelle plus difficile. Xenon préféra détourner l’attention.

« Vous n’arrivez pas dormir ? essaya-t-il, sourcils dressés.

— Vous n’êtes pas là pour échanger des courtoisies, j’imagine ?

— Effectivement », avoua le Chitine.

Il ne pouvait nier la faim qui le poussait à crapahuter en pleine nuit.

« Si c’est le rationnement d’huile qui vous chagrine, j’aimerais qu’on…

— L’huile ? Quel rationnement d’huile ! »

Le docteur s’attrapa le front.

Une migraine peut-être ?

« Vous n’avez pas écouté le discours du Lieutenant, n’est-ce pas ? »

Xenon hocha mollement la tête pour souligner son hésitation.

« Si, si. D’une certaine façon… Je l’ai écouté. »

Le Manticore plissa ses yeux jaunes ; la délégation lui sourit en retour.

« Arrêtez avec vos simagrées, assena Luther. J’ai du travail qui m’attend. »

À ses pieds reposait un corps emmitouflé d’un drap. Le docteur s’en saisit à cinq mains et le traîna lentement – très lentement. Avant que l’homme ne disparaisse à l’angle d’un couloir, le Chitine, qui l’observait sans bouger, ne put réfréner une question imprégnée d’une naïveté manifeste.

« Pourquoi ne pas l’avoir jeté par l’une des fenêtres à l’étage ? »

L’autre s’arrêta pour souffler.

« Je ne compte pas le jeter celui-ci… Vous êtes terrible, tout de même !

— Je vous fais si peur que ça ? »

Luther se montra impassible devant tant d’incompréhension. Xenon ne sut pas en expliquer la raison. Il se rappela que deux jours auparavant, un des troupiers avait transporté Mobius jusqu’à sa cabine, dans les mêmes conditions. À ce moment-là, dans le petit salon du Présage, un malaise s’était installé entre le soldat et la délégation, le même genre de malaise qu’il ressentait désormais face au médecin. Pour s’en sortir, il ne lui restait plus qu’à briser le silence d’une façon ou d’un autre.

« Vous avez besoin d’aide, peut-être ? » proposa-t-il en rejoignant Luther.

Le docteur, qui avait entrepris de continuer sa route, pouffa d’un rire narquois.

« D’après vous, ai-je besoin d’aide ? »

Xenon se figea d’hésitation, aphone. Le Manticore le détaillait du regard.

« Ça vous perturbe quand on vous laisse seul juge d’une situation ?

— C’est un trait d’humour ?

— Ça a tendance à faire perdre les pédales à vos Parleurs les plus chevronnés.

— Plutôt une constatation, alors…

— D’après vous ?

— Par la vivacité de vos réponses, je suggère un agacement. »

La partie noire du visage de Luther se déforma d’une grimace.

« Mais cette réaction là, pointa Xenon. Elle me fait changer d’avis…

— Continuez.

— Je ne saurais dire si vous cherchez une connivence. Je trouverais ça étrange vu la façon dont vous avez tenté – dont vous tentez sûrement encore – de me congédier. Il reste néanmoins l’optique de pure satisfaction personnelle : le jeu de l’observateur ambitieux qui envisage le monde comme une multitude de voiles à soulever, de règle à transgresser, de limite à dépasser. Il me semble que vous êtes de ceux qui fouillent les recoins interdits pour votre simple intérêt et… »

Le Chitine marqua une pause.

« Et à tout bien réfléchir, j’opte pour cette dernière analyse. »

Le médecin plissa une seconde fois les yeux. Xenon y nota une faible nuance.

« Votre réponse me convient, s’égaya subitement Luther.

— C’était bien de jeu dont il s’agissait.

— Pas seulement. Le jeu n’est rien d’autre qu’une déformation de la curiosité.

— Je suis curieux et pourtant je ne me joue pas des autres. »

Le docteur se crispa. Cette fois-ci, Xenon semblait l’agacer pour de bon.

« Expliquez-moi, commença Luther. Les Chitines n’ont ni vertu ni vice. Votre rôle est décidé en amont bien avant votre naissance. Dans votre culture – si on peut appeler ça une culture -, il n’y a pas d’exploit, pas d’écart possible : même les Cols Rouges n’ont pas votre sérieux. Si vous vous sentez ressentez, c’est uniquement parce que votre Reine vous permet de ressentir. Vous savez qu’elle a cette emprise sur vous et vous vous en contentez. Alors…

— Bien résumé ! l’interrompit Xenon qui ne distinguait là que des faits.

— Alors, expliquez-moi : comment vous pouvez user librement de curiosité ? »

La délégation releva les épaules.

« Je ne me pose pas ce genre de question. J’en use, tout simplement. »

Luther s’attrapa le menton, fronça les sourcils et grommela dans sa main.

« Écoutez, assena-t-il. Je vais faire un effort. D’habitude, je perds patience avec vos congénères. Vous n’avez pas idée ! Mais ce soir, j’ai l’impression que nous pourrions nous entendre. Ça vous dirait de m’assister une heure ou deux ?

— Je cherchais seulement un peu de nourriture pour…

— Est-ce que vous savez siffler ?

— Siffler ? Je n’ai jamais essayé. Mais je sais crisser, pourquoi ?

— J’ai perdu mon gramophone dans l’accident…

— J’en suis navré, mais je ne vois pas bien où vous voulez en venir… »

Le docteur se pencha vers le cadavre et souleva le linceul.

« Ça vous dirait de fouiller avec moi quelques recoins interdits ? »

Sous le tissu se cachait le visage émacié et suturé de la délégation d’Apostasis.


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Chapitre 23 – Partie 2

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Ce jour-là, une brise légère soupirait dans les couloirs. La Reine souffrait d’un terrible vide émotionnel ; pas une phéromone ne témoignait de la présence d’un quelconque Chitine. Elle qui ne dormait que durant de courtes périodes sortait d’un long sommeil qu’elle ne s’expliquait pas. Elle mourait de soif, et ses estomacs criaient famine. Sa langue, asséchée, lui abîmait la gorge. Mécontente qu’aucune Ouvrière ne se charge de ces désagréments, elle gratta le sol, en souleva un nuage de particules, puis se figea, surprise d’apprendre qu’elle n’occupait plus sa tendre colonie ; la poussière charriait un nom complexe et résiduel, un nom divin, le nom d’une autre Unique : la poussière murmurait Triagua.

Que signifiait cette infâme traîtrise ? L’avait-on droguée, assommée, capturée ? Où avait-on bien pu la traîner ? Quelle vile créature se croyait assez puissante pour oser se jouer d’un être béni par Pertama elle-même ?

Aucune réponse ne vint calmer ses crissements étouffés. Sa rétine captait les lueurs vacillantes d’une rangée de torches qui délimitaient ses nouveaux appartements. Depuis l’entrée de l’antichambre, un courant d’air abreuvait ses antennes de pâles informations, puis remontait vers les plafonds avant de s’éclipser par les puits enténébrés.

L’inquiétude gagna du terrain.

Cet endroit, la Gyne ne l’avait jamais olfacté, ni sur les toiles des Fileuses qui décrivaient pourtant les aléas passés avec une précision déconcertante ni sur les cuticules des Éclaireurs qui lui rapportaient l’odeur du front, l’odeur des guerres menées pour le bien de tous ses protégés. De mémoire de Chitine – de mémoire partagée, développée, consignée -, ce lieu ne trouvait pas d’équivalent identifiable parmi l’espace ou l’autrefois. La Reine gisait dans un lointain immesurable, un lointain qui ne comportait plus une seule trace de ses enfants, de ses amours, des chairs de sa chair. Dans cette obscurité étrangère, elle découvrait une sensation nouvelle, un mot limpide et glacé à la fois. Elle découvrait l’Enclave, entremêlée à l’amertume de la désespérance qui imprégnait son trône.

Elle devinait qu’en haut de ses marches, où on l’avait déposée, une Unique l’avait précédée, que d’autres Chitines avaient foulé ce sol, avaient arpenté ces couloirs sur leurs trois paires de pattes, avaient répandu leurs effluves aux quatre coins du monde. Tous ceux-ci s’étaient désormais éteins. Ne restaient que les marques morcelées de leurs existences, entassées, intriquées, offertes en sacrifice à l’usure du temps.

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Chapitre 23 – Partie 1

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Lorsque Xenon sortit de sa torpeur, les braises du feu de fortune rougissaient encore, attisées par la caresse d’une brise nocturne. Dans la pénombre, le Chitine remonta ses lunettes d’apparat. L’un des verres affichait une fissure gênante ; il replia soigneusement les branches et rangea l’ensemble dans la poche intérieure de son veston qu’il épousseta vivement. Le moindre de ses vêtements avait souffert. Ses souliers gardaient les marques de sa précipitation. Son pantalon, déchiré par endroit, laissait apparaître l’articulation grossière de ses genoux, tandis qu’une huile noire tachait sa chemise plus claire.

Pendant un instant, Xenon espéra trouver des changes dans l’une de ses valises, mais il se souvint qu’elles reposaient au fin fond du Présage 101, là où son chapeau melon et son précieux compendium leur tenaient compagnie. Quelle déception… L’accident l’avait dépossédé. Son fidèle couvre-chef lui manquait terriblement et l’absence de l’ouvrage confié par les phéroscribes l’excluait des prochaines étapes de son apprentissage. Le Chitine se raisonna : pourquoi songeait-il à ces futilités en de pareilles circonstances ? Il y avait bien d’autres priorités : sa propre vie, celle de son protégé, celle de tout l’équipage.

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Chapitre 22 – Partie 2

Haut-de-forme

« Mange ! »

Yalthia tendait un gigot où s’amalgamaient poils et poussière. Face à lui, Mobius grelottait. Il luttait contre le sommeil. L’effort de reconstruction avait ramolli ses muscles, creusé ses joues, terni sa peau déjà bien blanche ; il avait puisé dans ses dernières réserves.

Même le feu préparé par le colosse ne le maintenait plus au chaud.

« Vous… vous n’avez rien de moins… sanguinolent ?

— Non », assena Yalthia.

Il agita le morceau sous le nez de la délégation qui grimaça.

« Je ne sais même pas ce que c’est…

— Tu vois pas que c’est de la viande ? »

En réponse, le jeune homme rentra sa tête entre ses épaules.

« T’es toujours aussi mollasson ou bien… ? » grommela le colosse.

Mobius soupira.

« Si tu te bats pas un minimum, je te laisse ici ! Je vais pas te trimbaler jusqu’à la prochaine ville… Question de dignité. La tienne, comme la mienne ! »

Alors, du bout des doigts, la délégation attrapa son repas. Le cadavre du propriétaire gisait un peu plus loin, démembré. Un second pendait la truffe en bas, accroché à une branche. Sous le cuir brûlé, la chair avait cuit, bien trop cuit. Ce qui pouvait nourrir le jeune homme ne formait plus qu’une fine couche noircie. Ces créatures n’avaient que la peau sur les os : pas étonnant qu’elles s’affolent à la moindre apparition d’une proie ou qu’elles s’attaquent désespérément à bien plus fort qu’elles. Mobius s’en contenterait. Il approcha ses lèvres ; son ventre gargouilla ; son corps ne lui laissait pas d’autre choix. Il salivait. Avec appréhension, il mordit la viande qui s’avéra plus tendre et plus savoureuse que prévu. La faim savait jouer les illusionnistes ; elle transformait la moelle en nectar et la carne en sot-l’y-laisse.

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Chapitre 22 – Partie 1

Yalthia

Yalthia scrutait la pénombre.

L’éclat serein des étoiles perçait à travers les feuillages épars de la canopée. Les cieux charbonneux se criblaient de mystérieux points colorés et cryptiques ; le colosse n’arrivait plus s’orienter. Son père lui avait pourtant tout appris. Il se souvenait de l’astrolabe conservé dans l’un des tiroirs de sa malle. Le vieil homme s’y référait souvent lors de leur voyage. Il lui racontait que le soleil tombe toujours à l’est, que la trame céleste glisse au rythme des saisons, que les lueurs changeantes apportent leurs précieux conseils à ceux qui savent les déchiffrer. Yalthia en connaissait les lignes. Il les avait tracées du doigt dans les sables brûlants jusque dans les neiges éternelles – partout où son père l’avait entraîné -, mais en ce jour, il n’en distinguait plus les canevas.

Alors, à défaut de comprendre, il avait choisi un point rouge parmi les astres bleutés, un point posé sur l’horizon aquatique. Il l’avait gardé bien en vue entre les arbres qui longeaient la clairière. Sur son chemin, tout lui parut étranger. L’atmosphère pesait sur une végétation de fougères et de buissons touffus. Elle se chargeait de mystérieuses odeurs et d’ululations distordues qui abondaient depuis les hauteurs. D’invisibles spectateurs attendaient l’instant parfait pour fondre sur cette proie nouvelle, ce morceau de choix qui errait aux abords de leur territoire. Yalthia n’y pensait pas. Il n’éprouvait pas la peur. Seule sa propre faim l’obsédait. Elle guidait ses pas. Il savait qu’il trouverait de quoi la museler au cœur de cette forêt. Chasse ou cueillette, ça n’avait pas d’importance.

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