Chapitre 25

« Pourriez-vous ralentir le rythme ? proposa le docteur Luther.

— Bien sûr, mais vous ne capteriez plus mes modulations…

— J’ai une bonne ouïe – je l’exerce tous les jours. Alors, allez-y. »

Les minuscules mandibules contenues dans la gorge du Chitine bourdonnèrent.

« Vous tenez presque la note ! Fermez un peu la bouche pour voir ? »

Xenon joua sur la résonnance à grand renfort de contorsions labiales.

« Oh, voilà ! s’émeut le médecin. C’est la sonorité parfaite ! »

Envoûtées par les crissements, trois de ses mains projetaient leurs ombres sur les parois d’une pièce aveugle. Au sommet d’un empilement de caisses, il avait installé une lampe à huile. Les rayons orangés chassaient les premières lueurs du matin qui peinaient à filtrer depuis le chambranle. Xenon tentait encore de comprendre l’étrange rituel qui se préparait ici. Tout en sifflotant, le Manticore avait ôté le linceul du Capite, puis l’avait élégamment secoué pour recouvrir deux caisses. Quelques assiettes auraient suffi à transformer les lieux en cantine, mais c’est un corps fagoté de sa bure que Luther dressa en guise de porcelaine, et c’est une trousse pleine d’instruments tranchants qui remplaça les couverts.

« Très bien, très bien ! s’égaya le médecin. Nous pouvons commencer… »

Délicatement, il se pencha sur le Renonciateur, lui dégagea la tête de son capuchon, replia le tissu sous le crâne chauve et admira la dépouille avec une joie non dissimulée. Sourire crispé, frétillement des doigts, regard fixe sur l’objet convoité : le Manticore suintait l’excitation. Xenon, quant à lui, n’éprouvait aucun plaisir à jouer avec les morts. Néanmoins, l’intérêt pointait et il reconnaissait que celui qui gisait là méritait qu’on s’y attarde.

« Depuis l’accident, avoua le médecin, je n’ai plus qu’une obsession… »

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Chapitre 24

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Sur le point de tirer sa révérence, la nuit encerclait Lestocq et Mirador au sommet du Titan. Juste au-dessus d’eux, la toile du Présage s’imprégnait des chauds rayons d’une lampe à huile et le vent fredonnait une mélodie métallique depuis les entrailles éventrées du ballon. Des câbles avaient été tirés dans toutes les directions. Ceux-ci plongeaient derrière le parapet, disparaissaient par les ouvertures du dernier étage et nouaient ainsi la chrysalide à sa branche, le vaisseau à la tour.

Tandis que, le képi sur les yeux, Lestocq somnolait, allongé dans les saxifrages et la mousse, Mirador scrutait le ciel à l’aide de sa longue vue. Le faite des arbres découpait le jour naissant. Le soleil tardait à réchauffer les rares nuages posés sur l’horizon, et plus haut – bien plus haut – les étoiles persistaient encore : rouges, vertes, mauves, blanches pour la plupart.

Je ne devrais pas penser à celles-ci en ces termes, songea Mirador.

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Chapitre 23 – Partie 3

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Le voyage dans le temps, le rêve dans le rêve, l’histoire dans l’histoire : ces souvenirs volatils finissaient ainsi et s’accompagnaient d’un dernier discours, d’une dernière olfaction : Maintenant, tu connais mon passé, mon sacre, mon nom. Je suis Pentagua, fille de Pertama l’Unique, Mère de toutes les Mères, Souveraine de la Cinquième Colonie Chitine. En ce jour divin, en ce jour d’Intronisation, je te reconnais, toi, l’enfant perdu. Je te sais devant moi, debout, droit, avide de vivre à mes côtés. Tu y es parvenu. Tu as ressenti ma présence. Cette ferveur t’honore, la tienne comme celle de tous les autres. J’attendais chacune de vos venues avec la même impatience, avec la même ardeur et lorsque notre déesse vous réclamera auprès d’elle, lorsqu’elle réclamera son dû, je continuerais d’attendre, toujours lasse, toujours émerveillée, je continuerais d’aimer, de soutenir, de pleurer.

Enlacés, intriqués et pressés, les corps s’imprégnaient du discours.

Aujourd’hui vient mon tour de te choisir un nom, de te réassigner, de t’offrir une raison. Ton nom, l’ancien, ne sera plus ton nom. Ton nom, il faudra l’oublier, l’enfouir, l’abandonner. Celui qui te reviendra, tu l’accepteras sans condition, comme d’autres l’ont accepté avant toi. Il sera le tien – l’espace d’un souffle -, mais pas seulement le tien. Tu le partageras avec tous ceux qui le portent, avec tous ceux qui répondent à son appel, avec tous ceux qui sont fiers d’en répandre la trace.

Ce nom existait bien avant que tu ne viennes au monde, bien avant que tu n’arrives ici, bien avant moi. Il existera bien après nous, bien après tout ceci. Ce nom n’est qu’un nom d’emprunt ; d’autres le porteront. Il traverse le temps, affronte le chaos, se donne, s’incarne, se prend, se perd. Ce nom, c’est celui de l’Unique, celui de la colonie. Ce nom c’est aussi le mien, le tien, le nôtre. Alors, tends bien les antennes, jeune Chitine, et laisse-le t’imprégner jusqu’aux tréfonds de ton être, laisse le te porter comme tu le porteras, laisse-le te métamorphoser, laisse-le te…  

Tout recommençait – absolument tout – dans les moindres détails : le ballon, les paysages, la foule, les couloirs, la Reine, son baiser, son passé, ses derniers mots, sans que Xenon ou son protégé puissent juger ni de la durée ni de la véractités des hallucinations. Ils goûtaient à tout cet univers olfactif, transis de plaisir, alors qu’à côté d’eux, les peaux molles ignoraient la portée de ce voyage ordinaire, la puissance d’une extase qu’ils n’approcheraient jamais. L’opium qu’ils ingéraient parfois n’y changerait rien. Les Chitines se savaient privilégiés, isolés dans leur sensibilité. Ils possédaient ce pouvoir, cette possibilité de devenir, pendant un temps incertain, les prisonniers d’une expérience ahurissante, teintée d’éternité.

Malgré tout, il leur fallait quitter l’artificiel, oublier ces évènements auxquels ils n’assisteraient jamais. L’accident les en avait privés ; abandonner le rêve s’avérait plus difficile encore. À leur arrivée – s’ils arrivaient un jour -, l’Intronisation n’aurait plus cette même saveur voluptueuse, ces mêmes couleurs éclatantes. 2,6 ne la viverait pas comme cet instant sublime, déconnecté du grand Tout, comme cette prophétie insufflée par leur Gyne qui les rassurerait tant : la douleur l’emportait sur l’esprit, repoussait les murs d’éther, leur arrachait un sursaut. Jusque là rancardée au rang de murmures, la réalité ressurgissait brouillonne et décousue. Le temps d’une respiration, elle pesait sur leurs membres mollassons, crispait leurs muscles avant de leur susurrer un doute subtil : rêvaient-ils encore ?

Xenon avait trouvé une réponse à cette question lors d’une première période d’éveil ; la voix du Lieutenant y avait largement contribué. Alors que la soldate s’escrimait à remonter le moral des troupes, le Chitine avait minutieusement détaillé la scène. Il s’était d’abord attardé sur la foule regroupée devant lui, autour du feu de fortune, sur toutes ces têtes crasseuses qui lui tournaient le dos, apathiques, résignées. Puis la verve de Lhortie avait tout balayé. Son timbre avait suffi à faire dresser les cheveux dans les nuques en proie aux frissons, à remettre d’équerre les corps branlants, à imposer ses ordres. Elle avait su revigorer les blessures de la plus honorable des façons et, pour la première fois, le Parleur avait cru voir en elle une mère, une Gyne capable de garder le contrôle de la situation.

Le contenu du discours, ses mots, les phrases prononcées, Xenon n’y avait pas vraiment prêté attention. Il avait fixé son regard sur les doigts élancés de la jeune femme et leurs gestes graciles l’avaient hypnotisé. Pendant un instant, tout lui était apparu si limpide qu’il s’était imaginé percer les arcanes des mouvements peaux molles : les mains du Lieutenant en disaient long sur sa personne. Le Chitine les avait vues exploser en un feu d’artifice, tantôt indépendantes l’une de l’autre, tantôt lovées en poing contre la poitrine. Il s’était étonné de leur danse plus ample qu’à l’accoutumée – l’alcool peut-être -, du bruit sourd des paumes qu’il avait entendu claquer avec hargne et du lourd silence lorsque la jeune femme les avait invités à se recueillir sur les oubliés, leurs chers disparus, les à-jamais-dans-nos-cœurs.

Ces postures, bien que convaincantes, avaient laissé à Xenon une impression amère. Quelque part derrière le masque du Lieuteuant, une blessure saignait en silence. Était-il le seul à l’avoir distinguée, cette faille ? Était-il le seul à s’être intéressé au médaillon que la jeune femme gardait au creux de sa main ? Durant son monologue passionné, Lhortie avait pressé le bijou à plusieurs reprises et, à chaque envolée lyrique, ses articulations avaient blanchi, son regard s’était dérobé, puis un frisson l’avait reconduite dans ce carcan qui l’éloignait de sa propre vérité. Dans l’auditoire, personne n’y avait attaché d’importance ; l’empathie ne faisait pas l’unanimité. Les survivants s’étaient laissé berner par la verve du Lieutenant, par cette voix qui occultait ce que les gestes ne pouvaient retenir.

Une fois le discours terminé, Xenon avait retrouvé un sommeil profond jusqu’à s’extraire enfin des effets des phéromones. À présent, maître de lui même, il savait qu’un intime secret habitait la soldate : un échec, un manque, un regret ? Impossible de se prononcer. Cette faiblesse, il la garderait en mémoire. Les peaux molles en comptaient un nombre incalculable qu’ils colmataient avec des rustines. Elles transparaissent toujours si on s’accordait un moment pour les lire. Quant aux Chitines, ils ne connaissaient qu’une seule faille : leur Reine bien-aimée.

« Faim », crissa soudain 2,6 en cherchant ses repères.

Aucun du protégé ou de la délégation n’avait avalé quoique ce soit depuis la matinée. Leurs estomacs grondaient sous leur cuticule. Xenon ferma les yeux. Il chercha à régurgiter une partie d’un vieux stock de pucerons digérés qu’il conservait dans son second estomac, l’estomac du partage. Une légère déglutition, et la mixture sucrée remonta sa trachée pour venir lui caresser la langue. Pas doute. Il s’agissait d’une partie du délicieux repas de la veille. La bouche pleine, il s’approcha de 2,6 qui écarta les mandibules et se laissa embrasser. Ses antennes frémirent lorsqu’il se délecta des sucs. Une fois les liquides écoulés, Xenon s’écarta. Une phéromone s’échappa de son protégé. Elle olfactait apaisement et respect.

« Je vais voir si je nous trouve autre chose », crissa la délégation.

Dans une pièce adjacente, d’autres troupiers ronflaient. Le Chitine les enjamba et s’engouffra à tâtons dans un obscur couloir. Il se souvenait y avoir vu transiter des caisses aux alléchantes émanations : sûrement le reste des réserves du Présage. Il passa de nombreuses embrasures sans les retrouver. Le néant se peignait devant lui. Parfois, les rayons lunaires s’accrochaient aux traces de guano. D’autres fois, ils se reflétaient sur l’humidité des murs. Toutes les salles se ressemblaient comme deux gouttes d’eau et, dans chacune d’elles, Xenon laissa traîner ses propres phéromones pour retrouver sa route. Par réflexe, il inspecta la roche plusieurs fois en la grattant du doigt ; la poussière ne lui compta aucune histoire. Le vent les avait effacées maintes et maintes fois.

Lorsqu’il rejoignit la dernière pièce qui le séparait de son point de départ, il s’aperçut qu’il avait tourné en rond. Une odeur âcre occupait les lieux, celle des corps en décomposition qu’on avait protégés sous des linceuls. Les enveloppes charnelles vidées de leur conscience n’intéressaient pas la délégation. La plupart des coutumes peaux molles visant à la conservation des morts le dégoûtait. Chez les Chitines la chair retournait à la chair, la Gyne se nourrissait de ses enfants et accélérait le cycle éternel des naissances.

Où ont-ils rangé la nourriture ? songea Xenon avant de rebrousser chemin.

Suite à quelques déambulations, il rallia le centre de l’édifice et s’arrêta devant les sobres escaliers en spiral qui traversaient la tour. Depuis l’étage inférieur, la lueur d’une flamme vacillait sur la pierre noire. Elle attira le regard du Chitine qui, non sans appréhension, décida de s’en approcher : la dernière fois qu’il avait osé fourrer son nez dans une affaire qui ne le concernait pas, on l’avait pris en otage, il s’était cru dévoré, démembré, étripé, mais sa curiosité demeurait plus forte. Elle le persuadait qu’il ne risquait rien, qu’il pouvait tout découvrir, tout explore, et malgré cette confiance insufflée par sa Reine, Xenon descendit les marches avec précaution.

« Oh, qu’est… qu’est-ce que vous faites là ? » entendit-il en atteignant le palier.

Le docteur Luther, dans l’une de ses six mains, tenait une lampe à huile dont la lumière lui tordait le visage plus encore qu’il ne l’était déjà. Ses cinq autres bras, ouverts autour de lui, semblaient mimer la surprise. Rien n’était moins sûr : l’obscurité et le nombre inhabituel de ses membres rendaient l’analyse gestuelle plus difficile. Xenon préféra détourner l’attention.

« Vous n’arrivez pas dormir ? essaya-t-il, sourcils dressés.

— Vous n’êtes pas là pour échanger des courtoisies, j’imagine ?

— Effectivement », avoua le Chitine.

Il ne pouvait nier la faim qui le poussait à crapahuter en pleine nuit.

« Si c’est le rationnement d’huile qui vous chagrine, j’aimerais qu’on…

— L’huile ? Quel rationnement d’huile ! »

Le docteur s’attrapa le front.

Une migraine peut-être ?

« Vous n’avez pas écouté le discours du Lieutenant, n’est-ce pas ? »

Xenon hocha mollement la tête pour souligner son hésitation.

« Si, si. D’une certaine façon… Je l’ai écouté. »

Le Manticore plissa ses yeux jaunes ; la délégation lui sourit en retour.

« Arrêtez avec vos simagrées, assena Luther. J’ai du travail qui m’attend. »

À ses pieds reposait un corps emmitouflé d’un drap. Le docteur s’en saisit à cinq mains et le traîna lentement – très lentement. Avant que l’homme ne disparaisse à l’angle d’un couloir, le Chitine, qui l’observait sans bouger, ne put réfréner une question imprégnée d’une naïveté manifeste.

« Pourquoi ne pas l’avoir jeté par l’une des fenêtres à l’étage ? »

L’autre s’arrêta pour souffler.

« Je ne compte pas le jeter celui-ci… Vous êtes terrible, tout de même !

— Je vous fais si peur que ça ? »

Luther se montra impassible devant tant d’incompréhension. Xenon ne sut pas en expliquer la raison. Il se rappela que deux jours auparavant, un des troupiers avait transporté Mobius jusqu’à sa cabine, dans les mêmes conditions. À ce moment-là, dans le petit salon du Présage, un malaise s’était installé entre le soldat et la délégation, le même genre de malaise qu’il ressentait désormais face au médecin. Pour s’en sortir, il ne lui restait plus qu’à briser le silence d’une façon ou d’un autre.

« Vous avez besoin d’aide, peut-être ? » proposa-t-il en rejoignant Luther.

Le docteur, qui avait entrepris de continuer sa route, pouffa d’un rire narquois.

« D’après vous, ai-je besoin d’aide ? »

Xenon se figea d’hésitation, aphone. Le Manticore le détaillait du regard.

« Ça vous perturbe quand on vous laisse seul juge d’une situation ?

— C’est un trait d’humour ?

— Ça a tendance à faire perdre les pédales à vos Parleurs les plus chevronnés.

— Plutôt une constatation, alors…

— D’après vous ?

— Par la vivacité de vos réponses, je suggère un agacement. »

La partie noire du visage de Luther se déforma d’une grimace.

« Mais cette réaction là, pointa Xenon. Elle me fait changer d’avis…

— Continuez.

— Je ne saurais dire si vous cherchez une connivence. Je trouverais ça étrange vu la façon dont vous avez tenté – dont vous tentez sûrement encore – de me congédier. Il reste néanmoins l’optique de pure satisfaction personnelle : le jeu de l’observateur ambitieux qui envisage le monde comme une multitude de voiles à soulever, de règle à transgresser, de limite à dépasser. Il me semble que vous êtes de ceux qui fouillent les recoins interdits pour votre simple intérêt et… »

Le Chitine marqua une pause.

« Et à tout bien réfléchir, j’opte pour cette dernière analyse. »

Le médecin plissa une seconde fois les yeux. Xenon y nota une faible nuance.

« Votre réponse me convient, s’égaya subitement Luther.

— C’était bien de jeu dont il s’agissait.

— Pas seulement. Le jeu n’est rien d’autre qu’une déformation de la curiosité.

— Je suis curieux et pourtant je ne me joue pas des autres. »

Le docteur se crispa. Cette fois-ci, Xenon semblait l’agacer pour de bon.

« Expliquez-moi, commença Luther. Les Chitines n’ont ni vertu ni vice. Votre rôle est décidé en amont bien avant votre naissance. Dans votre culture – si on peut appeler ça une culture -, il n’y a pas d’exploit, pas d’écart possible : même les Cols Rouges n’ont pas votre sérieux. Si vous vous sentez ressentez, c’est uniquement parce que votre Reine vous permet de ressentir. Vous savez qu’elle a cette emprise sur vous et vous vous en contentez. Alors…

— Bien résumé ! l’interrompit Xenon qui ne distinguait là que des faits.

— Alors, expliquez-moi : comment vous pouvez user librement de curiosité ? »

La délégation releva les épaules.

« Je ne me pose pas ce genre de question. J’en use, tout simplement. »

Luther s’attrapa le menton, fronça les sourcils et grommela dans sa main.

« Écoutez, assena-t-il. Je vais faire un effort. D’habitude, je perds patience avec vos congénères. Vous n’avez pas idée ! Mais ce soir, j’ai l’impression que nous pourrions nous entendre. Ça vous dirait de m’assister une heure ou deux ?

— Je cherchais seulement un peu de nourriture pour…

— Est-ce que vous savez siffler ?

— Siffler ? Je n’ai jamais essayé. Mais je sais crisser, pourquoi ?

— J’ai perdu mon gramophone dans l’accident…

— J’en suis navré, mais je ne vois pas bien où vous voulez en venir… »

Le docteur se pencha vers le cadavre et souleva le linceul.

« Ça vous dirait de fouiller avec moi quelques recoins interdits ? »

Sous le tissu se cachait le visage émacié et suturé de la délégation d’Apostasis.


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Chapitre 23 – Partie 2

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Ce jour-là, une brise légère soupirait dans les couloirs. La Reine souffrait d’un terrible vide émotionnel ; pas une phéromone ne témoignait de la présence d’un quelconque Chitine. Elle qui ne dormait que durant de courtes périodes sortait d’un long sommeil qu’elle ne s’expliquait pas. Elle mourait de soif, et ses estomacs criaient famine. Sa langue, asséchée, lui abîmait la gorge. Mécontente qu’aucune Ouvrière ne se charge de ces désagréments, elle gratta le sol, en souleva un nuage de particules, puis se figea, surprise d’apprendre qu’elle n’occupait plus sa tendre colonie ; la poussière charriait un nom complexe et résiduel, un nom divin, le nom d’une autre Unique : la poussière murmurait Triagua.

Que signifiait cette infâme traîtrise ? L’avait-on droguée, assommée, capturée ? Où avait-on bien pu la traîner ? Quelle vile créature se croyait assez puissante pour oser se jouer d’un être béni par Pertama elle-même ?

Aucune réponse ne vint calmer ses crissements étouffés. Sa rétine captait les lueurs vacillantes d’une rangée de torches qui délimitaient ses nouveaux appartements. Depuis l’entrée de l’antichambre, un courant d’air abreuvait ses antennes de pâles informations, puis remontait vers les plafonds avant de s’éclipser par les puits enténébrés.

L’inquiétude gagna du terrain.

Cet endroit, la Gyne ne l’avait jamais olfacté, ni sur les toiles des Fileuses qui décrivaient pourtant les aléas passés avec une précision déconcertante ni sur les cuticules des Éclaireurs qui lui rapportaient l’odeur du front, l’odeur des guerres menées pour le bien de tous ses protégés. De mémoire de Chitine – de mémoire partagée, développée, consignée -, ce lieu ne trouvait pas d’équivalent identifiable parmi l’espace ou l’autrefois. La Reine gisait dans un lointain immesurable, un lointain qui ne comportait plus une seule trace de ses enfants, de ses amours, des chairs de sa chair. Dans cette obscurité étrangère, elle découvrait une sensation nouvelle, un mot limpide et glacé à la fois. Elle découvrait l’Enclave, entremêlée à l’amertume de la désespérance qui imprégnait son trône.

Elle devinait qu’en haut de ses marches, où on l’avait déposée, une Unique l’avait précédée, que d’autres Chitines avaient foulé ce sol, avaient arpenté ces couloirs sur leurs trois paires de pattes, avaient répandu leurs effluves aux quatre coins du monde. Tous ceux-ci s’étaient désormais éteins. Ne restaient que les marques morcelées de leurs existences, entassées, intriquées, offertes en sacrifice à l’usure du temps.

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Chapitre 23 – Partie 1

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Lorsque Xenon sortit de sa torpeur, les braises du feu de fortune rougissaient encore, attisées par la caresse d’une brise nocturne. Dans la pénombre, le Chitine remonta ses lunettes d’apparat. L’un des verres affichait une fissure gênante ; il replia soigneusement les branches et rangea l’ensemble dans la poche intérieure de son veston qu’il épousseta vivement. Le moindre de ses vêtements avait souffert. Ses souliers gardaient les marques de sa précipitation. Son pantalon, déchiré par endroit, laissait apparaître l’articulation grossière de ses genoux, tandis qu’une huile noire tachait sa chemise plus claire.

Pendant un instant, Xenon espéra trouver des changes dans l’une de ses valises, mais il se souvint qu’elles reposaient au fin fond du Présage 101, là où son chapeau melon et son précieux compendium leur tenaient compagnie. Quelle déception… L’accident l’avait dépossédé. Son fidèle couvre-chef lui manquait terriblement et l’absence de l’ouvrage confié par les phéroscribes l’excluait des prochaines étapes de son apprentissage. Le Chitine se raisonna : pourquoi songeait-il à ces futilités en de pareilles circonstances ? Il y avait bien d’autres priorités : sa propre vie, celle de son protégé, celle de tout l’équipage.

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Chapitre 22 – Partie 2

Haut-de-forme

« Mange ! »

Yalthia tendait un gigot où s’amalgamaient poils et poussière. Face à lui, Mobius grelottait. Il luttait contre le sommeil. L’effort de reconstruction avait ramolli ses muscles, creusé ses joues, terni sa peau déjà bien blanche ; il avait puisé dans ses dernières réserves.

Même le feu préparé par le colosse ne le maintenait plus au chaud.

« Vous… vous n’avez rien de moins… sanguinolent ?

— Non », assena Yalthia.

Il agita le morceau sous le nez de la délégation qui grimaça.

« Je ne sais même pas ce que c’est…

— Tu vois pas que c’est de la viande ? »

En réponse, le jeune homme rentra sa tête entre ses épaules.

« T’es toujours aussi mollasson ou bien… ? » grommela le colosse.

Mobius soupira.

« Si tu te bats pas un minimum, je te laisse ici ! Je vais pas te trimbaler jusqu’à la prochaine ville… Question de dignité. La tienne, comme la mienne ! »

Alors, du bout des doigts, la délégation attrapa son repas. Le cadavre du propriétaire gisait un peu plus loin, démembré. Un second pendait la truffe en bas, accroché à une branche. Sous le cuir brûlé, la chair avait cuit, bien trop cuit. Ce qui pouvait nourrir le jeune homme ne formait plus qu’une fine couche noircie. Ces créatures n’avaient que la peau sur les os : pas étonnant qu’elles s’affolent à la moindre apparition d’une proie ou qu’elles s’attaquent désespérément à bien plus fort qu’elles. Mobius s’en contenterait. Il approcha ses lèvres ; son ventre gargouilla ; son corps ne lui laissait pas d’autre choix. Il salivait. Avec appréhension, il mordit la viande qui s’avéra plus tendre et plus savoureuse que prévu. La faim savait jouer les illusionnistes ; elle transformait la moelle en nectar et la carne en sot-l’y-laisse.

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Chapitre 22 – Partie 1

Yalthia

Yalthia scrutait la pénombre.

L’éclat serein des étoiles perçait à travers les feuillages épars de la canopée. Les cieux charbonneux se criblaient de mystérieux points colorés et cryptiques ; le colosse n’arrivait plus s’orienter. Son père lui avait pourtant tout appris. Il se souvenait de l’astrolabe conservé dans l’un des tiroirs de sa malle. Le vieil homme s’y référait souvent lors de leur voyage. Il lui racontait que le soleil tombe toujours à l’est, que la trame céleste glisse au rythme des saisons, que les lueurs changeantes apportent leurs précieux conseils à ceux qui savent les déchiffrer. Yalthia en connaissait les lignes. Il les avait tracées du doigt dans les sables brûlants jusque dans les neiges éternelles – partout où son père l’avait entraîné -, mais en ce jour, il n’en distinguait plus les canevas.

Alors, à défaut de comprendre, il avait choisi un point rouge parmi les astres bleutés, un point posé sur l’horizon aquatique. Il l’avait gardé bien en vue entre les arbres qui longeaient la clairière. Sur son chemin, tout lui parut étranger. L’atmosphère pesait sur une végétation de fougères et de buissons touffus. Elle se chargeait de mystérieuses odeurs et d’ululations distordues qui abondaient depuis les hauteurs. D’invisibles spectateurs attendaient l’instant parfait pour fondre sur cette proie nouvelle, ce morceau de choix qui errait aux abords de leur territoire. Yalthia n’y pensait pas. Il n’éprouvait pas la peur. Seule sa propre faim l’obsédait. Elle guidait ses pas. Il savait qu’il trouverait de quoi la museler au cœur de cette forêt. Chasse ou cueillette, ça n’avait pas d’importance.

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Chapitre 21

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La Baie des Titans s’imprimait sur toutes les cartes, croquée à la volée par des artistes paresseux : une iconographie réductrice noyée de vagues rondelettes où quelques aiguillons perçaient des eaux parcheminées. À la simple évocation de son nom, ses paysages envahissaient les esprits — chacun se l’imaginait à sa façon —, mais jamais ils ne perduraient au cœur des discussions, jamais ils ne s’approchaient de l’inaltérable beauté des singulières structures rectilignes qui sortaient de l’océan. Ces pics vertigineux, campés profondément sous les récifs, méritaient pourtant qu’on s’y attarde ; la morsure du temps n’y avait pas d’emprise. Les lustres, les décennies, les siècles filaient sans que la rigidité ne ploie, sans que les angles ne soient corrompus, sans même que les roulis ou les vents n’écaillent la roche sombre. Bien plus nombreux que ne le laissaient penser les représentations, les pylônes cyclopéens s’égrenaient sur le plat horizon, s’ordonnaient en îlot, cinq par cinq, se chaussaient d’algues lamellaires, un voile qui s’étirait au grès des courants et occultait les strates aquatiques inférieures.

À la cime, la végétation s’organisait en vierges jardins. Un tapis blanc de saxifrages étoilées habillait la pierre d’ébène, courait entre les buissons enracinés sur la fine couche d’humus, se piquetait par endroit de graminées touffues. Les plantes ondoyaient sous les alizés. Les bourrasques balayaient la moindre verdure qui osait s’imposer, transportaient les pollens d’une roche à l’autre et, ainsi, perpétuaient le cycle d’une vie haut perchée. Sur les parois verticales, des cavités polyédriques se voyaient colonisées par des oiseaux de toutes tailles. Abritées derrière les larges fenêtres, les nichées s’enchantaient de piaillements qui, en ce jour, laissaient place au silence ; un nouveau locataire perturbait l’harmonie sauvage. Le ballon du Présage 101 reposait en équilibre au sommet, sa nacelle tout contre la structure.

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Chapitre 20

Haut-de-forme

« Mobius, sommes-nous toujours en vie ? » bruissaient les voix.

Elles pleuvaient en trombe dans l’obscurité.

« Sommes-nous toujours en vie ? »

Un visage exsangue écarta les ténèbres. Ses joues creusées collaient au crâne. Elles en soulignaient la dentition acérée. Les yeux et la bouche suturés grossièrement complétaient cette macabre mosaïque. Comme une lanterne de chair et d’os, l’ensemble luisait. Il flottait dans le grand néant. Ses lèvres entravées de fil noir se débattaient pour transmettre l’insatiable ritournelle.

« Mobius, sommes-nous toujours en vie ? répétèrent les voix.

— On m’appelle. Qui m’appelle ? songea la délégation.

— Tu sors enfin de ta torpeur. Nous voilà rassurés ! »

Près d’un millier de têtes déchirèrent l’espace. Elles se joignirent à la première, toutes dressées sur des cous tentaculaires. À l’autre extrémité, un corps recroquevillé sur lui-même en supportait le poids, le corps  d’une créature titanesque dont la carnation translucide laissait transparaître le système veineux, les sacs musculaires, jusqu’aux ombres des organes internes. Lentement, ses multiples bras se déplièrent. L’un de ses poings fermés bascula à l’avant. Entre ses doigts  s’échappaient les rayons d’un soleil. Les visages s’amassèrent au-dessus, attirés par ce qui s’y cachait. Lorsque la main s’ouvrit, la lumière disparut.

Debout sur la paume, Mobius se tenait, ébahi.

« Vous… Vous êtes l’Homme aux Mille Visages ?

— Les Manticores nous nomment ainsi. Par conséquent, tu nous nommes ainsi. »

Mobius se gratta le menton.

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Chapitre 19 – Partie 2

etoile

L’amphithéâtre se dorait des premières lueurs du matin. Les ras rayons se heurtaient aux imperfections des baies vitrées. Ils se projetaient sur les pupitres disposés en arcs de cercle. Des panneaux de bois recouvraient les murs jusqu’aux angles des plafonds où courrait un liseré sculpté d’un millier de masques morbides, tantôt amusés, tantôt suppliciés. Le murmure des écoliers bourdonnait sous la voûte. Dans les gradins bondés, on se chamaillait gentiment à coup de pied, de poing et de cheveux tirés. Frieda avait forcé les élèves à se décaler d’un cran pour installer Mobius sous les fenêtres du premier rang. Ce dernier avait enfoui sa tête entre ses épaules depuis qu’il avait rejoint son siège et préférait se taire pendant que son unique voisin discutait avec d’autres.

Le cours allait bientôt commencer.

Debout sur son estrade, le professeur d’anatomie n’attendit pas le silence. Il pointa vers le tableau son bras télescopique, un greffon grossier d’humérus et de coudes qu’il agitait comme un mètre dépliant. À l’extrémité, sa main pâle s’escrima contre l’ardoise. Elle égrenait son savoir à la craie. Dès les premiers mots tracés, les spectateurs s’apaisèrent et saisirent leurs plumes. Chacun reproduisit sagement les pleins et les déliés sur son cahier. Les pointes métalliques griffonnaient en cadence. En retard sur les autres, Mobius versait seulement l’encre dans le creux de son plumier. Lorsqu’il commença enfin à inscrire le titre de la leçon, une lourde voix emplit tout l’espace et le stoppa dans son élan. Le professeur s’était adossé à son bureau, face à l’assemblée. Sa bouche chirurgicalement distendue portait ses paroles jusqu’au fond de l’amphithéâtre.

« Aujourd’hui, je vous réserve une petite surprise ! Mais avant ça… »

Son bras se plia en cinq et reprit une allure parfaitement banale.

« …, qui peut me dire, ce qu’il sait de la douleur ? »

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